Islamisme et terrorisme mondialisés, un défi civilisationnel pour le monde musulman et pas seulement pour l’Occident !

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Loin de supprimer les conflits identitaires, la mondialisation est un formidable moteur des chocs civilisationnels, dont l’islamisme radical est l’exemple le plus fragrant. Le projet panislamiste étant par définition hostile aux frontières et aux Nations, il constitue de ce point de vue une des faces noires de la mondialisation qui, elle aussi, sape les fondements et la légitimité des Etats-souverains et des identités nationales au nom d’un projet utopique planétaire. En 2014, lorsque des combattants de l’Etat islamique effaçaient à coups de pelleteuses la frontière syro-irakienne considérée comme un héritage impie des accords Sykes-Picot, cela participait en fait du même projet mondialiste et anti-frontiériste que celui annoncé par Thomas Freedman, auteur de La Terre est plate. Cet apparentparadoxe a été particulièrement décrypté par Benjamin Barber dans son ouvrage précité, Jihad versus McWorld.

Pour mieux comprendre la place de l’islamisme et du terrorisme djihadiste dans le processus de mondialisation et donc de destruction de la diversité culturelle de la planète, il faut d’abord définir ce phénomène d’un point de vue géopolitique. La perspective « communautarienne » des relations internationales, théorisée par Barry Hughes, qui reconnaît aux groupes identitaires ethno-religieux radicaux un rôle d’acteurs de la politique internationale, permet d’appréhender l’islamisme comme un phénomène géopolitique à part entière, dont le terrorisme n’est qu’une composante minoritaire. 

Au sein des Nations Unies, des milieux diplomatiques occidentaux et des pays musulmans, il est d’usage de ranger le terrorisme islamiste dans la catégorie générique d’ « extrémisme violent », sans associer islamisme et terrorisme, dans un souci diplomatique et de respect légitime des consciences et croyances. Toutefois, du point de vue des études de sécurité et de la polémologie, le jihadisme doit être analysé comme un projet politico-religieux qui vise à imposer la charia dans sa conception totalitaire à tous les musulmans puis à rétablir un Califat destiné à dominer, de gré ou de force, l’Humanité toute entière (voir Califat). Ces critères, qui rejoignent également les définitions données par Bruno Etienne et l’islamologue anglo-américain Bernard Lewis, justifient le choix de l’expression Totalitarisme islamiste, titre de notre ouvrage sur ce sujet publié en 2002, sachant qu’un projet totalitaire est fondé sur la terreur comme moyen de conquête et de gouvernance, mais qu’il a aussi une dimension propagandiste, comme les autres totalitarismes, dans le cadre de stratégies de conquête du pouvoir et de mobilisation idéologique. A cet aune, le terrorisme djihadiste ne doit pas être réduit à un phénomène psychiatrique ou délinquentiel (tendance en vogue) totalement déconnecté d’une idéologie religieuse, mais comme une composante violente de ce projet politico-religieux qui ambitionne de soumettre, de gré (“stratégie de l’entrisme” politique) ou de force (terrorisme) l’Humanité toute entière aux lois de la Charia et à l’ordre du Califat universel. Ce continuum idéologico-religieux, qui crée des passerelles entre islamisme politique institutionnel et islamisme djihadiste, ne peut pas être ignoré par ceux qui font face à cette menace à la fois polymorphe et asymétrique, qu’ils soient musulmans, les premiers concernés et frappés par les islamistes qui poursuivent avant tout les “apostats” (murtaddin), ou qu’ils soient non-musulmans, donc des infidèles (koufars). 

D’après l’approche communautarienne de Barry Hugues, les communautés qui se perçoivent comme supérieures (race, ethnie, religion ou culture/langue) ont tendance à s’isoler par l’établissement de frontières étanches, formelles ou virtuelles, et peuvent devenir des acteurs influents de la politique internationale dès lors que leur groupe en rupture avec l’ordre ambiant veut imposer sa domination aux autres entités via un prosélytisme suprémaciste ou irrédentiste. Adepte de cette démarche analytique qui analyse le fait civilisationnel, Mohammad-Reza Djalili[1] a très bien mis en lumière la conception géopolitique originelle islamique, à laquelle se réfèrent toutes les mouvances islamistes, en rappelant que l’islam politique (et pas seulement le terrorisme islamiste) divise principalement l’humanité en deux mondes antinomiques : le dar al-islam, ou « demeure de l’Islam », entité fondée sur le triple monisme: une communauté, une foi, une loi, et le dar al-harb (monde du non-Islam ou demeure de la guerre, à combattre ou à soumettre). Les musulmans sont ici censés former une communauté unique, séparée et supérieure. Dans cette vision, la religion est le seul fondement de la citoyenneté et de la communauté, l’Oumma, appelées à terme à être réunies dans un Califat (carte n°8). Ce projet néo-califal, commun aux mouvances islamistes institutionnalisées (Frères musulmans, Jamaa al-islam, Milli Görüs, etc) ou terroristes (salafistes-jihadistes), relancé par les adeptes du salafisme ou salafiyya, est non seulement vu comme une institution supranationale appelée à dominer toute l’Humanité (Tamkine planétaire), mais constitue la seule « nation » ayant réellement le droit d’exister sur terre. Le droit islamique classique ne reconnaît d’ailleurs d’autre nation que l’islamique. Cette théorie néo-impériale de l’État universel islamique s’oppose par principe à la coexistence d’une pluralité d’États égaux et souverains, et c’est pour cette raison notamment que l’islamisme radical n’est pas qu’une menace terroriste (partie émergée de l’iceberg totalitaire) mais avant tout un défi géopolitique et stratégique pour tous les États-nations attachés à leur souveraineté et à leur pérennité, qui voient dans l’islamisme un projet subversif à la fois séparatiste (en interne) et suprémaciste-conquérant (au niveau externe). “Tant que l’humanité dans sa totalité n’est pas soumise à cet État islamique idéal – le « dar al-islam » –, il reste une partie du monde qui échappe à la loi divine, le « dar al-harb », explique Djalili. Pour conquérir ces territoires, le recours à la force (guerre) est en principe licite jusqu’à la victoire finale de l’Islam sur les non-croyants”.  

Fortement influencé par le prédicateur islamiste pakistanais Abou Ala al Mawdoudi, le penseur majeur des Frères-musulmans – après Al Banna –  Sayyid Qutb, inspirateur du jihadisme, confirme cette idée “orthodoxe” théocratique que « l’Islam ne connaît que deux types de sociétés : musulmane ou jahilite. La société musulmane est celle où est appliqué l’Islam, (…). La société jahilite est celle où l’Islam ne s’applique pas »[2]. Par extension, la jahiliyya désigne tout ce qui, dans le monde moderne, s’éloigne de l’Islam, que ce soient les vestiges de la société païenne pharaonique ou les sociétés non-musulmanes du présent. Dans la rhétorique musulmane traditionnelle, l’Europe, l’Inde ou les pays musulmans dirigés par des régimes peu ou prou laïcisant (Irak, Syrie, Tunisie, Turquie), sont par conséquent des sociétés jahilites

Les pôles majeurs du totalitarisme vert : de l’Islamisme institutionnel au djihadisme 

Cette pensée totalitaire, commune à l’islamisme indo-pakistanais, au salafisme révolutionnaire et djihadiste et aux Frères musulmans, dont les Etats protecteurs actuels sont le Qatar et la Turquie d’Erdogan, inspire l’ensemble de l’islamisme radical. La seule différence est que les jihadistes veulent réaliser l’objectif ultime du Califat universel par la guerre hic et nunc, dans le cadre de la “stratégie de la sidération” violente, alors que les adeptes de l’islamisme institutionnel, (Frères musulmans; Islamistes turcs de l’AKP/Milli Görüs), veulent y parvenir par des moyens démocratiques ou subversifs, en prenant le contrôle d’Etats musulmans purifiés de leurs forces laïques stato-nationalistes, perçues comme des cinquièmes colonnes du monde “mécréant”. En dépit des différences et antagonismes opposant l’islamisme institutionnel, d’une part, adepte de la stratégie de l’entrisme, et, de l’autre, l’islamisme djihadiste, adepte de la stratégie de l’intimidation par la violence, les sources théologiques salafo-fréristes demeurent communes et les deux acteurs islamistes dissemblables concourent tous deux aux mêmes objectifs de démantèlement du pouvoir infidèle dénoncé par Hassan al-Banna, Sayyid Qutb ou Abou Ala Mawdoudi et d’édification d’un empire califal, décrit par Bruno Etienne comme le marqueur même de la catégorie d’islamisme radical.

Cette idéologie fondée sur le règne de la Charia et du Califat planétaire appelée à soumettre, de gré ou de force, l’Humanité, est portée depuis des décennies par des grands pôles étatiques: le wahhabisme-salafiste; le pôle indo-pakistanais déobandi et le Jamaat  islamiyya; des Talibans d’Al-Qaïda ; le Qatar, parrain du Hamas et des Frères musulmans, à la tête du média planétaire Al-Jazeera; le pôle turc néo-ottoman réhabilité par la Turquie post-kémaliste de Recep Tayyip Erdogan; la Révolution islamique iranienne chiite, influencée dans ses origines par les Frères musulmans bien qu’étant chiite; sans oublier les puissantes institutions et organisations internationales panislamiques comme l’Organisation de la coopération islamique (OCI, voir infra), qui réunit 57 pays musulmans désireux d’instaurer un ordre international alternatif fondé sur la Charia, l’Organisation du monde islamique pour l’éducation, les sciences et la culture (ISESCO, sorte d’« UNESCO » islamique, influencée par les Frères musulmans); et enfin, les grandes centrales terroristes comme Al-Qaïda ou Daesh, et les groupes franchisés associés comme AQMI, Boko Haram, Shebab somaliens, etc. (voir infra). Ces pôles sont tous plus ou moins reliés par des passerelles diverses, officieuses ou officielles, ponctuelles ou durables, le Qatar, la Turquie et l’Iran appuyant officiellement le Jihad islamique et le Hamas palestiniens, et le Pakistan, le Qatar, le Koweit, le Soudan, l’Arabie saoudite et la Turquie soutenant ou ayant même parfois co-créé des centrales terroristes comme Al-Qaïda ou Daesh.

De ce fait, la différence entre, d’une part, l’islamisme politique des Frères musulmans, et, de l’autre, l’islamisme jihadiste, qui découle de la Confrérie, est plus une différence de degrés que de nature, et c’est bien là le vrai fond, idéologico-politique et théologique, du problème. Les organisations terroristes ne constituent donc que la face émergée de l’iceberg islamiste totalitaire frériste qui a déclaré la guerre à ses ennemis « mécréants » et « apostats ». En réalité, la menace islamiste totalitaire est également incarnée par des pays et mouvances parfois réputés « amis » de l’Occident, certains étant dotés d’armées régulières, parfois nucléaires (Pakistan, bientôt la Turquie et l’Arabie saoudite), ou fournies par l’Alliance atlantique (Turquie). Elle est alimentée financièrement, diplomatiquement et idéologiquement par les monarchies gazo-pétrolières sunnites du Golfe et relayée – sous couvert de droit à la liberté religieuse – jusqu’au sein de nos sociétés ouvertes ou des Nations unies, par des organisations et associations appuyées au niveau institutionnel par ces mêmes États et pôles précités (ISESCO, OCI, Ligue islamique mondiale, etc). Paradoxalement, l’Occident entend donc lutter contre le jihadisme sur son sol sans jamais neutraliser ces pôles subversifs parfois “alliés”, qui poursuivent pourtant les mêmes objectifs d’islamisation planétaire que ces terroristes, certes de façon plus « pacifique »… 


[1] Mohamed-Reza Djalili, Diplomatie islamique, Paris : Presses universitaires de France, 1989.

[2]In Kepel Gilles, Le Prophète et Pharaon, Aux sources des mouvements islamistes, pp. 54-55.

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