Riyad, Téhéran et le nouvel âge énergétique

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La chronique de Julien Aubert

Le renversement d’alliance de l’Arabie saoudite qui a amorcé en mars 2023 un rapprochement avec l’Iran marqué par la reprise des relations diplomatiques n’est pas seulement significatif à l’échelle du Moyen-Orient (apaisement au Liban, en Irak et au Yémen). Elle est aussi et surtout la conséquence d’une révolution géopolitique en matière énergétique pour le gaz et le pétrole. 

L’Arabie saoudite sunnite et l’Iran chiite avaient mis un terme à tout lien en 2016 quand des missions diplomatiques saoudiennes avaient été attaquées en Iran, en réponse à l’exécution par Riyad d’un célèbre chef religieux chiite.

On le sait, la rivalité entre Riyad et Téhéran est ancienne et est souvent exposée par le prisme religieux, idéologique, quand ce n’est pas civilisationnel. Factuellement, elle date de 1979, lorsque l’ayatollah Khomeiny avait promis d’exporter la révolution chiite au monde entier, avec comme première cible l’Arabie Saoudite, jugée corrompue et indigne de la garde des lieux saints. La pétromonarchie avait alors commencé à financer des imams wahabites – on estime à 100 milliards de dollars les sommes consacrées au financement d’institutions culturelles musulmanes dans le monde de manière à encourager la conception du monde wahabite – puis était intervenue dans le financement de la guerre Iran/Irak.

Néanmoins, les intérêts économiques des deux puissances étaient en miroir de leur divergences politiques, avec un point de fixation : l’or noir. 

L’OPEP a notamment été le théâtre des affrontements des deux superpuissances fossiles : Riyad, capitale d’un pays à faible capacité d’absorption – c’est-à-dire faiblement peuplé et qui a moins besoin de devises pour faire tourner son économie – a développé une vision « rentière » du pétrole, face à Téhéran, capitale d’un pays à forte capacité d’absorption, c’est à dire dynamique démographiquement, qui était déterminé à utiliser le pétrole comme arme politique, voire révolutionnaire. Les deux pays ayant des stratégies pétrolières différentes, la régulation des prix par l’OPEP a fait l’objet de bras-de-fer successifs. 

L’Arabie était, au surplus, l’allié pétrolier le plus fidèle des Etats-Unis, un héritage datant de 1945, lorsque F.D. Roosevelt rencontra le roi Saoud à bord d’un navire de guerre américain dans le canal de Suez. Les entreprises américaines découvreuses de l’or noir dans les années 30 ont transformé l’Arabie Saoudite en le premier exportateur mondial et le premier fournisseur du marché américain. En échange, l’Arabie Saoudite mit à disposition son territoire pour l’implantation de l’armée américaine.  Cet échange de bons procédés entre les deux pays s’est fait sur fond de dépendance américaine massive ; entre 1970 et 2008, le taux de dépendance pétrolière des Etats-Unis (notamment vis à vis du Moyen Orient) est passé de 5% à 30%. 

C’est dans la décennie 2010 que les choses ont commencé à changer rapidement. 

Tout d’abord, l’Arabie Saoudite a été confrontée aux velléités de l’Iran au sein de l’OPEP, d’utiliser sa position au sein de l’organisation comme d’une arme dans son bras de fer avec l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) à propos de l’épineuse question nucléaire, à partir de 2005-2006. Il lui est même arrivé, comme en 2010, d’être mise en minorité au sein de l’OPEP, grâce à une alliance Iran-Algérie. En effet, l’Iran ne se préoccupait pas du sort de l’économie mondiale, étranglé qu’il était par les sanctions internationales. 

A ce problème interne est venu se greffer un problème extérieur, lorsque l’OPEP est devenue progressivement incapable de peser face aux Etats-Unis. Les Américains, longtemps dépendants de l’OPEP et de Riyad, s’en sont émancipés grâce aux hydrocarbures de schiste, développés sous Barack Obama. Alors qu’on leur prédisait au début des années 2000 une dépendance majeure, ils sont devenus exportateurs vingt ans plus tard. Les hydrocarbures non-conventionnels réalisent dorénavant plus 60 % de la production nationale de pétrole et 70 % de la production de gaz naturel. Leurs réserves “non-conventionnelles” (gaz piégés dans les schistes) correspondent à plus de 100 ans de consommation. 

L’Arabie saoudite, a tenté de livrer une guerre économique sur les prix pour rendre les investissements non-conventionnels non rentables. Entre 2014 et 2016, Riyad a décidé, face à l’arrivée massive de pétrole non-conventionnel nord-américain, d’inonder le marché en augmentant sa production journalière de barils. Résultat, l’offre excédait la demande, le baril chutait, mais cette stratégie a échoué devant les gains de productivité américains et la limitation des coûts de production. La baisse des revenus pétroliers a fragilisé l’Arabie saoudite face aux demandes de l’Iran et un certain nombre de pays comme le Venezuela ou le Nigeria, de réduire la production pour faire monter les cours. 

En parallèle, l’Arabie saoudite a déchanté de son allié américain. Les attentats du 11 septembre 2001 avaient durci l’attitude des Etats-Unis face à l’islam radical et la méfiance s’était installée à l’égard de la pétromonarchie, suspectée de jouer double-jeu. Les Etats-Unis ont alors cherché à limiter leur dépendance en diversifiant leurs approvisionnements. Ce n’est pas un hasard si l’Irak, qui avec ses 10% des réserves mondiales (Officiellement, 112 milliards de barils, soit la 2ème réserve de pétrole au monde après l’Arabie Saoudite, 262 milliards de barils), est devenue la cible des ambitions américaines en 2003. 

En 2018, l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, opposant à Mohamed Ben Salman a conduit à une rupture encore plus franche : Joe Biden n’avait pas hésité à pointer la responsabilité du prince héritier saoudien. Mis de côté par les USA, la pétromonarchie s’est alors tournée vers la Chine et s’est rapproché de l’Iran, ennemi juré des États-Unis. 

Le renversement d’alliance saoudien est donc le résultat d’un changement de pied géopolitique sur fond de divergence d’intérêts économiques avec Washington… et de convergence avec Pékin. 

La Chine a pris la place des Etats-Unis comme principal débouché des exportations d’hydrocarbures du Moyen-Orient. 

En effet, la Chine combine deux dérives consommatrices : celle de son ancien secteur socialiste d’industrie lourde et du logement soviétique, et celle d’une consommation individuelle des classes moyennes, où transport automobile et air conditionné sont omniprésents (7,3 millions de voitures produites en 2006, 26 millions en 2022).  Si la Chine a découvert un gisement de pétrole dans le bassin de Tarim, dans la région autonome ouïghoure du Xinjiang (nord-ouest de la Chine), qui devrait contenir plus de 100 millions de tonnes de pétrole brut, elle doit faire face à l’épuisement de certains grands champs pétrolifères, comme celui de Daqing, presque trois fois plus grand (286 millions de tonnes cumulées). Sur ce dernier champ, on procède à la récupération dite tertiaire ou assistée du pétrole (troisième étape de l’extraction du pétrole d’une réserve pétrolière, grâce à l’injection de produits chimiques, qui permet d’exploiter le pétrole qui n’a pu être collecté lors des étapes de récupération primaire et secondaire). La dépendance de la Chine envers le pétrole brut étranger devait atteindre d’après les experts 60%, elle est en réalité de plus de 70%. Elle extrait 200 millions de pétrole brut par an. 

Pour faire face à des besoins de plus en plus impérieux, la Chine une politique extrêmement agressive, tous azimuts et de toutes formules (droits d’exploitation, rachats de compagnies étrangères, rachats de parts, coopération, achats de concessions) destinée à conquérir une part de plus en plus conséquente des ressources mondiales. L’autre but est de diversifier au maximum ses sources d’approvisionnement, compte-tenu de l’instabilité qui règne au Moyen-Orient dont elle dépend pour l’heure à 50%. Enfin, la Chine importe des quantités supérieures à ses besoins pour constituer des stocks.

En réunissant l’Iran et l’Arabie saoudite, Pékin réalise un succès diplomatique, stabilise l’OPEP et par là-même sécurise son propre approvisionnement : l’Iran, avec lequel la Chine a signé un accord stratégique en mars 2021 est le quatrième producteur de l’OPEP et la Chine, qui représente 30% de ses importations totales, est un de ses meilleurs clients ; l’Arabie est devenue le principal pourvoyeur de pétrole de la Chine, avec presque 20 % de ses importations totales. Ces derniers mois, la Chine avait réduit (après les avoir beaucoup augmentées en 2021) ses importations pétrolières venues d’Iran et compensé avec l’Arabie saoudite, un moyen de garder un outil de pression. 

De leur côté, les Etats-Unis ont changé de priorité, car ils sont devenus les premiers producteurs mondiaux de pétrole. Les Etats-Unis ont dépassé la Russie en production, devenant le 1er producteur mondial. Même s’ils ont atteint une forme d’indépendance énergétique, ils restent dépendants des pétroles lourds mais la majeure partie de ce pétrole étranger provient du Canada et du Mexique. L’Arabie saoudite ne représente plus que 7% des importations de pétrole. 

En 2002, Henri de Grossouvre écrivait dans « Paris, Berlin, Moscou, la voie de l’indépendance et de la paix » : « Les guerres menées par les Etats-Unis depuis la chute de l’URSS sont toutes sur la route des oléoducs et des gazoducs. ».

Rien n’a vraiment changé. Le géant russe Gazprom s’était inquiété, bien avant la guerre en Ukraine de ce que les surplus de gaz aux Etats-Unis conduisaient à une réorientation du gaz naturel liquéfié vers les marchés des pays de l’Union européenne. La guerre en Ukraine a accéléré les processus, poussant les pays européens, dépendants de la Russie, à boycotter le gaz (40 à 50% des importations) et le pétrole (20-25%) russes, et à lui substituer des hydrocarbures américains (les Etats-Unis sont le 1er fournisseur de gaz de l’Europe), suite à l’accord énergétique sur le gaz naturel liquéfié (GNL), signé le 21 mars 2022, un mois après le début de l’invasion russe. Le sabotage mystérieux de North Stream 2 en septembre 2022 a suscité ensuite toutes les spéculations. De son côté, la Russie s’est tournée vers l’Inde pour vendre son pétrole, avec une multiplication par dix des exportations de pétrole russe vers le géant asiatique.

L’Europe, qui est passée en trente ans d’un taux de dépendance énergétique de 44% à 55%, est la principale perdante de ce jeu de chaises musicales. En effet, elle entre en concurrence frontale sur un marché mondial déjà très tendu avec les grands pays asiatiques comme le Japon, la Corée du Sud et Chine qui sont les plus grands consommateurs de GNL au monde. Autant dire que là encore, l’autonomie stratégique européenne s’est réduite, basculant dans l’orbite énergétique de Washington, tandis que le Moyen-Orient et la Russie sont devenus de facto des alliés-vassaux de la Chine.

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