Du Rejet de la domination américano-occidentale : le monde multipolaire qui vient

Shares

Comme l’explique le sociologue suisse Jean Ziegler, « la haine de l’Occident, cette passion irréductible, habite aujourd’hui la grande majorité des peuples du Sud. Elle agit comme une force mobilisatrice puissante ». 

D’après cette représentation, la simple évocation récurrente des droits de l’Homme par des pays occidentaux pour justifier des sanctions internationales contre des dictatures du tiers-monde ou des pays accusés de massacrer des minorités ou de poursuivre un programme secret d’acquisition de l’arme nucléaire (Iran, Corée du Nord), est perçue comme un cache-sexe d’un nouvel hégémonisme et motive la montée du ressentiment envers un Occident qui aurait d’autant moins de leçons de morale à donner qu’il colonisa, exploita et conquit tant de peuples dans le passé. D’après Ziegler, cette haine anti-occidentale paralyse les Nations unies : l’Assemblée générale de l’ONU est d’ores et déjà composée en grande majorité de pays du Sud et émergents (Afrique, Asie du sud, Amérique latine, monde islamique-OCI, OCS, BRICS, etc), qui contestent l’unipolarité du monde, alors que l’organe décisionnel stratégique (les cinq Etats membres permanents du Conseil de sécurité) demeure dominé par des Etats vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale (Etats-Unis, France, Grande-Bretagne, Russie, Chine) qui refusent pour l’heure de revoir cette composition qui ne reflète pourtant plus du tout l’état du monde dans sa pluralité ni l’émergence de nouveaux acteurs stratégiques clés du Sud comme l’Inde, le Brésil, ou l’Afrique du Sud. Tant à la conférence anti-occidentale de l’ONU organisée à Durban, en 2000 puis en 2009 (« Durban II »), qu’au Conseil des droits de l’homme des Nations Unies à Genève ou à l’Assemblée générale des Nations Unies, à New York, on constate la radicalisation d’un front anti-occidental rappelant à la fois l’expérience de la Tricontinentale et des Non-alignés, et unissant, contre Israël, les Etats-Unis, et les pays industriels démocratiques, des Etats aussi différents que l’Egypte, le Pakistan, Cuba, la Bolivie, le Venezuela, les États membres des groupes africains, arabes, musulmans (OCI) et latino-américains, la Corée du Nord, la Chine ou la Russie (BRIC, OCS, Etats non-alignés). C’est notamment par ce type d’accord informel conclu entre pays opposés à l’Occident que la Chine a pu jusqu’à aujourd’hui échapper à toute condamnation globale – par l’Assemblée générale des Nations unies – des persécutions dont sont victimes les indépendantistes tibétains depuis l’annexion de cette région par la Chine ou les Ouïgours musulmans turcophones du Xinjiang. D’une manière générale, Washington et l’UE parviennent de moins en moins à imposer leurs choix aux Nations Unies : les propositions des Etats-Unis sont rejetées par la majorité de l’Assemblée générale, et la baisse du nombre d’Etats suivant l’Amérique s’observe d’année en année. 

Monde multipolaire ou polycentrique

En raison de la taille considérable des populations de la Chine et de l’Inde, respectivement 1,4 milliard et près de 1,3 milliard – leur niveau de vie n’a pas besoin de se rapprocher de ceux des Occidentaux pour que ces pays deviennent des puissances économiques et géostratégiques majeures. Quant à une autre économie émergente, le Brésil, elle pourrait bientôt dépasser presque tous les pays européens, sauf les trois plus grands. L’économie indonésienne, qui connaît un très rapide développement démographique, économique et technologique, tout comme celle du Vietnam et de la Malaisie, pourraient également bientôt se rapprocher des économies des pays européens, ce qui est déjà le cas pour le Chili et la Colombie. 

Le Japon est confronté à une crise de vieillissement similaire qui pourrait nuire à sa reprise économique à plus long terme, mais il sera également mis au défi d’évaluer son statut et son rôle régional. Tokyo devra peut-être choisir entre équilibrer ou faire marche comme avec la Chine. 

La Russie a le potentiel de renforcer son rôle international avec d’autres en raison de sa position de grand exportateur de pétrole et de gaz. Elle est toutefois confrontée elle aussi à une grave crise démographique résultant de faibles taux de natalité, de soins médicaux insuffisants et d’une situation de sida potentiellement explosive, sans oublier le fait, grave pour une puissance contemporaine, qu’elle ne produit et vend rien d’autre, ou presque, que des armes, des avions de combat et des énergies fossiles. Au sud, elle borde la région instable du Caucase et d’Asie centrale, dont les effets – extrémisme musulman, et conflits endémiques – continueront à l’impacter. Alors que ces facteurs sociaux et politiques limitent la possibilité pour la Russie de continuer à être un acteur mondial majeur, Moscou est susceptible d’être un partenaire important pour la Chine ou l’Inde. 

Enfin, à terme, ces puissances arrivistes – et peut-être d’autres comme la Turquie, le Mexique, le Nigeria – ont le potentiel de rendre obsolètes les anciennes catégories de l’Est et de l’Ouest, du Nord et du Sud, alignés et non alignés, développés et en développement.

Désoccidentalisation de la mondialisation marchande et technologique 

Les États-Unis verront leur position de puissance relative s’éroder, même s’ils resteront encore des années durant le pays le plus puissant dans toutes les dimensions du pouvoir. Les plus grands avantages de la mondialisation profiteront aux pays et aux groupes qui peuvent accéder aux nouvelles technologies et sera généralement défini en termes d’investissement dans l’intégration et l’application à l’échelle mondiale – que celles-ci soient acquises grâce à la recherche fondamentale d’un pays ou auprès de leaders technologiques. La Chine et l’Inde sont en pole position pour devenir des chefs de file technologiques, et même les pays les plus pauvres pourront tirer parti de technologies prolifiques et bon marché pour alimenter leur propre développement. La prochaine révolution attendue de la haute technologie, impliquant la convergence des nanotechnologies, des biotechnologies, de l’information et des matériaux, pourrait encore renforcer les perspectives de la Chine et de l’Inde. Les deux pays investissent dans la recherche fondamentale dans ces domaines et sont bien placés pour être des leaders dans des secteurs-clés. L’Europe risque de glisser alors derrière l’Asie, faute d’investissements et de budgets R&D suffisants. 

 Dans l’avenir proche, les principales entreprises opérant dans l’arène mondiale seront plus diversifiées, tant en taille qu’en origine, plus asiatiques et de moins en moins occidentales et a fortiori européennes. Elles seront plus souvent basées dans des pays comme la Chine, l’Inde, le Brésil, la Corée du Sud. Alors que l’Amérique du Nord, le Japon et l’Europe pourraient continuer collectivement à dominer les institutions politiques et financières internationales, d’ici 2030, la mondialisation sera de plus en plus assimilée, dans l’esprit populaire, à une Asie émergente qui remplacera l’américanisation et l’occidentalisation façon McWorld. 

La région Asie, nouveau phare du monde

Une zone asiatique opposant les ennemis héréditaires chinois, japonais, sud-coréens et vietnamiens semble se dessiner. Indépendamment de leurs rivalités géopolitiques et identitaires profondes, ces contrées, situées dans la nouvelle zone “d’économie-monde”, ont tous les atouts pour déclasser l’ancien pivot ouest-européen et occidentalo-américain dans le futur: méthodes de travail similaires, sens du collectif extrêmement poussé, respect des organisations de type hiérarchique, sens de l’effort, culte du travail, gouvernance efficace, permettent de surmonter les préjugés nationaux et les cicatrices de l’Histoire. Dans ce contexte de commerce horizontal évoqué plus haut, mais qui ne concerne pas que les BRICS, entre nouveaux acteurs du monde polycentrique, il est clair que, malgré la Covid-19, bien mieux gérée et surmontée en Asie qu’en Occident, les économies asiatiques vont continuer à croître, tout comme le commerce intra-asiatique en général. Le degré d’intégration du système asiatique dans l’économie mondiale continuera d’augmenter, et la guerre des Etats-Unis contre la 5G chinoise ne dissuadera pas le reste du monde et des pays européens à continuer à adopter des technologies chinoises qui concurrenceront de plus en plus les GAFAMs et autres multinationales américaines. La Chine et la zone ASEAN resteront toujours des acteurs clés du commerce intra-asiatique, d’autant plus que le rebond de ces marchés s’est amorcé dès 2021, notamment avec la reprise de la demande chinoise de biens et la meilleure gestion de la crise sanitaire. En outre, l’industrie manufacturière en Chine et dans l’ASEAN offre toujours des conditions économiques attractives non seulement pour les entreprises asiatiques, mais aussi pour celles des États-Unis et d’Europe qui continueront à y investir, malgré les belles déclarations de relocalisations. En s’adaptant à la numérisation du commerce et de la logistique et en interagissant davantage au niveau régional, les économies asiatiques peuvent encore faire mieux que celles du monde entier et ceci pour longtemps. 

Enfin, contrairement aux attentes, une «américanisation» massive des productions jadis trop concentrées en Chine n’est pas attendue dans les années qui viennent, car les grandes firmes transnationales, loin de se conformer aux demandes politiques de relocalisation jettent leur dévolu sur d’autres pays asiatiques où les salaires sont inférieurs à ceux pratiqués en Chine, mais dont les régimes sont favorables à Washington (Bangladesh, Vietnam, Inde).

En 2021, l’Asie dans son ensemble va générer plus de 50 % de l’ensemble du PIB mondial (20 % en 1980). Le 15 novembre 2020, suite au retrait américain de l’accord de partenariat transpacific (TPP) voulu par Donald Trump en 2017, qui a ravi la Chine, cette dernière a signé avec 14 pays d’Asie-Pacifique (les 10 pays de l’ASEAN, le Japon, la Corée du Sud, l’Australie et la Nouvelle-Zélande) le Partenariat régional économique global (Regional Comprehensive Economic Partnership, RCEP), nouvelle zone de libre-échange qui rassemble plus de 30 % de la population mondiale, qui va diminuer les tarifs douaniers de 90 %, et qui prévoit une croissance des PIB des pays-membres de 0,2 %. Cette intégration régionale Asie-Pacifique confirme le découplage entre intérêts économiques et axes stratégiques: nombre d’Etats du RCEP comme le Japon, l’Australie ou le Vietnam, sont hostiles à Pékin, mais la force d’attraction de l’économie chinoise est irrésistible: le RCEP incite les entreprises étrangères à implanter dans cet espace périphérique de la Chine le maximum d’unités de production pour bénéficier de tarifs douaniers privilégiés et, ainsi, rester compétitives dans la région. La Chine va ainsi asseoir encore plus son influence économique et industrielle sur toute l’Asie, en déployant de nouvelles chaînes de production en Asie du Sud-Est sanctuarisant de ce fait sa puissance industrielle et commerciale et contestant le réseau d’alliances militaires et économiques des États-Unis par une stratégie économico-financière de contre-encerclement asymétrique, qui va de pair avec la stratégie du collier de Perles et l’initiative BRI… L’intégration de pays industrialisés et proches des Etats-Unis sur les plans industriel, économique et militaire (Japon, Corée du Sud, Australie et Nouvelle-Zélande) à l’orbite chinoise contredit considérablement les objectifs américains du paradigme « Indopacifique » (“Free and Open Indo-Pacific”) et de la coopération entre le Japon, l’Inde, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, face à l’expansionnisme chinois.

La question qui se pose pour les Occidentaux à long terme est de savoir si cette nouvelle pax asiatica-economica ne va pas se retourner contre eux, de la même façon que les traités de Vienne et de Berlin avaient uni objectivement les Européens pourtant divisés contre le reste du monde avec la colonisation et l’impérialisme… Quelles pourraient être les prochaines cibles de la zone Asie ? La Sibérie russe convoitée, Taïwan, appelée selon l’Oncle Xi, à rejoindre de gré ou de force la Mère-Patrie, le Japon, tôt ou tard contraint de se “ré asiatiser” et se désaméricaniser, les Philippines ou la Thaïlande, l’Australie-Pacifique, convoitée par Pékin et vue en Asie comme une anomalie-excroissance européenne allogène.

Pour contrer l’expansion chinoise dans la zone, les Etats-Unis et leurs alliés comptent notamment sur le QUAD (Quadrilateral Security Dialogue), un forum stratégique informel créé en 2004 composé de l’Inde, du Japon, de l’Australie et des Etats-Unis et dont le premier exercice militaire coordonné a eu lieu fin 2019. Déjà, en 2005, la secrétaire d’État Condoleezza Rice, dans un discours prononcé à l’Université Sophia de Tokyo, avait soutenu la nécessité d’alliances en Asie (avec une référence spécifique à l’Inde, la Corée du Sud et le Japon) afin d’empêcher la Chine de grandir “sans laisse” (“sans attaches”). 

Dans ce contexte, et face à la menace chinoise commune, l’Inde est sortie de son ancienne position de non-alignement. Comme l’Australie, le Japon ou le Vietnam, l’Inde craint l’expansion chinoise et se rapproche des États-Unis, tout en demeurant membre des BRICS et proche de la Russie et de l’OCS. Elle développe ses propres liens économiques, militaires et diplomatiques et zones de libre-échange avec l’Asie du Sud-Est, le Japon et l’Australie. Outre les accords militaires avec le Népal et économiques avec le Japon, l’Inde compte sur l’organisation des pays d’Asie du Sud et du Sud-Est créée dans le cadre des accords BIMSTEC – qui réunissent le Bangladesh, l’Inde, le Myanmar, le Sri Lanka, la Thaïlande, le Bhoutan et le Népal – et sur l’union économique de l’Asie du Sud. Même si elle ne ferme pas totalement la porte, à terme, au RCEP, dans une logique de diversification et de développement économique (fameux découplage évoqué supra). 

En conclusion, le scénario le plus réaliste est qu’après la pandémie, l’affrontement politico-économique entre la Chine et les États-Unis, s’intensifiera, avec un probable renforcement de la position chinoise dans la région, sans que l’on puisse exclure des répercussions militaires, compte tenu de l’existence dans cette zone de frictions multiples (problème nord-coréen; question de Taiwan; «dilemme de Malacca”). 

Tout cela contredit-il notre annonce d’un monde en voie de multipolarisation et signifie-t-il un retour à un bipolarisme, cette fois-ci non plus russo-américain mais sino-américain? Pas forcément. Le monde deviendra de toute façon de plus en plus multipolaire, mais dans le même temps, les deux hyperpuissances sino-américaines s’affronteront directement et indirectement, politiquement, idéologiquement, commercialement, et même technologiquement, dans un contexte éminemment polycentrique. Pour reprendre une expression chère aux théoriciens des relations internationales, le décalage des rapports de force résultant de la transition du pouvoir et du resserrement de la confrontation entre les deux grandes puissances pourrait inciter les alliés de Washington à remplacer la stratégie du containment par celle du bandwagoning. A l’opposé du balancing, ce concept fait référence au fait, pour des Etats faibles, de rejoindre un Etat plus fort ou une coalition. 

Cet article développe une idée-force qui est le fil rouge de l’Ouvrage co-écrit par Alexandre del Valle avec le géopolitologue Jacques Soppelsa, La mondialisation dangereuse, publié fin 2022, aux éditions L’Artilleur.

Shares
Retour en haut