Importation de gaz américain : le dindon de la farce européenne ? hypocrisie climatique ?

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D’une certaine manière, les Etats-Unis sont les grands gagnants de la crise gazière entre la Russie et l’Europe consécutive à la guerre en Ukraine et aux sanctions. On se rappelle le documentaire Gasland ? diffusé en 2010 au festival de Sundance aux États-Unis, et qui dénonçait les exploitants américains de gaz et pétrole de schistes, en raison de la forte pollution des nappes phréatiques par le procédé anti-écologique et énergivore de la fracturation hydraulique (fraking). Ce documentaire,), n’a aucunement freiné aux Etats-Unis l’industrie des pétroles et gaz de schistes, dont les Américains sont aujourd’hui les premiers producteurs mondiaux de pétrole (19%) et de gaz naturel (22 %), qu’ils exportent une partie sous forme de GNL.

Parallèlement, l’Union européenne s’est interdite sur son sol de produire ce type de gaz, même si récemment le débat a été relancé en Allemagne sur fond de sanctions à l’encontre du gaz russe, ce qui est tout de même paradoxal puisque l’UE, dont la France a finalement augmenté la part du gaz de schiste américain dans ses importations d’énergies… Certaines études datant de 2013 avaient démontré que le développement des gaz de schistes en Europe auraient permis de production annuellement 161 milliards de m³ par an, soit l’équivalent des importations russes d’avant la guerre en Ukraine. Toujours est-il que depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, l’Europe importe du gaz naturel liquéfié et du gaz de schiste américain liquéfié en proportion croissante. Depuis mars 2022, Engie a ainsi accru les importations de gaz de schiste auprès de la société américaine Cheniere Energy puis signé avec l’américaine NextDecade un autre contrat sur 15 ans visant à livrer 2,4 milliards de mètres cubes par an dès 2026. 

Rappelons que hors combustion, le GNL a une empreinte carbone fabrication/transport trois fois supérieure à celle du gaz naturel importé par gazoduc. De la même manière, si le pétrole importé de Russie arrivait directement par oléoduc sur notre sol, la modification de la chaîne d’approvisionnement entraîne depuis les sanctions une importante redirection des flux qui signifient plus d’émissions.

Aux Etats-Unis, c’est la même Administration Biden réputée au départ écologiquement vertueuse et qui a fort heureusement réintégré les Accords de Paris qui autorise plethores de permis sur les terrains publics précédemment gelés et qui ont donc été remis sur le marché au grand bénéfice des entreprises américaines de gaz et de pétrole de schiste. Loin de s’être avéré le fossoyeur de leur activité lucrative d’ailleurs relancée sous Barak Obama, ces derniers n’ont jamais été aussi prospères, dans un contexte de prix élevés des cours du pétrole et du gaz, sachant que l’on est passé entre fin 2021 et août 2022, pour le consommateur final, d’un prix du baril de pétrole de 40 -75 dollars à 70-120 dollars, et pour le prix spot européen de gaz de 7 dollars par MBTU, à 32,3 dollars par MBTU environ au premier trimestre 2022, puis à 72 dollars par MBTU (référence américaine) à partir de l’invasion de l’Ukraine pour arriver aujourd’hui aux alentours de 87 dollars (chiffre officiel au moment où nous écrivons cet essai, mi-août 2022)… Ce qui signifie un coût de près de 245 euros le mégawattheure pour le consommateur final si l’on traduit en unité de mesure européenne. L’une des conséquences de ce phénomène ont été les  profits net records enregistrés en 2022 par les majors, qui ont été rendus publics officiellement en février 2023 et qui ont été diffusés par de nombreux médias. Rappelons qu’avec 40 milliards de dollars (36,33 milliards d’euros) de bénéfice en 2022, le groupe britannique Shell a fait deux fois mieux qu’en 2021. Le groupe pétrolier britannique BP a réalisé quant à lui 27,6 milliards de dollars (25,72 milliards d’euros) pour 2022, (contre 12,82 milliards de dollars de 2021). La compagnie américaine Exxon-Mobil a réalisé 55,7 milliards de dollars en 2022 contre 23 milliards en 2021 (10 milliards de plus que le précédent record de 2008). La seconde compagnie américaine Chevron a totalisé un bénéfice net de 36,5 milliards de dollars en 2022, soit plus du double de l’année précédente. Elle bat lui aussi de près de 10 milliards de dollars son précédent record de 2011. En 2022, le groupe français TotalEnergies a dégagé le bénéfice net le plus important de son histoire : 20,5 milliards de dollars (19 milliards d’euros), mieux que les 16 milliards de 2021, son précédent record. Au total, les bénéfices des cinq majors (Shell, Chevron, ExxonMobil, BP et TotalEnergies) ont dépassé les 150 milliards de dollars en 2022. Ces résultats considérables qui relancent le débat sur la taxation des “superprofits”. Outre ces 5 « majors », d’autres compagnies ont vu leurs bénéfices exploser, comme notamment le géant norvégien Equinor qui a triplé en 2022 pour atteindre 28,7 milliards de dollars. (Cf : https://www.bfmtv.com/economie/entreprises/energie/total-energies-shell-les-principaux-groupes-petroliers-ont-degage-des-benefices-records-en-2022_AD-)

Le pétrole et le gaz de schiste américain, nouvel eldorado ou trompe-l’œil court-termiste? 

La révolution du gaz schiste américain a complètement changé, en peu de temps, la donne énergétique américaine et mondiale… en convertissant le pays en superpuissance pétrolière et gazière et en bousculant ainsi les équilibres géopolitiques mondiaux. Les États-Unis, longtemps premier importateur mondial de pétrole, sont devenus exportateur net de pétrole brut et de produits pétroliers en base annuelle en 2020[1]. Ils sont devenus exportateurs nets de gaz en 2017. Avec une production qui a atteint près de 12 millions de barils par jour, en 2019, les exportations de pétrole, de gaz et de charbon combinées ont été supérieures aux importations, pour la première fois depuis 1953…. Et les États-Unis, qui ont ainsi gagné leur indépendance énergétique, ne prévoient pas de redevenir importateurs nets de pétrole avant 2050… Il faut dire que depuis Rockefeller, l’exploitation du pétrole conventionnel a longtemps été suffisante aux États-Unis, mais depuis les années 2000, les réserves commençaient à s’épuiser. L’arrivée du gaz de schiste à la fin des années 2000 venait « régler » le problème. Les compagnies pétrolières ont alors commencé à creuser plus profondément pour avoir accès aux réserves de pétrole de schiste qui se situent entre 3 000 à 5 000 mètres de profondeur (soit environ trois fois plus que pour des hydrocarbures conventionnels). Pour l’extraire, il suffisait de suivre les préconisations de George Mitchell, qui avait compris que pour rendre des sols apparemment stériles productifs, il fallait injecter de l’eau et des additifs chimiques à très haute pression dans la roche pour la fissurer et récupérer le pétrole. C’est ainsi que la production de pétrole de schiste a commencé en juillet 2006 dans la formation de Bakken à cheval entre le Dakota du Nord et le Montana. Le développement s’est accéléré en 2010 : la production, dans la formation de Bakken, est passée de 400.000 barils en juin 2011 à 874.000 en juillet 2013. Paradoxalement, l’exploitation de pétrole de schiste, contrairement au pétrole conventionnel, est rapide à réaliser avec des puits moins coûteux que ceux nécessaires pour l’extraction du pétrole conventionnel (avec les fameuses pompes : « pump jacks »). Ils ont une durée de vie limitée, car chaque gisement contient une quantité limitée d’hydrocarbures. Cela se traduit, par des dizaines de nouvelles installations construites chaque semaine. En décembre 2017, on comptait 523 puits contre 316 en mai, quelques mois plus tôt… Totalement marginale en 2007, la production de pétrole de schiste a connu une progression spectaculaire et représentait en 2018 plus de la moitié de la production de pétrole aux États-Unis.

Ainsi, après les gaz de schistes, les compagnies pétrolières ont vite vu l’opportunité d’utiliser la manne du pétrole de schiste américain pour l’exportation, d’autant que les infrastructures de raffinage n’étaient pas vraiment adaptées à ce produit. Or les exportations de pétrole étaient interdites aux États-Unis depuis 1973, date à laquelle les pays arabes avaient mis en place un embargo sur les exportations de pétrole vers les États-Unis, accusés de soutenir Israël lors de la guerre du Kippour. Cette décision avait alors eu pour conséquence de faire quadrupler les prix du baril. Après des mois de lobbying intense, les compagnies pétrolières américaines ont fini par convaincre la Chambre des représentants d’adopter, en 2015, la levée de l’interdiction d’exporter du pétrole en place depuis près de quarante ans (licences d’exportation). Paradoxe de l’Administration Obama, pourtant fortement mobilisée par la lutte contre le changement climatique, le pays a alors largement investi dans des gazoducs pour exporter vers ses pays voisins : Mexique et Canada, mais également en usines de liquéfaction, notamment au Texas et en Louisiane, pour exporter du GNL par cargos à destination de l’Europe – ou de l’Asie. Cela ne veut pas dire que les États-Unis n’importent pas. En effet, le pays continue à s’approvisionner en pétrole canadien, saoudien, mexicain, vénézuélien et irakien, à hauteur de 6 millions de barils par jour, pour des raisons essentiellement techniques, liées à la capacité des raffineries américaines réglées pour traiter des bruts plutôt lourds. Le pétrole de schiste étant un peu plus léger, cela explique que l’on privilégie son exportation. Bien entendu, l’échiquier politico-énergétique mondial change en fonction de cette nouvelle donne. Ainsi, l’embargo sur l’Iran ouvre de nouveaux débouchés au pétrole américain, qui vient se substituer en partie, au brut iranien exporté vers l’Europe et l’Asie. Pourtant, la question des pétroles et des gaz de schiste fait couler beaucoup d’encre. On reproche au secteur d’être très gourmand en investissements, car la production des puits baisse très vite, et il faut donc forer sans cesse et pour cela, emprunter. La dette des producteurs nord-américains a triplé entre 2005 et 2015 pour atteindre 200 milliards de dollars. Bien entendu, la sensibilité à la volatilité des prix est extrême. Cela se traduit par des faillites ou par un désengagement de grandes sociétés parapétrolières telles que Baker Hughes ou Schlumberger, qui est un des plus grands acteurs du secteur.

Un « moindre mal »? 

L’autre  critique majeure et légitime fait à cette exploitation par fracturation hydraulique concerne ses terribles conséquences environnementales. En effet, cette technologie particulière suppose des injections massives de plusieurs types d’additifs chimiques dans les roches, ce qui a pour effet de polluer les sols et de polluer les nappes phréatiques, avec des conséquences sanitaires directes sur les populations locales et sur la biodiversité. Il existe également des risques sismiques, car en fracturant les roches, l’exploitation des hydrocarbures non conventionnels modifie l’équilibre tectonique local, provocant de ce fait des séismes ou des glissements de terrain. Enfin, l’exploitation de nouveaux gisements d’énergies fossiles, mis en cause dans le changement climatique, est de plus en plus difficile à justifier sans une politique favorable aux énergies décarbonées. Néanmoins, notre économie reste encore très dépendante des énergies fossiles. Ainsi selon les prédictions de l’AIE (Agence Internationale de l’Énergie), la production de pétrole de schiste devrait atteindre 11 millions de barils par jour d’ici à 2035, ce qui représenterait 66 % de la production totale de pétrole aux États-Unis. Cette croissance prend en compte la relance de l’exploitation de pétrole offshore, décidée par l’Administration Trump. L’autorisation qui s’est appliquée depuis 2019, a concerné la quasi-totalité des eaux côtières abritant 98 % des ressources encore inexploitées de pétrole et de gaz du domaine fédéral, dont une large part d’hydrocarbures non conventionnels. Bref, le pétrole de schiste américain est loin d’être mort, loin de là, même si son manque de rentabilité, aggravé par la crise de la Covid19, sera certainement à un moment ou à un autre un enjeu politico-financier. Il est clair que la flambée des prix du pétrole et du gaz après la reprise post-confinements en 2021 et l’éclatement de la guerre en Ukraine a permis aux hydrocarbures de schiste, rentables à partir d’un certain seuil de  prix (proche de 50 USD le baril) d’être relancés.   


[1] Annonce du 10 décembre 2019, source : Agence américaine d’information sur l’énergie (EIA)

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