Patriots vs McWorldists, ou la fracture majeure qui menace de l’intérieur les sociétés occidentales

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A la lumière des fractures internes de plus en plus problématiques dans les pays occidentaux, prisonniers de systèmes court-termistes (en Europe populistes vs socio-démocrates et aux Etats-Unis trumpistes “Patriots” vs Démocrates “multiculturalistes”), qui ont failli, durant l’été 2020 et en janvier 2021, conduire les Etats-Unis à la guerre civile, la Chine et d’autres puissances considèrent que des élections libres dans les pays occidentaux ne peuvent plus garantir un gouvernement efficace et que l’idéologie libérale-libertaire Mc World est foncièrement subversive et anarchiste. 

Outre les diatribes du pouvoir russe ou des islamistes les plus radicaux contre la culture wokiste (LGBT etc.) décrite comme « décadente » et « perverse » aux Etats-Unis et en Europe, d’autres pays du monde multipolaire non-occidentaux voient la montée de cette contre-culture libertarienne et anti-traditionnelle à la fois comme une menace existentielle interne à ne pas laisser pénétrer la société chinoise et comme une opportunité pour voir s’accélérer l’auto-destruction de l’Occident. Il est vrai que le cœur même de la contre-culture wokiste repose sur l’idée d’une nécessaire « déconstruction » de toutes les valeurs traditionnelles dont celle de la famille chrétienne classique. Le gouvernement de Pékin considère par exemple cette « auto-déconstruction » des sociétés libérales occidentales comme une opportunité historique de chaos qui va durablement affaiblir les puissances ex-coloniales coupables d’avoir dans le passé « humilié » la Chine avec notamment la guerre de l’opium et le sac de Pékin. D’autres ennemis de l’Occident comme notamment les Frères musulmans à l’assaut de l’Europe voient dans ce nihilisme social et cette déconstruction chaotique une chance pour répandre leur idéologie néo-califale permise par le fait que le vide de valeurs pourra être rempli par les fanatiques fréristes… 

La démocratie libérale-libertaire occidentale remise en question par les modèles « illibéraux » ou autoritaires ? 

Pour revenir au pouvoir chinois revanchard et néo-maoïste-néo-confucéen de Xi Jinping, il compte profiter de l’auto-dissolution occidentale et de ses fractures internes pour démontrer que, dans le monde complexe du XXIème, la paix et la prospérité sont mieux servies lorsque des gouvernements centraux forts affrontent les défis mondiaux…  Comme dans les années trente, la démocratie occidentale n’est plus le seul modèle, et sur ce point, Samuel Huntington, dans la conclusion de son Choc des civilisations, ne s’est pas trompé en annonçant, comme son compère Zbigniew Brzezinski, (Le Grand Echiquier), la fin du pouvoir d’attraction de l’Occident. Pour la Chine et pour d’autres nations du monde multipolaire, ces valeurs sont brandies hypocritement par les Occidentaux pour justifier, au nom d’une morale universelle politiquement correcte et droits-de-l’hommise, un néo-impérialisme. Cette remarque peut être désagréable pour les oreilles des missionnaires pan démocratiques d’Occident, mais cette musique est en vogue dans le nouveau monde multipolaire, c’est-à-dire dans près de 90 % de l’Humanité, si l’on reprend le chiffre de Samuel Huntington qui évaluait le poids mondial des “élites blanches mondialisées” (ou “club de Davos”) à 12 % de l’Humanité…

Contrairement aux expectatives occidentalistes de Francis Fukuyama (cf son livre La fin. de l’Histoire), et à la différence de la Russie post-soviétique de Boris Eltsine (critiquée violemment par Vladimir Poutine pour sa faiblesse vis-à-vis de l’Occident), la Chine ne s’est pas du tout démocratisée et libéralisée sur le plan politique, et ne s’est ouverte qu’à son avantage, sur le plan économique et commercial. Elle développe ainsi un ordre mondial alternatif régi par la Realpolitik, fondé sur la dictature absolue du parti léniniste-maoïste combinée à un néoconfucianisme et à un capitalisme mercantiliste de conquête. Étrange mélange, certes, presque incompréhensible pour un Occidental cartésien, mais alliage fort opportun et efficace pour un confucéen-taoïste habitué à mélanger les contraires (“Ying et Yang”)… Pour le pouvoir de Pékin, la mondialisation constitue de ce fait une formidable opportunité pour consolider son hégémonie, son nationalisme impérial, et non pour fonder une suprasociété mondiale prosélyte comme l’entend l’Occident. Ce projet est perçu comme utopique, contre-productif et menaçant. Dans le court terme, la Chine, qui a besoin de vendre ses produits au monde entier et donc aux Etats-Unis, ne veut surtout pas d’une confrontation directe, et concéderait même à Washington, dans une logique pragmatique, une ouverture politique et économique en échange de l’endiguement de la marine américaine en mer de Chine. Son but premier est d’acquérir la puissance mondiale nécessaire pour gagner une guerre sans avoir à la livrer, à la lumière de Sun Tzu ou du jeu de Go. Et cette puissance a déjà été en partie acquise par l’instrumentalisation de la mondialisation…

Le nouveau désordre mondial ou le retour à l’ordre autoritaire par la démondialisation

 D’évidence, le nouveau (dés)ordre mondial ne s’annonce pas libéral : la plupart des acteurs de ce monde en voie de multipolarisation rejette les valeurs libérales-libertaires et démocratiques promues par les démocrates américains et les socio-démocrates européens. Profitant de cette « opportunité, ce n’est pas sans cynisme et manipulation propre à la guerre psychologique que le pouvoir poutinien surfe en permanence, pour plaire aux pays traditionnalistes non occidentaux, sur la dénonciation de la supposée « décadence » de « l’Occident, le continent du LGBTisme, du politiquement correct, de l’islamisation, de la négation des valeurs familiales traditionnelles, de l’anti-patriotisme… Car même si ce registre relève non pas des vrais mobiles qui ont conduit à la guerre en Ukraine, le choc total des valeurs qui oppose l’Occident libéral-libertaire à la Russie identitaire et autoritaire participe aussi du double antagonisme global qui rend de plus en plus incompatibles le modèle russe et le modèle euro-occidental d’une part et le modèle nationaliste illibéral du Sud et de l’Asie confucéenne au modèle démo-libéral-atlantiste occidental de l’autre. De ce point de vue, une Ukraine occidentalisée et « libéralisée » aurait représenté pour le Kremlin et Poutine non seulement un anti-modèle dangereux susceptible de donner des idées subversives à l’opposition russe aux portes du pays, mais aussi un anti-modèle civilisationnel et idéologique qui, s’il triomphait à Moscou librement par contagion, aurait tôt ou tard rendu impossible le projet géopolitique, idéologique et identitaire poutinien de restauration d’une Russie néo-tsariste-impériale et orthodoxe héritière de la « 3ème Rome ».

Désoccidentalisation de la mondialisation marchande et technologique 

Les États-Unis verront leur position de puissance relative s’éroder, même s’ils resteront encore des années durant le pays le plus puissant dans toutes les dimensions du pouvoir. Les plus grands avantages de la mondialisation profiteront aux pays et aux groupes qui peuvent accéder aux nouvelles technologies et sera généralement défini en termes d’investissement dans l’intégration et l’application à l’échelle mondiale – que celles-ci soient acquises grâce à la recherche fondamentale d’un pays ou auprès de leaders technologiques. La Chine et l’Inde sont en pole position pour devenir des chefs de file technologiques, et même les pays les plus pauvres pourront tirer parti de technologies prolifiques et bon marché pour alimenter leur propre développement. La prochaine révolution attendue de la haute technologie, impliquant la convergence des nanotechnologies, des biotechnologies, de l’information et des matériaux, pourrait encore renforcer les perspectives de la Chine et de l’Inde. Les deux pays investissent dans la recherche fondamentale dans ces domaines et sont bien placés pour être des leaders dans des secteurs-clés. L’Europe risque de glisser alors derrière l’Asie, faute d’investissements et de budgets R&D suffisants.

Dans l’avenir proche, les principales entreprises opérant dans l’arène mondiale seront plus diversifiées, tant en taille qu’en origine, plus asiatiques et de moins en moins occidentales et a fortiori européennes. Elles seront plus souvent basées dans des pays comme la Chine, l’Inde, le Brésil, la Corée du Sud. Alors que l’Amérique du Nord, le Japon et l’Europe pourraient continuer collectivement à dominer les institutions politiques et financières internationales, d’ici 2030, la mondialisation sera de plus en plus assimilée, dans l’esprit populaire, à une Asie émergente qui remplacera l’américanisation et l’occidentalisation façon McWorld. 

La région Asie, nouveau phare du monde

Une zone asiatique opposant les ennemis héréditaires chinois, japonais, sud-coréens et vietnamiens semble se dessiner. Indépendamment de leurs rivalités géopolitiques et identitaires profondes, ces contrées, situées dans la nouvelle zone “d’économie-monde”, ont tous les atouts pour déclasser l’ancien pivot ouest-européen et occidentalo-américain dans le futur: méthodes de travail similaires, sens du collectif extrêmement poussé, respect des organisations de type hiérarchique, sens de l’effort, culte du travail, gouvernance efficace, permettent de surmonter les préjugés nationaux et les cicatrices de l’Histoire. Dans ce contexte de commerce horizontal évoqué plus haut, mais qui ne concerne pas que les BRICS, entre nouveaux acteurs du monde polycentrique, il est clair que, malgré la Covid-19, bien mieux gérée et surmontée en Asie qu’en Occident, les économies asiatiques vont continuer à croître, tout comme le commerce intra-asiatique en général. Le degré d’intégration du système asiatique dans l’économie mondiale continuera d’augmenter, et la guerre des Etats-Unis contre la 5G chinoise ne dissuadera pas le reste du monde et des pays européens à continuer à adopter des technologies chinoises qui concurrenceront de plus en plus les GAFAMs et autres multinationales américaines. La Chine et la zone ASEAN resteront toujours des acteurs clés du commerce intra-asiatique, d’autant plus que le rebond de ces marchés s’est amorcé dès 2021, notamment avec la reprise de la demande chinoise de biens et la meilleure gestion de la crise sanitaire. En outre, l’industrie manufacturière en Chine et dans l’ASEAN offre toujours des conditions économiques attractives non seulement pour les entreprises asiatiques, mais aussi pour celles des États-Unis et d’Europe qui continueront à y investir, malgré les belles déclarations de relocalisations. En s’adaptant à la numérisation du commerce et de la logistique et en interagissant davantage au niveau régional, les économies asiatiques peuvent encore faire mieux que celles du monde entier et ceci pour longtemps.

Enfin, contrairement aux attentes, une «américanisation» massive des productions jadis trop concentrées en Chine n’est pas attendue dans les années qui viennent, car les grandes firmes transnationales, loin de se conformer aux demandes politiques de relocalisation jettent leur dévolu sur d’autres pays asiatiques où les salaires sont inférieurs à ceux pratiqués en Chine, mais dont les régimes sont favorables à Washington (Bangladesh, Vietnam, Inde).

En 2022, l’Asie dans son ensemble va générer plus de 50 % de l’ensemble du PIB mondial (20 % en 1980). Le 15 novembre 2020, suite au retrait américain de l’accord de partenariat transpacific (TPP) voulu par Donald Trump en 2017, qui a ravi la Chine, cette dernière a signé avec 14 pays d’Asie-Pacifique (les 10 pays de l’ASEAN, le Japon, la Corée du Sud, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, voir cartes n°3 et 4) le Partenariat régional économique global (Regional Comprehensive Economic Partnership, RCEP), nouvelle zone de libre-échange qui rassemble plus de 30 % de la population mondiale, qui va diminuer les tarifs douaniers de 90 %, et qui prévoit une croissance des PIB des pays-membres de 0,2 %. Cette intégration régionale Asie-Pacifique confirme le découplage entre intérêts économiques et axes stratégiques: nombre d’Etats du RCEP comme le Japon, l’Australie ou le Vietnam, sont hostiles à Pékin, mais la force d’attraction de l’économie chinoise est irrésistible: le RCEP incite les entreprises étrangères à implanter dans cet espace périphérique de la Chine le maximum d’unités de production pour bénéficier de tarifs douaniers privilégiés et, ainsi, rester compétitives dans la région. La Chine va ainsi asseoir encore plus son influence économique et industrielle sur toute l’Asie, en déployant de nouvelles chaînes de production en Asie du Sud-Est sanctuarisant de ce fait sa puissance industrielle et commerciale et contestant le réseau d’alliances militaires et économiques des États-Unis par une stratégie économico-financière de contre-encerclement asymétrique, qui va de pair avec la stratégie du collier de Perles et l’initiative BRI… L’intégration de pays industrialisés et proches des Etats-Unis sur les plans industriel, économique et militaire (Japon, Corée du Sud, Australie et Nouvelle-Zélande) à l’orbite chinoise contredit considérablement les objectifs américains du paradigme « Indopacifique » (“Free and Open Indo-Pacific”) et de la coopération entre le Japon, l’Inde, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, face à l’expansionnisme chinois.

La question qui se pose pour les Occidentaux à long terme est de savoir si cette nouvelle pax asiatica-economica ne va pas se retourner contre eux, de la même façon que les traités de Vienne et de Berlin avaient uni objectivement les Européens pourtant divisés contre le reste du monde avec la colonisation et l’impérialisme… Quelles pourraient être les prochaines cibles de la zone Asie ? La Sibérie russe convoitée, Taïwan, appelée selon l’Oncle Xi, à rejoindre de gré ou de force la Mère-Patrie, le Japon, tôt ou tard contraint de se “ré asiatiser” et se désaméricaniser, les Philippines ou la Thaïlande, l’Australie-Pacifique, convoitée par Pékin et vue en Asie comme une anomalie-excroissance européenne allogène ?

Pour contrer l’expansion chinoise dans la zone, les Etats-Unis et leurs alliés comptent notamment sur le QUAD (Quadrilatéral Security Dialogue), un forum stratégique informel créé en 2004 composé de l’Inde, du Japon, de l’Australie et des Etats-Unis et dont le premier exercice militaire coordonné a eu lieu fin 2019. Déjà, en 2005, la secrétaire d’État Condoleezza Rice, dans un discours prononcé à l’Université Sophia de Tokyo, avait soutenu la nécessité d’alliances en Asie (avec une référence spécifique à l’Inde, la Corée du Sud et le Japon) afin d’empêcher la Chine de grandir “sans laisse” (“sans attaches”). 

            Dans ce contexte, et face à la menace chinoise commune, l’Inde est sortie de son ancienne position de non-alignement. Comme l’Australie, le Japon ou le Vietnam, l’Inde craint l’expansion chinoise et se rapproche des États-Unis, tout en demeurant membre des BRICS et proche de la Russie et de l’OCS. Elle développe ses propres liens économiques, militaires et diplomatiques et zones de libre-échange avec l’Asie du Sud-Est, le Japon et l’Australie. Outre les accords militaires avec le Népal et économiques avec le Japon, l’Inde compte sur l’organisation des pays d’Asie du Sud et du Sud-Est créée dans le cadre des accords BIMSTEC – qui réunissent le Bangladesh, l’Inde, le Myanmar, le Sri Lanka, la Thaïlande, le Bhoutan et le Népal – et sur l’union économique de l’Asie du Sud. Même si elle ne ferme pas totalement la porte, à terme, au RCEP, dans une logique de diversification et de développement économique (fameux découplage évoqué supra). 

En conclusion, le scénario le plus réaliste est qu’après la pandémie et la guerre en Ukraine, l’affrontement politico-économique entre la Chine et les États-Unis s’intensifiera, avec un probable renforcement de la position chinoise dans la région, sans que l’on puisse exclure des répercussions militaires, compte tenu de l’existence dans cette zone de frictions multiples (problème nord-coréen; question de Taiwan; «dilemme de Malacca”). Que la Russie de Poutine « gagne » la guerre en Ukraine, ou la perde, qu’elle résiste à la contre-offensive croissante de l’OTAN ou qu’elle soit emportée dans le chaos d’une défaite, le monde deviendra quoi qu’il arrive de plus en plus multipolaire, la Chine continuera sa marche vers la première place avec un risque accru de guerre avec les Etats-Unis (« piège de Thucidyde »), les deux hyperpuissances sino-américaines s’affronteront toujours plus directement et indirectement, politiquement, idéologiquement, commercialement, et même technologiquement, dans un contexte éminemment polycentrique dans lequel l’Inde, le Brésil, l’Afrique du Sud, la Turquie, etc, exigeront toujours plus leurs « parts du gâteau » mondial et une refonte du statu quo international. Pour reprendre une expression chère aux théoriciens des relations internationales, le décalage des rapports de force résultant de la transition du pouvoir et du resserrement de la confrontation entre les deux grandes puissances pourrait inciter les alliés de Washington à remplacer la stratégie du containment par celle du bandwagoning. A l’opposé du balancing, ce concept moins connu du grand public fait référence au fait, pour des Etats faibles, de rejoindre un État plus fort ou une coalition. 

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