« Cuba… la patrie et la vie », ou le crépuscule d’une dictature

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Francis Mateo est grand reporter. Il publie le livre-enquête « Cuba… la patrie et la vie » (VA Éditions), où il dresse le portrait d’une société à bout, d’une population qui n’en peut plus des pénuries et des abus du régime castriste. Des Cubains qui ne croient plus au seul prétexte de l’embargo américain comme justification de leurs souffrances, et qui ont rompu le mur de la peur en descendant manifester massivement – et pacifiquement – dans la rue. La violente répression a fait taire momentanément cette colère contenue…. Jusqu’à quand ? Radiographie d’une dictature en fin de course. 

Le Dialogue : Quel est aujourd’hui l’état d’esprit de la population à Cuba ?

Francis Mateo : Ce que l’on perçoit aujourd’hui en surface à La Havane, c’est un sentiment de fatalité, cette impression d’être écrasé par le poids des difficultés quotidiennes, parce qu’il faut faire la queue pendant des heures pour acheter des aliments de base sans être certain de pouvoir les trouver ou avoir les moyens de les acheter à cause de l’inflation galopante. Un sentiment d’apathie qui s’explique aussi par la fatigue liée à toutes les autres difficultés du quotidien, aux coupures d’électricité qui peuvent durer des heures, voire des jours. Ou alors c’est une déprime directement liée à l’impossibilité de ne pas pouvoir s’exiler, faute de moyens ou d’autorisation. C’est une sorte d’abattement, comme si les choses ne devaient jamais changer, comme si le pays devait rester figé à jamais dans cette situation de misère. Mais cela, c’est seulement en surface, parce que depuis les manifestations des 11 et 12 juillet 2021, la colère n’est jamais véritablement retombée. Je dirais même que le sentiment d’animosité vis-à-vis du gouvernement militaire de Miguel Diaz-Canel – homme de paille de Raul Castro – s’est accentué sensiblement. Une colère qui ne s’exprime pas aujourd’hui davantage parce que le peuple est empêtré dans ces difficultés quotidiennes que je décrivais, mais évidemment aussi à cause de la peur que le régime castriste a imposée en réprimant sévèrement les manifestations de juillet 2021. C’est une révolte en sourdine particulièrement sensible au sein d’une jeunesse contestataire qui n’a souvent le choix qu’entre la prison ou l’exil.

Les manifestations des 11 et 12 juillet 2021 sont le point de départ de votre livre pour décrire la réalité de la société cubaine actuelle à travers une série de portraits. Mais que s’est-il exactement passé en juillet 2021 ?

Ces 11 et 12 juillet, pour la première fois depuis l’avènement du pouvoir castriste en 1959, des milliers de Cubains descendent spontanément dans les rues d’une douzaine de villes de l’île, pour protester pacifiquement contre les abus de la dictature, les privations, les coupures d’électricité récurrentes et tous les tracas d’un pays en banqueroute. Le gouvernement de Miguel Diaz-Canel répond à ces protestations par une violente répression qui va se solder en quelques jours par un millier de personnes emprisonnées pour le simple fait d’avoir manifesté. Beaucoup sont encore derrière les barreaux, condamnées à des peines aberrantes qui vont jusqu’à trente ans de prison sous prétexte de sédition ou de trouble à l’ordre public. L’association Prisoners Defenders recense aujourd’hui 1.057 prisonniers politiques à Cuba. Sans parler des centaines de condamnés assignés à résidence.

Comment s’organise l’opposition au gouvernement de Miguel Diaz-Canel ?

La principale réaction, sur l’île, c’est la fuite. Quitter Cuba tant qu’il en est encore temps est devenu la priorité de ceux qui peuvent partir, parce qu’ils ont les moyens de s’acheter un aller simple – généralement vers le Nicaragua, principale « porte de sortie » – ou parce qu’ils ont l’appui de leurs proches qui se sont déjà installés à l’étranger. Cuba connaît actuellement un exil d’une ampleur sans précédent, puisque quelque 300 000 Cubains ont quitté l’île l’an dernier, ce qui représente près de 3 % de la population ! Le gouvernement use d’ailleurs de cette course à l’exil en favorisant le départ des contestataires. Les voix dissidentes qui restent sont soumises à une surveillance stricte. L’opposition est ainsi bâillonnée, à l’exception notable des proches de certains prisonniers politiques, et notamment des femmes, dont la plupart n’avaient d’ailleurs jusque-là jamais fait de politique, mais qui se battent aujourd’hui sur les réseaux sociaux et dans la rue, à visage découvert, contre le sort injuste qui est fait à leurs enfants, mari, père, frère ou sœur… C’est davantage un mouvement de contestation spontanée, mais néanmoins extrêmement pugnace et volontaire. Cette opposition est relayée à l’international par les Cubains exilés qui tentent d’alerter, hélas sans grand succès, les populations et gouvernements étrangers pour qu’ils fassent pression sur le régime castriste.

Dans votre livre, vous évoquez le déni d’une partie des intellectuels et des médias en France vis-à-vis de la dureté de la dictature cubaine. Comment s’exprime ce déni ?

Au-delà de l’aveuglement de certains, c’est en partie le résultat d’une propagande castriste qui s’est appuyée pendant longtemps sur les mythes d’une santé et une éducation pour tous, afin de maquiller la réalité de sa dictature. Mais je parle bien de mythes parce qu’il y a longtemps que l’éducation et la santé sont en ruine à Cuba. Pour prendre la mesure du déni d’une partie des intellectuels et des médias en France, il faut voir avec quelle bienveillance sont considérées les « brigades médicales » mandatées par l’État cubain, notamment au moment de la pandémie. En réalité, sous couvert d’aide humanitaire, le régime cubain fait un sale business ! Car Cuba facture entre 3000 et 5000 dollars par mois pour chaque collaborateur médical, confisquant 75 % à 90% du salaire de ces médecins et infirmiers, qui ne percevront d’ailleurs leur rétribution qu’à leur retour sur l’île pour éviter leur fuite. En fait, en faisant appel à ces brigades médicales cubaines, la France, l’Italie ou l’Andorre participent à « une forme d’esclavage moderne », selon les termes très justes de la députée européenne tchèque Dita Charanzova, L’ONG. Human Rights Watch a même déposé une plainte auprès de la cour pénale internationale pour dénoncer ces brigades médicales surveillées et muselées. En réalité, ce n’est rien d’autre qu’un système mafieux.

Que représente aujourd’hui l’embargo des États-Unis dans ce contexte ?

Le blocus imposé par les États-Unis depuis soixante ans ne justifie plus la situation d’extrême précarité à Cuba. Ce blocus est en réalité devenu le principal prétexte d’une petite élite, qui gouverne grâce à la police et l’armée, pour se maintenir au pouvoir. D’ailleurs, la principale source de revenus à Cuba provient aujourd’hui des « remesas », c’est-à-dire l’argent et les biens envoyés par les Cubains expatriés, principalement ceux qui vivent aux États-Unis, et en particulier à Miami. La véritable cause de la misère du peuple cubain, c’est l’indigence de cette caste de gouvernants qui a totalement détruit les capacités de production du pays en se gavant des mannes financières reçues au fil des décennies. Cuba a perçu 115 milliards de dollars entre 1962 et 1989 de la part de l’Union soviétique, soit l’équivalent de huit fois le plan Marshall pour un pays qui comptait à l’époque moins de 10 millions d’habitants ! Après l’effondrement du bloc soviétique, le régime castriste a été sauvé avec l’aide du Venezuela de Hugo Chavez et de son pétrole, mais également le soutien du Brésil de Lula, puis la Chine. Aujourd’hui, le gouvernement cubain cherche des appuis financiers en Russie, en Iran, et en Turquie notamment. Voilà comment se sont enrichis ceux qui gouvernent aujourd’hui Cuba, en se positionnant comme « le meilleur ennemi des États-Unis ». En attendant, 283.189 Cubains se sont exilés l’an dernier aux USA : une moyenne de 775 réfugiés par jour ! Ce qui en dit long sur les aspirations du peuple cubain. 

Comment voyez-vous l’avenir de Cuba ?

Pauvreté, discriminations, répression, censure… Cuba souffre des maux identiques à ceux qui ont provoqué la chute et la fuite de Fulgencio Batista en 1959… Avec en plus aujourd’hui un naufrage économique désastreux. Les mêmes causes risquent fort de produire les mêmes effets. Reste à savoir comment se fera ce changement qui apparaît inévitable, et quelles seront les conséquences du durcissement de ces dernières années. Le sentiment d’injustice est tel que l’on ne peut malheureusement pas exclure des règlements de compte et des violences en cas de nouvelles protestations massives.

Propos recueillis par Angélique Bouchard 

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