La pêche illégale et le trafic de drogue : nouveaux fléaux du Golfe de Guinée

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« Les actes de piraterie sont tombés au plus bas en 2022 », révélait en janvier 2023, le MICA Center dans son bilan annuel, le pôle d’expertise français, situé à Brest et dédié à la sûreté maritime.

Dans les eaux du Golfe de Guinée, jusqu’à récemment considérées comme parmi les plus dangereuses au monde pour la piraterie, seuls trois navires ont été piratés en 2022 contre 26 en 2019. Le nombre de personnes kidnappées a lui chuté de 146 en 2019 à deux lors de l’année écoulée, dans la même zone.

Cette baisse drastique est à analyser comme le résultat d’une prise de conscience des acteurs internationaux et régionaux, qui conduisent des actions concrètes contre l’insécurité maritime dans la zone et se dotent d’un cadre juridique adapté – via notamment l’action de l’Office des Nations Unies contre la Drogue et le Crime, l’exemple du Golfe de Guinée est encourageant estime le Chef d’État-Major de la Marine, l’Amiral Pierre Vandier. Alors qu’il s’agissait d’une des zones les plus dangereuses du monde, une diminution franche de la piraterie a été constatée en 2022.

S’il faut rester prudent et bien analyser les causes de cette amélioration, le Chef d’État-major, l’Amiral Pierre Vandier y voit une forte invitation à poursuivre l’effort.

Et ce dernier de poursuivre…

« C’est du reste, ce dont nous avions convenu lors du symposium des chefs d’État-major des marines du golfe de Guinée, G7 ++ à Paris en octobre dernier, aux côtés de mes homologues des marines riveraines, et des représentants des marines partenaires, de l’architecture de Yaoundé́, de l’Union européenne mais aussi de l’industrie maritime. L’entraînement, la formation et le partage d’informations sont autant de pistes qui nous permettront d’améliorer la sûreté́ maritime de la région »

Il ne faut surtout pas baisser la garde, car les menaces en termes de sûreté maritime sont bel et bien palpables. C’est assurément le cas du brigandage, de la contrebande, du trafic de drogues, de la pollution ou de la pêche illégale (pêche INN).

De fait, 2022 a donc connu une nette diminution de la piraterie dans le golfe de Guinée mais deux évènements récents nous obligent à relativiser cette tendance. L’impact médiatique de ce phénomène demeure très largement prédominant au détriment des autres menaces qui affectent pourtant sérieusement la sûreté maritime dans la zone. 

Pêche INN

Ainsi, la pêche INN demeure le facteur dominant d’instabilité économique dans le golfe de Guinée car elle maintient une forte pression sur les stocks halieutiques au détriment des populations locales. Le développement des usines de farine et d’huile de poisson accentue encore le phénomène. « En effet cette industrie ne cible plus les espèces lucratives démersales mais au contraire les petits pélagiques migrateurs […] qui représentent pourtant la pêche privilégiée des pêcheurs artisanaux et les espèces les plus consommées par les populations ouest africaines ». Le poids de l’aquaculture d’origine essentiellement asiatique mais aussi occidentale s’ajoute à la pression pesant sur la ressource, et en accélère l’appauvrissement. La pêche INN s’accompagne de multiples trafics et encourage en particulier le trafic de pétrole. 

Pollution 

En ce qui concerne la pollution marine, la fin de l’année 2022 a été notamment marquée par l’annonce du règlement par l’entreprise Shell de 15 millions d’euros au bénéfice de fermiers nigérians dont les villages avaient été gravement pollués par une marée noire. Les poursuites, entamées en 2008, ont abouti à une condamnation du pétrolier en 2021 devant le tribunal de la Haye, et c’est finalement le 23 décembre 2022 que le montant des dédommagements a été rendu public. 

Cette condamnation met en lumière un phénomène particulièrement préoccupant. En effet, le golfe de Guinée concentre de nombreuses pollutions provoquées par les plateformes, les pipelines ou le dégazage des bateaux, représentant un total comparable à l’explosion de la plateforme Deepwater Horizon survenue en 2010 dans le golfe du Mexique. Cette pollution, à laquelle il convient d’ajouter la pollution plastique ou encore celle des métaux lourds, a un impact dramatique notamment sur la biodiversité. 

Trafic de drogue 

Le trafic de drogue ne faiblit pas non plus, comme l’illustre la saisie le 30 novembre 2022 de 4,6 tonnes de cocaïne par le PHA Tonnerre. Ces saisies, régulières, confirment le golfe de Guinée comme l’une des artères majeures du trafic de drogue dont les effets délétères vont de la santé publique à la corruption des institutions civiles. 

La chercheuse Katja Lindskov Jacobsen, de l’université de Copenhague, évoque une reconversion « de nombreux pirates » dans la « criminalité pétrolière, du raffinage illégal au transport de brut volé ».

« Ce déclin de la piraterie s’est confirmé au cours de l’année 2021. Cependant, l’année 2022 a été encore plus significative : jusqu’à la mi-décembre, le golfe de Guinée n’a pas connu un seul cas d’attaque de piraterie ayant entraîné l’enlèvement de marins. Très peu d’attaques ont été signalées, parmi lesquelles l’abordage de l’Arch Gabriel où tous les membres d’équipage ont réussi à se réfugier en citadelle. Ce ne fut pas le cas lorsqu’un navire de transfert d’équipages a été abordé par des hommes armés le 13 décembre 2022, un incident qui a entraîné l’enlèvement de deux membres d’équipage ». 

« … S’agissant de l’histoire de la piraterie dans le golfe de Guinée, nous avons constaté́ à deux reprises que la piraterie a diminué, pour revenir ensuite sous une nouvelle forme. La « piraterie insurrectionnelle », motivée par des raisons politiques, a pris fin vers 2010, mais a été suivie par l’émergence de la « piraterie pétrolière », motivée par les gains financiers résultant du pompage du combustible transporté par les navires pour le revendre. Ce type de piraterie a presque disparu vers 2016, mais a été suivi par des cas de plus en plus nombreux de piraterie avec enlèvement contre rançon depuis 2016 jusqu’au dernier incident du Tonsberg. Compte tenu de cet historique, la question se pose de savoir si la baisse actuelle peut être suivie par l’émergence d’un nouveau type de piraterie. », précise Katja Lindskov dans le bilan annuel du MICA Center.

« La lutte contre la pêche illégale, contre les pollutions locales et contre le trafic de drogue sont assurément des priorités pour le Golfe de Guinée » 

Pour autant, comme le confirme le vice-amiral d’escadre Olivier Lebas, commandant de la zone maritime Atlantique pour la marine française, seuls trois navires ont été piratés en 2022 (contre 26 en 2019) dans les eaux du Golfe de Guinée, jusqu’à récemment considérées comme parmi les plus dangereuses au monde pour la piraterie. « On ne va pas se focaliser sur la lutte contre la piraterie qui est très à la mode chez nous ».

Ce dernier de poursuivre : « Notre coopération s’attache à traiter de manière égale toutes les difficultés de la sécurité maritime dans la zone, vu du prisme africain et non pas européen seulement ».

Étant entendu, que la lutte contre la pêche illégale, contre les pollutions locales et contre le trafic de drogue sont assurément des priorités pour le Golfe de Guinée.

De fait, « On estime qu’entre 40 et 50% des captures de pêche sont faites dans un cadre illégal », soit « un à deux milliards de dollars de ressources perdues ».

Qu’on y songe, les pêcheurs locaux ont de plus en plus de mal à vivre de leur pêche. Ils prennent de plus en plus de risques, sont obligés d’aller plus loin car la ressource se tarit, avec des bateaux pas forcément adaptés ce qui engendre des « morts en mer ».

« La piraterie, c’est le plus visible, mais les crimes les plus cachés sont les plus préjudiciables, comme la pêche illégale, le trafic de drogue », souligne le contre-amiral angolais Narciso Fastudo Junior, Directeur exécutif du Centre Interrégional de Coordination (CIC), basé à Yaoundé.

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