Entre Paris et Ouagadougou le torchon brûle

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Entre Paris et Ouagadougou la capitale du Burkina Faso le torchon brûle. Et ce surtout depuis la prise de pouvoir, par un putsch, du capitaine Ibrahim Traoré, le 30 septembre 2022, soit le second coup d’État en l’espace de peu de temps dans le pays des hommes intègres.

Mais il y a plus. Le Ministère des Affaires Burkinabé aurait réclamé la tête de l’Ambassadeur de France M. Luc Hallade en poste depuis 2019. Son crime ? Avoir insisté auprès des Français résidents à Koudougou située à 100 kilomètres à l’ouest de Ouagadougou, à se « relocaliser » dans la capitale ou à Bobo-Dioulasso, dans le sud-ouest du pays. De même, l’Ambassadeur de France avait qualifié la violence qui ravage le pays de « conflit endogène » et de « guerre civile ». Ce qui n’avait vraiment pas plu au Gouvernement Burkinabé.

Or chacun sait que ce pays est confronté depuis 2015 aux attaques de groupes djihadistes liés à Al-Qaïda et à l’État islamique qui se multiplient.

Dans ce contexte, les signes de crispation envers Paris s’amoncellent. De fait, le 3 décembre 2022, les autorités du Burkina Faso ont bel et bien ordonné « la suspension immédiate » de Radio France Internationale (RFI).

Force est de constater, à l’instar du Mali, c’est maintenant au Burkina Faso que Moscou s’attaque au pré carré français.

Dans cette perspective, demeurées trop longtemps inertes face à l’offensive de la Russie, les autorités françaises se sont résolues à riposter. Avec un objectif clair et assumé : dénigrer l’action de Moscou et de Wagner en Centrafrique, au Mali et au Sahel. La France accuse régulièrement la Russie de mener des campagnes de désinformation pour la discréditer, notamment par des moyens peu coûteux, à savoir le groupe de mercenaires Wagner cornaqué par Evgeni Prigojine, surnommé le « chef de Poutine » pour avoir travaillé dans la restauration du Kremlin.

Il en est ainsi de l’opération de déstabilisation vers la France menée en avril 2022, non loin de la base militaire française de Gossi, au Mali, afin de compromettre la France et de l’accuser de crime de guerre. Wagner est ainsi intervenu sur une myriade de théâtres, de la République centrafricaine à la Libye, et il est en passe de s’implanter rapidement au Sahel.

Et dans le même temps, Emmanuel Macron a voulu innover sa politique africaine. D’une part, en oubliant le « pré carré » français et en misant sur l’Afrique anglophone. Il en est de l’Afrique du Sud, de l’Afrique de l’Est ou encore du Nigeria. Son stage d’étudiant à l’ENA à l’ambassade de France à Abuja lui a probablement laissé un souvenir impérissable. D’autre part, en élargissant le champ de ses interlocuteurs pour ne pas se limiter seulement aux gouvernements. À ce titre, on se souvient de son discours à la jeunesse africaine à Ouagadougou, en octobre 2017, ou du sommet Afrique-France à Montpellier, en octobre 2021, où le Président avait réuni la société civile franco-africaine. Mais cette double innovation est à marquer du sceau de l’échec.

Pour l’éditorialiste du Wakat Séra, site d’information burkinabé, la France s’est comme laissée surprendre par les ambitions de ses concurrents qui eux, moins regardants sur la bonne gouvernance, la démocratie et le respect des droits de l’homme – dont Paris se fait le chantre –, ont déroulé une coopération plus réaliste qui épouse la vision des dirigeants africains, adeptes des règnes ad vitam aeternam. Tandis que, le Mourya, au Niger, souligne que « …perdre coup sur coup la Centrafrique où se sont engouffrés Russes et Rwandais, la RDC qui n’appartient en vérité à aucune puissance à part entière, le Gabon et le Rwanda qui ont rejoint le Commonwealth, tout cela fait pour la France beaucoup de dommages économiques, géopolitiques et géostratégiques à la fois ! »

En guise de riposte, le président de la République a incité, le 1er septembre 2022, lors de la traditionnelle « Conférence des ambassadeurs »ces derniers à être « plus agressifs » et « plus mobilisés » dans la lutte d’influence et notamment sur les réseaux sociaux. « Notre pays est souvent attaqué », a-t-il souligné. Il a dénoncé les « narratifs russe, chinois ou turc », qui viennent expliquer, en Afrique, que « la France est un pays qui fait de la néocolonisation. Il faut installer notre narratif. »

Dans cette perspective, la France s’apprêtait à officialiser la mise en place d’un dispositif de lutte informationnelle en Afrique afin d’y contrer l’influence de Moscou. Outre la création d’une task force au Quai d’Orsay, une cellule dédiée au ministère des Armées sera mise sur pied. C’est ainsi que l’ancien ambassadeur de France au Ghana, Mme Anne-Sophie Ave, sera désignée « ambassadrice pour la diplomatie publique en Afrique ». Madame l’ambassadeur bénéficie de prérogatives élargies : l’équipe est composée d’une dizaine de personnes, contre moins de cinq aujourd’hui. Un préfet – ancien militaire – est ainsi détaché du ministère de l’Intérieur pour rejoindre cette équipe et lui donner une touche « interministérielle ». Outre le ministère de l’Intérieur, celui des Armées est associé au dispositif.

Or, dans ce contexte, il est bon de rappeler les propos de l’ancien chef d’état-major des armées (CEMA), le général d’armée François Lecointre qui déplorait, en 2020, un « manque de créativité » des diplomates face à des crises non existentielles. Ils « ont cru que tout pouvait se régler à coups de marteau », avait-il déclaré, comme le rappelle Le Figaro. Mais quand la compétition entre puissances est permanente et dans la zone grise, la répartition des rôles n’opère plus. « L’armée n’est pas en mesure de mener seule cette guerre immatérielle. En privé, les militaires dressent la liste des forces d’influence qui manqueraient à l’appel, diplomates ou acteurs du développement. Or, sans progrès ailleurs que sur le champ de bataille, les opérations militaires sont sans lendemain. Au Sahel, Barkhane l’a appris à ses dépens », lit-on dans cet article du Figaro publié le 1er septembre 2022.

S’agissant des relations internationales, pas seulement dans les opérations militaires, le Quai d’Orsay exerce une tutelle totale sur les armées avec, souvent, une marque de mépris envers les généraux que certains ont du mal à cacher. La « sortie » de l’ancien CEMA était une mise au point rare à l’égard d’une diplomatie qui ne joue pas son rôle dans la stratégie globale. Ce n’est pas Emmanuel Macron qui est responsable du démantèlement du corps des diplomates, ce sont les diplomates eux-mêmes. Le général de Gaulle résumait ainsi la situation : « Les diplomates ne sont utiles que par beau temps. Dès qu’il pleut, ils se noient dans chaque goutte. » Les militaires, c’est l’exact contraire.

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