Grand entretien exclusif pour Le Dialogue avec Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement de sécurité de la Direction générale de la sécurité extérieur [ 2-2]

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Ancien chef du service de renseignement de sécurité de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), Alain Chouet a publié en 2022 un ouvrage incontournable intitulé « Sept pas vers l’enfer », dans lequel il fait le bilan de plusieurs décennies d’aveuglement et de dénis des autorités françaises successives à propos de l’islam politique et des erreurs d’analyses et de politiques de ces dernières vis-à-vis du monde arabe dont il est, lui, un fin connaisseur. 

La semaine dernière, dans une première partie, nous avons évoqué son dernier livre et le profond malaise d’une société française confrontée au séparatisme et à la violence fondamentaliste. Aujourd’hui, nous abordons avec ce spécialiste des problèmes de sécurité et de terrorisme, l’actualité mondiale, le Moyen-Orient et la guerre en Ukraine.

Propos recueillis par Angélique Bouchard 

Le Dialogue : Qu’en est-il, en 2023, de la menace d’Al-Qaïda ou de Daesh dans le monde ? Et particulièrement en Syrie, en Irak, en Libye ou en Afrique ?

Alain Chouet : Du point de vue strictement opérationnel qui est le mien, Al-Qaïda et Daesh n’ont plus qu’une existence résiduelle et symbolique. Si on continue à les invoquer à tout propos c’est que tous les contestataires d’inspiration islamique dans le monde ont bien compris qu’il fallait se réclamer de leur image terrifiante pour être pris au sérieux. En France, le phénomène est tout à fait perceptible dans les manifestations d’allégeance exprimées par certains auteurs spontanés d’attentats individuels alors qu’ils n’ont aucun lien avec ces organisations et n’en ont reçu aucune instruction. 

Inversement, tous les États confrontés à une opposition d’inspiration islamique ont aussi compris qu’il fallait coller cette étiquette terrifiante sur leurs opposants afin de pouvoir les réprimer tranquillement et même obtenir la compréhension et l’assistance de la communauté internationale pour leurs opérations de répression.

Cette double dynamique est flagrante en ce qui concerne Al-Qaïda. En ce qui concerne Daesh, on constate la survivance d’espaces plus ou moins contrôlés de façon un peu misérable par l’organisation dans le nord de l’Irak et le nord est de la Syrie ainsi que dans la poche d’Idlib.

Ailleurs, notamment dans la bande sahélienne, au Nigéria ainsi qu’en Libye, la référence aux organisations « historique » sert surtout de paravent et de légitimation à des structures criminelles de trafics et de pillage, à des organisations irrédentistes, à des oppositions tribales ou claniques séculaires. Enfin, en Libye comme en Afghanistan, la résurgence apparente de ces organisations paraît liée à des manipulations tactiques de puissances régionales qui souhaitent conserver des formes de contrôle local.

A la faveur des printemps arabes, il est de notoriété publique aujourd’hui que le Qatar et la Turquie avaient tenté, avec l’aveuglement des Occidentaux, de placer leurs sbires fréristes au pouvoir dans les capitales des pays arabes touchés par ces révolutions. Après plus de dix ans et le retour des pouvoirs autocratiques, c’est un échec pour Doha et Ankara. Marginalisés voire interdits dans de nombreux États de la région, quelle est la situation pour les Frères musulmans ? Peuvent-ils être encore une menace sérieuse ?

Ce n’est pas par messianisme ou par conviction religieuse que l’Arabie Saoudite, le Qatar et la Turquie ont soutenu et assisté la contestation fondamentaliste, voire djihadiste, dans le monde arabe et en Occident. C’est par calcul et par pragmatisme.

Pour la famille Saoud, dont la légitimité en tant que gardiens des Lieux Saints est contestable, il s’agissait – par la promotion du salafisme wahhabite – de se prémunir de la concurrence impériale de l’Iran chiite dans le monde musulman d’une part, et des évolutions laïcisantes ou proto-démocratiques dans les pays arabes et les communautés musulmanes émigrées d’autre part.

Pour le Qatar, le problème était de faire pièce à la stratégie saoudienne et de ne pas laisser le champ libre à une Arabie qui n’a jamais admis son indépendance et avait même été jusqu’à demander (sans succès…) en 2000 à l’armée égyptienne d’en expulser la famille régnante manu militari. Il s’agissait aussi de se prémunir d’éventuelles initiatives hostiles du puissant voisin iranien avec lequel l’Émirat partage l’exploitation du même gisement gazier, situation lourde de contentieux potentiels à terme

Enfin pour la Turquie la situation est très différente en ce qui concerne son soutien à l’islamisme militant. Dans ce domaine d’ailleurs, il vaut mieux parler de la stratégie de l’AKP et du Président Erdogan qui font partie de la galaxie « frériste » que de l’État turc. La promotion du fondamentalisme islamo-nationaliste vise d’abord à asseoir la position du parti et du clan présidentiel à l’intérieur du pays et à conserver son emprise sur les importantes communautés turques émigrées en Europe afin qu’elles ne s’assimilent pas aux valeurs occidentales. Erdogan était même allé jusqu’à proposer à la tribune de l’ONU que la naturalisation et l’assimilation des Turcs émigrés à l’étranger soit considérées comme des « crimes contre l’humanité »….

Mais, à la différence de l’Arabie et du Qatar qui instrumentalisaient le salafisme sans disposer des ressources humaines pour le faire et ont dû recourir à l’appareil international frériste pour le mettre en œuvre sans vraiment le contrôler, la Turquie pilote étroitement sa stratégie d’utilisation de l’islamo-nationalisme par le biais de ses services spéciaux et de son contrôle absolu sur les biens et les personnes liés à la religion à travers la Direction des Affaires Religieuses ( Diyanet İşleri Başkanlığı ). Pour la diplomatie et les services des pays cibles de l’activisme turc, la stratégie de l’AKP peut donc s’inscrire dans le flux parfois complexe mais ordinaire des relations d’État à État… à condition de le vouloir.

Pour Roland Lombardi, même s’il faut rester prudent, l’Arabie « salmanite » de Mohammed ben Salman, ayant rejoint en 2015 l’Entente contre-révolutionnaire et anti-islamiste, sans précédent historique, de l’Égypte de Sissi et des Émirats arabes unis de MBZ, ne serait et ne sera plus jamais, selon lui, la même que l’Arabie saoudite d’avant 2015, notamment quant à son soutien au salafisme international. Quel est votre avis ?

Je partage globalement l’évaluation de Lombardi. Et pour plusieurs raisons.

En 2013, les Saoud ont été ulcérés par l’attitude de Mohammed Morsi, « frère historique » élu président en Égypte qui leur a fait comprendre qu’après avoir profité de leur aide pendant des décennies pour occuper les créneaux éducatifs, sanitaires et sociaux que l’État égyptien avait désertés et ainsi parvenir au pouvoir, il estimait ne rien leur devoir. Ils ont aussitôt drastiquement réduit leur assistance à la Confrérie et favorisé une contre-révolution autoritaire de l’armée égyptienne qui a chassé les Frères du pouvoir.

À peu près au même moment, le conseil de la famille régnante qatarie piloté par la Cheikha Moza a procédé à un véritable putsch feutré, déposé l’Émir et chassé son cousin Hamad bin Jassem qui avaient fait du soutien à la Confrérie et aux djihadistes un pilier de leur action extérieure. Sans renoncer totalement à ce soutien, le pouvoir qatari a tout de même réorienté la majorité de ses investissements extérieurs vers des projets plus productifs et moins risqués que la promotion du fondamentalisme salafiste.

Qu’il s’agisse de l’Arabie ou du Qatar, les nouvelles générations qui parviennent au pouvoir ont souvent été formées dans des universités occidentales (ce n’est pas le cas de MBS) ou en tout cas selon les critères occidentaux. Ils maîtrisent beaucoup mieux que leurs aînés les codes de communication et les schémas culturels en cours en Occident. Ils ont vite compris que le soutien qu’ils ne pouvaient plus dissimuler aux organisations fondamentalistes risquait de se révéler à terme contre-productif et les exposer à des réactions directes d’autant que la plupart des services occidentaux étaient parfaitement au fait de leurs manœuvres et que seules des perspectives économiques fructueuses les mettaient encore à l’abri de représailles. 

D’une politique d’affrontement par Frères interposés, ils ont donc évolué vers une politique de séduction en faisant miroiter des perspectives économiques mirobolantes et en développant des stratégies de soft-power élaborées en direction des élites occidentales par d’habiles cabinets de conseil anglo-saxons. On l’a vu entre les projets immobiliers et touristiques mirifiques de l’Arabie ou les investissements qataris dans des activités à forte visibilité internationale comme les medias, l’industrie du luxe, l’hôtellerie ou le sport.

En résumé, à part la Turquie qui poursuivra probablement, tant que l’AKP sera au pouvoir, son soutien à un islamo-nationalisme étroitement et soigneusement piloté en direction de sa diaspora en Europe et sur ses marches orientales, les soutiens historiques du militantisme salafiste commencent à faire sérieusement défaut.

Justement, comment interprétez-vous la « réconciliation » en cours depuis 2021 entre l’Axe Doha/Ankara et l’Entente Le Caire/Abou Dhabi/Riyad ? Quelles conséquences pour la lutte de ces derniers contre le jihadisme et les Frères musulmans ?

C’est la conséquence inéluctable de ce que nous venons de voir. Habiles à occuper les créneaux sociaux désertés par les dictatures militarisées dans le monde arabe, les Frères le sont beaucoup moins pour gérer des économies en crise et opérer les transitions démocratiques que des Occidentaux crédules ou ignares attendaient d’eux. On l’a vu de façon spectaculaire en Égypte et en Tunisie, de façon dramatique en Libye et en Syrie, de façon insupportable dans leur fief autoproclamé de l’État Islamique au Levant ou en Afghanistan.

Les masques ont fini par tomber… comme celui de Tareq Ramadan, petit-fils du fondateur de la Confrérie, un temps coqueluche des plateaux télé et des medias francophones, aujourd’hui poursuivi judiciairement dans des affaires sordides.

Les principaux soutiens des Frères dans le monde arabe et musulman en ont tiré les conséquences et recherchent les voies possibles de leur protection et de leur survie par des moyens moins brutaux et plus subtils dans le champ politique, économique, diplomatique et financier. Il n’est donc pas surprenant que, malgré de profondes divergences, ces différents sponsors de l’activisme fondamentaliste se retrouvent sur des stratégies comparables d’équilibre et de balance permises par un monde devenu multipolaire entre les États-Unis, la Chine, l’Union Européenne, la Russie et quelques grands pays du « sud »

Le populisme conservateur, sentencieux et prédicant des Frères ne fait plus recette dans le monde arabe et musulman. Il ne séduit encore que des jeunes esprits crédules des minorités musulmanes immigrées en Europe qui y trouvent des repères identitaires d’opposition aux pays d’accueil où ils estiment ne pas trouver leur place même s’ils y bénéficient d’une liberté et de privilèges sociaux inconnus dans leurs pays d’origine.

Il convient cependant de rester vigilant et de ne pas baisser la garde. Dans un monde dominé par la puissance militaire et technologique de l’Occident, États-Unis en tête, il est exclu de vouloir s’affirmer par des affrontements armés conventionnels. Le dernier à l’avoir essayé, en l’occurrence Saddam Hussein, l’a payé cher. L’expérience prouve que seuls ceux qui ont eu recours à des stratégies du faible au fort dont le terrorisme est un pilier central ont pu en tirer quelques bénéfices. Même affaiblie, la Confrérie demeure une organisation transnationale bien organisée, rompue à toutes les formes d’affrontement ainsi qu’à la clandestinité, tout à fait capable de se mettre au service de quiconque voudrait exercer des pressions violentes indirecte sans apparaître en première ligne.

Comment analysez-vous, avec le recul, l’échec après dix ans de l’intervention militaire française au Mali et au Sahel et qui se devait de combattre le jihadisme ? Quel est le bilan ?

L’intervention française au Mali décidée après bien des tergiversations par le Président Hollande était légale et légitime. Elle a été menée à la demande du gouvernement local avec l’objectif de sauver le pays d’une prise de contrôle totale par des bandes criminelles à forte connotation djihadiste qui auraient pu y installer une base territoriale d’offensive et de contrôle sur la région.

Cette intervention connue sous le nom d’opération Serval débute en janvier 2013 pour se terminer en juillet de la même année après la libération apparente de la majeure partie du territoire malien. On constatera rapidement que, comme en Afghanistan, en Irak ou en Syrie, les djihadistes défaits et un peu étrillés se sont contentés de se disperser dans la nature en attendant des jours meilleurs. Il n’empêche que, arrivé à ce stade, il aurait sans doute été avisé d’en rester là et de rembarquer l’armée française quitte à revenir autant de fois qu’il le fallait pour dissuader par des frappes rapides et ciblées les rebelles soi-disant islamistes de revenir à la charge.

Au lieu de quoi il a été décidé de maintenir la présence militaire sur place sous le nom d’opération Barkhane avec l’ambition utopique de former les armées de la région à la lutte anti djihadiste et d’y instaurer des formes « démocratiques » à la sauce hexagonale. Dix ans plus tard, l’armée française s’y est retrouvée piégée, comme l’armée américaine en Afghanistan, ayant plongé les pieds dans un bourbier inextricable d’antagonismes locaux, régionaux et internationaux, avec la seule alternative de se retirer piteusement en laissant la victoire et le prestige à un ennemi insaisissable et le contrôle du terrain à des forces étrangères sur lesquelles ne pèse pas le soupçon de vouloir rétablir l’ordre colonial. Comme en Afghanistan, comme en Somalie, comme au Nigéria, ce qui ne tue pas les djihadistes ou leurs émules les rend plus forts et le bilan de cette intervention apparaît finalement assez négatif et reposer sur des erreurs de jugement qu’avaient pourtant dénoncées avec obstination les meilleurs experts français et étrangers de l’Afrique sahélienne.

La guerre en Ukraine qui dure depuis une année a rebattu les cartes géopolitiques. Alors que certains experts et les responsables Occidentaux ont depuis désigné la Russie comme le grand danger de l’Europe et que d’autres, au contraire, maintiennent que les grands défis d’aujourd’hui et de demain du Vieux continent demeurent au Sud (Turquie, Crise migratoire, démographie explosive de l’Afrique, islamisme…). Quel est votre avis ? Ne sommes-nous pas en train de nous tromper de « guerre » ?

Je ne suis pas un spécialiste des questions européennes ni des rapports est-ouest. En tant que citoyen, je constate évidemment que l’intervention militaire russe contre le pays souverain et internationalement reconnu qu’est l’Ukraine est inacceptable et doit être combattue même si différentes initiatives des États-Unis, de l’OTAN et de l’Union européenne dans les dix dernières années ont pu susciter les inquiétudes légitimes de la Russie. Il existe depuis la fin de la seconde guerre mondiale différents mécanismes pacifiques de règlement des conflits que la Russie aurait pu et dû utiliser.

Cela dit, cette dernière remarque s’applique aussi à l’Occident qui – sans rechercher d’autre option – alimente à grands frais et peut-être à ses dépens un conflit meurtrier à l’issue incertaine avec la justification qu’en favorisant la poursuite de cette guerre, la Russie pourra être suffisamment affaiblie pour ne pas constituer une menace pour nos libertés et nos institutions démocratiques.

C’est un raisonnement qui me laisse un peu perplexe. J’ai effectué une bonne partie de ma carrière au temps de la Guerre froide, quand « experts », responsables politiques du « monde libre » et encadrement de l’OTAN nous expliquaient que nous devions être vigilants et offensifs pour conjurer une prévisible attaque militaire généralisée de l’Armée Rouge déferlant en Europe occidentale. C’est une menace militaire qui ne nous apparaissait pas clairement à la lueur de nos dispositifs de renseignement mais, puisque nos plus hautes autorités l’affirmaient unanimement, nous avons fait ce qu’on attendait de nous. 

Il m’apparaît aujourd’hui que nos doutes étaient fondés puisque l’armée russe s’avère incapable d’avancer de plus d’une centaine de kilomètres dans un pays qu’elle connaît parfaitement, à la puissance militaire de seconde zone même si elle est massivement équipée par l’Occident. Dans un tel contexte, la menace que la Russie pourrait faire peser sur nos libertés, nos démocraties et ses anciennes marches occidentales me paraît tout de même assez hypothétique et fournir un prétexte un peu misérable à nos interventions.

Alors je ne sais pas si nous nous « trompons de guerre » car l’initiative russe doit être arrêtée, mais nous nous trompons certainement dans la stratégie à adopter pour y mettre fin. Quelle que soit l’issue du conflit, elle laissera aussi bien l’Ukraine que la Russie exsangues, creusera un fossé durable entre la Russie et le reste de l’Europe mais aussi entre l’Occident et d’autres puissances mondiales comme la Chine et les BRICS qui ne voient pas forcément d’un bon œil notre obnubilation guerrière et notre interventionnisme.

En s’alignant aveuglement sur les États-Unis, l’OTAN et l’Union européenne dans leur « guerre » contre la Russie via l’Ukraine, la France s’est créé un nouvel ennemi en la personne de Vladimir Poutine. On en voit les effets dévastateurs en Afrique quant à notre influence déclinante. Pourtant les Russes n’étaient-ils pas des alliés objectifs dans notre lutte commune contre le terrorisme et l’islamisme dans le monde arabe notamment en Libye ou en Syrie ? D’ailleurs, la France, étant le dernier pays à n’avoir toujours pas repris langue avec Damas (voir l’affaire Squarcini/Valls et alors que certains pays européens l’ont déjà fait discrètement depuis longtemps), n’avait jusqu’ici et selon certains, que comme seule et principale source d’informations sur ses jihadistes français partis combattre au Levant… les services russes ! Qu’en est-il à présent ? 

La politique étrangère française est devenue totalement illisible. Nous invitons des satrapes orientaux à monter leur tente dans les jardins d’un hôtel parisien ou nous les invitons à la place d’honneur du défilé du 14 juillet puis nous réclamons deux ans plus tard leur tête au bout d’une pique. Nous parrainons en 2015 les accords de Minsk qui devaient régler les contentieux russo-ukrainiens mais nous ne réagissons pas quand l’Ukraine les dénonce le lendemain. Nous parrainons l’accord sur le nucléaire avec l’Iran et ne réagissons pas quand Donald Trump les raye d’un trait de plume. Nous nous insurgeons avec vigueur et à juste titre contre l’invasion militaire de l’Ukraine par la Russie mais restons muets face à l’invasion meurtrière de l’Arménie par l’Azerbaïdjan soutenu par la Turquie. Nous exigeons des élections « libres » dans les pays du sud mais n’en acceptons pas le résultat quand il n’est pas conforme à nos attentes comme en Algérie, en Égypte ou en Palestine. Nous condamnons injurieusement la politique migratoire de notre voisin italien alors que nous n’avons vraiment pas de leçon à donner dans ce domaine. Nous refusons l’extradition vers l’Italie de criminels terroristes qui ont du sang sur les mains. Nous nous arrogeons une compétence judiciaire universelle pour condamner des étrangers qui n’ont commis aucun délit en France mais nous dénonçons celle que les États-Unis se sont attribués. Etc. Les exemples pullulent. Ils nous valent méfiance et hostilité dans le monde entier et nous font perdre toute crédibilité à l’international.

Et, au-delà de ces contradictions, il apparaît clairement que nos responsables politiques n’ont pas compris grand-chose au rôle de leurs services spéciaux. De ce point de vue, le cas syrien est exemplaire. Les services spéciaux ne sont pas organisés pour faire le même travail que les diplomates. Ils sont, entre autres missions, la cuillère à long manche permettant à nos politiques d’aller discuter avec le diable en toute discrétion et sans lui fournir d’éléments de reconnaissance. Or, quand la France a fermé son ambassade à Damas en 2012, ce qui pouvait se comprendre au regard de la situation, elle a aussi rapatrié son antenne de services spéciaux en Syrie. Cela nous a privés d’une précieuse collaboration – certes pas désintéressée – en matière de renseignement antiterroriste, nous a posé de gros problèmes en matière de traitement judiciaire des militants français de Daesh et surtout nous a interdit toute initiative politique en matière de règlement de la crise locale et régionale. Nous avons dû y abandonner notre rôle séculaire d’intermédiation pour laisser la place à la Russie, à l’Iran, à la Chine et notre jusqu’auboutisme nous en tiendra durablement éloignés alors que la Syrie retrouve, que cela plaise ou non, sa place sur la scène internationale, a réintégré la Ligue Arabe et que la majorité des pays européens y ont rouvert leur ambassade.

Dans votre ouvrage, vous rappelez qu’au début de l’été 2001, alors que les services occidentaux s’attendaient à une attaque terroriste majeure, vous aviez reçu l’ordre de reconvertir la moitié des effectifs antiterroristes à l’immigration clandestine. N’assiste-t-on pas à une funeste récidive ? Selon certaines sources, vos collègues d’aujourd’hui des services spéciaux français auraient été forcés de délaisser la surveillance des réseaux islamistes pour se concentrer sur les agents russes ou les éventuelles actions hostiles de Moscou envers nos intérêts ou, comble de l’absurde, enquêter sur les 30 à 40% des armements occidentaux fournis à l’Ukraine et qui seraient à présent, à cause de la corruption endémique de cet État, dans la nature ! Pouvez-vous nous éclairer sur ce point ?

J’ignore quelles sont les orientations données à mes anciens collègues par l’autorité politique et je n’ai pas à en connaître. Ce que j’ai pu constater au cours de mes quarante ans de carrière, c’est que le temps du renseignement n’est pas celui du politique et encore moins celui des medias. Le renseignement s’inscrit dans le temps long. Le meilleur moyen de saboter le travail des services de renseignement est de ne les mobiliser uniquement quand un dossier devient brûlant et explosif. Toutes les situations de contentieux ou d’affrontement potentiel doivent être suivies en permanence même et surtout quand elles ne produisent pas d’effet dramatique. Et en prenant toutes mesures nécessaires pour que, justement, elles n’en produisent pas. C’est un concept difficile à admettre pour les politiques (et leurs comptables…) qui n’ont alors pas de résultats spectaculaires à afficher et sans aucun intérêt pour les medias.

J’ignore quel est le degré de crédibilité à accorder aux informations faisant état de la revente par des oligarques ukrainiens des armes fournies par l’Occident. J’en ai vu certaines qui relevaient manifestement des « fake news ». On ne peut cependant exclure que le fait existe dans la mesure où, depuis 1991, l’Ukraine occupe un classement peu flatteur sur l’échelle de la corruption mondiale, bien derrière la Russie, et qu’elle était l’un des principaux réservoirs de prostitution, de piratage informatique, de trafic d’objet volés en Europe occidentale et de trafics en tous genres. Cela ne justifie et n’excuse évidemment en rien l’offensive militaire dont ce pays est victime et je ne distingue pas bien quelle plus-value peuvent apporter des recherches par les services de renseignement dans ces domaines si le pouvoir politique n’a pas l’intention d’en tirer les conséquences.

Enfin, dans le grand basculement du centre de gravité de la géopolitique mondiale en cours et accéléré par le conflit ukrainien, comment voyez-vous l’avenir de l’islamisme ?

L’islamisme politique dans sa version fondamentaliste, prédicante, agressive et violente apparaît comme un échec tel que l’avaient pronostiqué dès les années 90 nos meilleurs chercheurs comme Gilles Kepel ou Olivier Roy. En fait, et paradoxalement, les Frères Musulmans l’ont pratiquement tué en affichant un peu partout leur incapacité à en faire un système de gouvernance efficace, respectueux des droits humains et des valeurs de l’Islam. C’est pourquoi, après tous ses échecs sur fond de violence, le fondamentalisme politique ne fait plus recette auprès des masses des pays musulmans. Les survivances locales du salafisme politico-militaire dans les pays du Sahel, au Nigéria, en Somalie, en Afghanistan, au Pakistan, constituent un catalogue hétéroclite de stratégies de pouvoir dispersées, sans rapport les unes avec les autres. Elles ne trouvent plus aucun écho et résonance dans le reste du monde musulman, en particulier les communautés émigrées en Occident comme l’avaient fait les tristes exploits d’Al-Qaïda et de Daesh ces vingt dernières années

Au total, et déconnecté de ses racines et de ses sponsors, le salafisme ne demeure un marqueur identitaire que dans une frange marginale des musulmans résidant en Occident qui ne trouvent pas ou ne veulent pas trouver leur place dans les pays d’accueil. Ceux-là demeurent imprévisiblement dangereux et pour encore longtemps tant nous avons laissé le phénomène se développer. On ne doit évidemment pas baisser la garde devant leur déviance.

Le Prophète avait prescrit que ses successeurs soient désignés par voie d’élection et que les grandes décisions pour la vie de la communauté soient prises par consensus (ijma) des croyants et des savants. C’est ce qui avait amené le grand réformiste Djamal ed-din el-Afghani à affirmer au XIXe siècle devant la Chambre des Députés français que la religion musulmane n’était pas incompatible avec la démocratie et l’esprit des lumières. Il ajoutait, dans la ligne de certains des grands exégètes de l’Islam, qu’en cas de conflit entre la foi et la raison, c’est la raison qui devait l’emporter. Le salafisme des wahhabites, des Frères Musulmans et des Tablighis a relégué depuis un demi-siècle la pensée féconde de ce grand humaniste aux oubliettes, ajouté au malheur du monde et tué des centaines de milliers d’humains, en particulier des musulmans qui en sont les premières et les plus nombreuses victimes. Il faut espérer qu’instruits par les catastrophes intégristes et djihadistes, le monde musulman saura le redécouvrir.

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