Et la Sublime Porte se referma sur l’Europe

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La presse occidentale se fait l’écho de l’élection du 14 mai en Turquie qui pourrait voir « tomber » Recep Tayyip Erdogan, après vingt années de règne. Le momentum est à coup sûr critique, alors que la guerre en Ukraine révèle que le fossé entre l’Occident démocratique et le reste du monde – notamment les BRICs – ne cesse de s’élargir. 

Au sein de la nouvelle bipolarité, organisée autour de Washington et de Pékin, deux pays sont particulièrement clés car ils sont à cheval sur une faille géopolitique : la Russie comme la Turquie ont géographiquement, historiquement et culturellement un pied en Europe, mais aussi un pied en Asie. Après avoir toutes deux oscillé entre le rêve d’occidentalisation (synonyme de modernisation) et celui d’émancipation vers l’Orient, elles ont finalement accouché de régimes hybrides entre démocratie et césarisme autoritaire, caractéristique de leur nature complexe.

Depuis Moscou, Poutine s’emploie à entretenir le mythe de la troisième Rome, et devenir le protecteur des orthodoxes et des russophones. Il puise ses références dans le passé glorieux de la Russie, entre Catherine II et Staline, ce qui l’a amené à déclencher une guerre en Ukraine comme s’il comptait recréer l’Empire de Romanov et l’ancien bloc soviétique. Néanmoins, loin des Romanov qui étaient pleinement intégrés à l’élite européenne, Poutine a tourné le dos à la civilisation occidentale qualifiée de néo-nazie, théorisant une rupture civilisationnelle majeure. 

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Erdogan, depuis l’ancienne capitale de l’Empire romain d’Orient – la seconde Rome – a bâti en Turquie un régime corniaud qui est très semblable à ce que Poutine a opéré en Russie : la synthèse d’une démocratie plus ou moins muselée, d’un césarisme plébiscitaire, d’une instrumentalisation de la religion nationale et d’une propagande tournée vers l’instrumentalisation d’un passé mythifié, au service d’une Renaissance nationale. En 1923, Mustapha Kemal avait fait le choix de rompre avec l’Orient et de s’ancrer en Europe. La Turquie s’était alors résolue à devenir un simple État-Nation, fondé sur un peuple turc et non-arabe, et dire adieu au rêve impérial. Se faisant, elle s’est coupée de son hinterland immédiat pour frapper à la porte de la modernité. 

Erdogan a tenté pendant 20 ans de quitter, comme Poutine, le club des pays occidentaux. Sur ce point, il a été précurseur par rapport aux nombreux anciens pays colonisés, soviétiques ou de l’ancien tiers-monde qui au XXème siècle ont rêvé de s’occidentaliser avant aujourd’hui de rechercher une autre voie. 

Pour ce faire, le président turc a cherché comment cimenter sa base électorale en la flattant. Il a alors ressuscité l’âge glorieux de l’Empire Ottoman, celui de Soliman le Magnifique, dont la transformation de Sainte-Sophie en mosquée a été le point d’orgue. Cela l’a logiquement conduit à déconstruire l’héritage laïc d’Atatùrk, père de la Turquie moderne et à reprendre la main sur l’outil d’influence essentiel qu’est la légitimité islamique. Les circonstances l’ont servi car la première décennie de son règne a été marquée par un bouleversement des régimes politiques méditerranéens. Au Maghreb et au Machrek, Erdogan a cru au moment des Printemps Arabes qu’il serait possible d’exporter un « modèle turc » amenant des islamistes au pouvoir. Le Maroc, la Tunisie (où l’Assemblée était dominée par Ennahdha, un parti islamo-conservateur proche de celui au pouvoir en Turquie et dont Recep Tayyip Erdogan est issu), ou encore l’Égypte (Mohamed Morsi, président issu des Frères musulmans soutenu par maître d’Ankara) ont été dans le viseur de la diplomatie turque, Erdogan pensant que la Turquie pourrait jouer un rôle de leader parmi ces nouveaux régimes et fortifier son assise économique. Hélas, cette stratégie s’est révélée finalement peu payante. 

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Après avoir durant la première décennie de son pouvoir privilégié une diplomatie d’influence au Moyen-Orient, Erdogan a ensuite pris acte de la découverte d’hydrocarbures en Méditerranée et des premiers échecs de sa stratégie orientale. Il a alors mis en œuvre une politique de projection de la puissance. Cela a conduit au cours des années 2010 la Turquie à se réinvestir comme puissance maritime et régionale, là-aussi en prenant le contre-pied de l’héritage kémaliste, en se remilitarisant et en intervenant dans son ancien espace d’influence. Dans le prolongement de la pensée des amiraux turcs – Mavi Vatan (« Patrie Bleue ») – la marine turque a pris livraison du premier porte-drones de combat au monde et aligne désormais 45 000 hommes, 12 sous-marins, et une centaine de bâtiments. Cela fait d’Ankara un concurrent stratégique sérieux pour la France en Méditerranée, dont les Etats-Unis se sont beaucoup désinvestis afin de repositionner une partie de leurs forces en Indo-Pacifique.

En Libye, la Turquie a bondi sur l’opportunité du départ de Kadhafi. L’Empire Ottoman s’est emparé de Tripoli en 1551 et son influence s’est éteinte en 1911-1912. La chute de Kadhafi en 2011, exactement un siècle après le départ des Ottomans, chassé par les Italiens, a sur ce point valeur de symbole : à l’échelle séculaire, ces quatre siècles de domination pèsent bien plus que la parenthèse d’un petit siècle d’une Libye indépendante. Erdogan a ainsi développé une coopération militaire destinée à faire pièce au maréchal Haftar, soutenu par l’Égypte et les EAU. La Parlement turc a donné son feu vert, en janvier 2020, à l’envoi d’un corps expéditionnaire en Libye afin de soutenir le gouvernement d’accord national (GAN), dirigé par Fayez al-Sarraj. 

Dernier axe de cette réorientation politique, intervenue au milieu de son règne, Erdogan a antagonisé sa diplomatie avec l’Occident, provoquant un réflexe de citadelle assiégée au sein de la société turque. Il a nourri le sentiment national en choisissant ses adversaires à l’Ouest, alimentant par exemple les revendications sur une partie de la Grèce, ou provoquant certains leaders européens comme Emmanuel Macron (« un problème pour la France »). Sa relation avec l’Europe s’est particulièrement dégradée lorsqu’il a utilisé les migrants pour faire un chantage cynique.

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Le résumé des vingt années d’Erdogan traduit donc plus une adaptation constante aux circonstances, évolution masquée par une vision géopolitique auréolée de symboles. La propagande d’Erdogan est restée un rideau de fumée pour dissimuler une forme d’opportunisme turc qui l’a amené à largement fluctuer sur la question des moyens à mettre en œuvre. En résumé, l’instrumentalisation du passé islamique – et notamment celui de l’Empire Ottoman – a surtout permis de conduire une politique en accord avec les intérêts stratégiques du pays. 

Ainsi, Erdogan a d’abord hésité entre se rapprocher des leaders autoritaires nationalistes (Assad, Kadhafi…) ou des islamistes. Il a choisi les islamistes par pragmatisme, pas par idéologie comme en témoignent les circonvolutions en Syrie. La Turquie, après avoir soutenu Bachar-el-Assad, a pris le parti des Frères Musulmans, capables d’empêcher le PKK de s’émanciper, puis a négocié avec les Kurdes, avant de s’appuyer sur Daech … puis de s’en éloigner. Pareil en Libye, où Erdogan était au départ défavorable à une opération militaire contre Kadhafi avec lequel il avait opéré un rapprochement pour sortir la Turquie de son isolement. Enfin, Erdogan n’a pas hésité à se rapprocher spectaculairement d’Israël (2022) avant de le vilipender en tant que leader du monde islamique (2023). 

Les limites de son ambition ne recoupent géographiquement pas celles de l’ancien Empire. Depuis 2011, Ankara intervient en Somalie, qui n’a jamais fait partie de l’Empire Ottoman, au nom de la « solidarité musulmane », en entraînant les forces armées du régime et en contrôlant de facto le port de Mogadiscio, infrastructure stratégique dans un couloir maritime agité et convoité. Quant à la Libye, c’était effectivement un territoire ottoman, mais au-delà du symbole, c’est l’Afrique qu’Erdogan visait, alors que le nombre de représentations africaines à Ankara a augmenté depuis l’arrivée d’Erdogan. Disposant des premières réserves pétrolières du continent africain et des neuvièmes de la planète, la Libye est un investissement utile. 

Ce n’est pas une surprise. Les nouveaux projets impériaux, qu’ils soient russes ou turcs, ne sont pas forcément toujours très homogènes, derrière la rhétorique officielle. En Russie, les nationalistes se subdivisent ainsi entre les néo-impérialistes, favorables à la restauration de l’URSS, et les ethno-nationalistes qui militent pour une grande nation ethnique, un pan-russisme (Russie, Belarus, une partie de l’Ukraine et le nord du Kazakhstan). Ce sont deux espaces qui se recoupent mais qui ne sont pas identiques. 

Ces fluctuations sont sources d’incertitude pour les chancelleries occidentales car ces nouvelles velléités néo-impérialistes fonctionnent en réalité plus par prédation que par préméditation, et l’opportunisme reste le moteur principal. 

Le 14 mai, au-delà des éléments de propagande, plusieurs questions essentielles sont en jeu. Bien qu’Erdogan soit au pouvoir depuis moins longtemps que son homologue russe, sa capacité à s’y maintenir – ou non – dans un environnement compliqué ne pourra qu’influer sur la psychologie de Vladimir Poutine. Elle renseignera sur la nature de la menace à laquelle l’Occident fait face : démocraties autoritaires ou régimes autoritaires pseudo-démocratiques ?  Si Erdogan devait être battu (ou renversé), ce serait un soulagement car cela signifierait que quelles que soient les orientations agressives de ces régimes à cheval entre Occident et Orient, le peuple peut changer le leader, un élément différenciant de taille avec les anciens régimes fascisants ou impériaux pour lesquels seule la défaite militaire avait permis un changement de paradigme. En revanche, si Erdogan devait se maintenir, voire tricher massivement pour perdurer, la situation se rapprocherait dangereusement de l’entre-deux-guerres. 

Cela serait problématique en soi – pour la démocratie – mais aussi une mauvaise nouvelle pour la suite : en effet, si les crypto-impérialismes russe et turc se ressemblent, ils ont des intérêts structurels fondamentalement divergents. D’ailleurs, lors du premier conflit mondial, les deux pays étaient adversaires historiques. L’histoire récente est remplie d’alliances contre nature entre régimes autoritaires unis par une détestation commune. Aujourd’hui, ils ont des alliés différents en Syrie mais coopèrent par ailleurs militairement. 

Néanmoins, la Turquie vise la Méditerranée, mais également à plus long terme, la Mer noire, voire à terme l’Océan indien. Elle ambitionne aussi d’être une puissance en Afrique. Comment ne pas croire que la Russie, qui a beaucoup investi sur le continent africain et fait la guerre en Ukraine pour garder un accès à la mer s’en accommodera ? La Turquie doit l’avoir compris car malgré tous ses coups d’éclat, Erdogan n’est jamais allé jusqu’à quitter l’OTAN.

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