Le Moyen-Orient et la Méditerranée orientale : des risques géostratégiques aux signes d’espoir [ 1 – 2 ]

Shares

Valérie Boyer est Sénatrice, ex-députée, membre des Républicains (LR), ancienne maire-adjointe au maire de Marseille, est également membre pour le Sénat de la Délégation française pour le Sénat de l’Assemblée parlementaire de l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE). Diplômée de l’Institut d’Études Politiques d’Aix-en-Provence et de Langues étrangères appliquées, elle est également ancienne élève de l’École du Louvre.

Dans cet entretien accordée au Dialogue et au quotidien égyptien al-Bawaba news, la sénatrice (LR) Valérie Boyer, passionnée des questions du Moyen-Orient et des Chrétiens d’Orient, qu’elle a défendus depuis des années à l’Assemblée Nationale et au Sénat, répond aux questions d’Alexandre del Valle. Sont abordés tour à tour les dossiers épineux de la Turquie d’Erdogan, de la guerre Arménie-Azerbaïdjan, des chrétiens d’Orient, ou de l’islamisme radical, sans oublier le terrible conflit Russie-Ukraine. Un Tour d’horizon en deux épisodes sans langues de bois qui reflète la personnalité de cette femme d’exception : l’alliage de la mesure, de la raison et de la conviction.

Rappelons tout d’abord que vous avez toujours suivi les questions moyen-orientales et en général géopolitiques et internationales : vous siégez à l’OSCE pour le Sénat, vous revenez d’une mission à Taïwan, vous êtes allée en Syrie dans les moments les plus risqués de la guerre civile syrienne, vous vous êtes rendue en Arménie et dans le Haut-Karabakh, et même en mars dernier en Égypte. Commençons par ce pays, où vous vous êtes rendue fin mars. On a beaucoup parlé de l’Égypte en Occident depuis le « printemps arabe » et la chute du gouvernement frère musulman de M. Morsi puis l’arrivée du Maréchal Al-Sissi, parfois de façon critique : pensez-vous que la France et l’UE partagent malgré tout avec ce pays des préoccupations sécuritaires et géopolitiques en méditerranée face aux Frères musulmans, au jihadisme, à la Turquie néo-ottomane ou au Qatar ? 

C’était mon premier déplacement en Égypte, mais les Français ont un attachement très fort avec ce pays. Nous partageons en fait beaucoup avec l’Égypte en Méditerranée ainsi qu’avec la Grèce et Chypre face au néo-impérialisme ottoman et national-islamiste de la Turquie d’Erdogan, sans oublier les Émirats arabes unis, grand allié commun de la France et de l’Egypte dans le monde arabe et dans le Golfe face à l’islamisme radical et aux Frères musulmans. L’Egypte est donc de facto dans des alliances géopolitiques communes et convergentes avec celles de la France. Paris dénonce et combat le « séparatisme islamiste » à l’intérieur, et lutte contre le jihadisme, à l’extérieur. Avec l’Egypte, si la conception de la démocratie peut diverger, les intérêts communs sont tels que nous n’avons pas d’oppositions ou de désaccords en Méditerranée et dans le monde arabe ou même en Afrique. L’Egypte coopère et se propose de coopérer encore plus avec la France et l’Europe face à l’islamisme radical et aux « Frères musulmans » et elle continue de participer à un dispositif d’endiguement de l’irrédentisme turc néo impérial menaçant, même s’il est vrai que Le Caire, au moment même où je m’y suis rendue, fin mars 2023, a récemment un peu « déconflictualisé » ses relations avec Ankara. 

Sur l’immigration également, nos intérêts convergent, car comme me l’a confié le premier ministre égyptien Madbouli lors de mon déplacement, l’Égypte a une politique de tolérance zéro vis à vis des flux de migrants illégaux, contrairement à tant d’autres pays d’Afrique du nord ou à la Turquie, pays qui ne jouent pas le jeu des réadmissions ou exercent souvent un chantage migratoire et financier fort inamical… Ensuite, concernant la culture, le premier ministre Madbouli s’est félicité de faire du français une deuxième langue obligatoire comme l’anglais de la primaire à l’université. Je rappelle qu’en France, de l’autre côté, l’étude de la civilisation égyptienne intervient en grande majorité au début du secondaire en classe de sixième (ou cours supérieur) et concerne par conséquent des élèves âgés de 11 à 13 ans. Comme beaucoup de Français, j’ai été impressionnée par le transfert des pharaons en avril 2021, au Musée national de la civilisation égyptienne (NMEC). L’Égypte montre au Monde la fierté de son histoire plurimillénaire. 

Concernant l’énergie enfin, le premier ministre égyptien a rappelé que la question des réserves de gaz offshore en méditerranée orientale et méridionale dans les eaux égyptiennes ainsi que la collaboration avec les autres pays riverains sur le partage des zones économiques exclusives (ZEE) et les répartitions des zones à exploiter est une question stratégique qui a souvent opposé l’Égypte, la France et l’Union européenne d’un côté, à la Turquie, de l’Autre, mais qui doit trouver une résolution pacifique en accord avec le droit international. De ce point de vue, la vision de l’Égypte est très proche de celle de la France en Méditerranée pour le gaz mais aussi en matière de lutte contre le réchauffement climatique comme on l’a vu avec la COP 27 de Charm el-Cheikh et comme nous en avons parlé en Égypte avec les autorités aux côté notamment de l’intellectuel Abdelrahim Ali et de Michelle Sabban, présidente du R20 pour les femmes, organisation dédiée à la lutte contre le réchauffement climatique.

La guerre en Ukraine et la nécessité d’endiguer la Russie s’est-elle faite sur le dos des Arméniens ? 

Notre voix doit être unanime pour exprimer notre plus vive solidarité avec l’Ukraine et le peuple ukrainien. Puisse-t-elle être aussi largement entendue pour attirer notre attention sur un autre drame humanitaire mettant en évidence des crimes de guerre et violations graves des principes fondateurs de l’ONU, à l’encontre d’un autre pays membre, l’Arménie. La communauté internationale est pleinement mobilisée, à juste titre, pour l’Ukraine, néanmoins, la nouvelle attaque de l’Arménie par l’Azerbaïdjan à la mi-septembre est passée presque inaperçue… Pourtant, cette guerre dépasse largement les enjeux locaux et il s’agit-là bien d’une nouvelle guerre de conquête annoncée aux portes de l’Europe, si la communauté internationale ne réagit pas avec toute la fermeté nécessaire immédiatement. Ce deux poids deux mesures est inintelligible. Qu’on soit ému de ce qu’il se passe en Ukraine, c’est bien normal. Mais les mêmes causes produisent les mêmes effets, et ce qui vaut pour l’Ukraine vaut aussi pour l’Arménie qui, de plus, est un tout petit pays de 3 millions d’habitants et l’Artsakh (Haut-Karabakh) une région peuplée de 120 000 habitants. Chaque fois que je le peux, j’évoque toujours ce sujet à l’OSCE, où je siège pour le Sénat français. Je l’ai même évoqué dans la réunion bilatérale avec les Ukrainiens, à Vienne, en février 2023. Que l’on soit passif sur ce qui se passe en Artsakh, c’est inconcevable pour moi.

Silence, depuis le 12 décembre 2022 : le corridor de Latchine, seule voie d’accès reliant le Haut-Karabagh à l’Arménie, est complètement fermé sous le prétexte fallacieux que des prétendus militants écologistes azéris mènent une action sur les lieux alors que des enquêtes ont prouvé que les forces spéciales azéries sont sur le terrain.

L’Arménie et le Haut-Karabagh subissent une guerre à bas-bruit menée par des états révisionnistes qui, au-delà de cette région, contestent les frontières même de l’Arménie désignée à présent comme « l’Azerbaïdjan occidental », ce qui constitue un non-sens historique et une violation de la souveraineté de la république d’Arménie et du droit international.   

Le Haut-Karabagh est devenu une prison à ciel ouvert où, au quotidien, les habitants manquent de tout, nourriture, vivres et produits d’hygiène les plus élémentaires. L’Azerbaïdjan coupe aléatoirement le gaz, l’électricité, les réseaux internet plongeant dans l’isolement de l’hiver glacial, les habitants de cette région montagneuse où il peut faire jusqu’à -10 degrés. Les enfants ne sont plus scolarisés, les écoles ayant dû fermer par manque de chauffage et de moyens de fonctionnement. Les enfants de l’hôpital de Stépanakert sont à court de médicaments et ne peuvent plus être soignés. Seuls quelques-uns seulement ont pu être évacués en urgence vers Erevan par la Croix-Rouge. Plus de 200 nouveau-nés ont vu le jour mais quel sera leur avenir dans une région dévastée par la guerre de 2020, et, peut-être, par un nouveau conflit qui se prépare et qui est même annoncé par l’Azerbaïdjan. Enfin, la population arménienne du Haut-Karabagh se meurt dans l’indifférence de la communauté internationale.

 

Que faire pour arrêter les turco-azéris dans leur projet de définitivement anéantir l’Arménie sous embargo et attaquée à nouveau depuis 2020 ? 

Le 27 septembre 2022, plus de 200 soldats arméniens et civils ont été massacrés en quelques heures. Des bâtiment civils, tels que des écoles ont été touchés. Des crimes de guerre fièrement exhibés sur la toile par des militaires azerbaïdjanais se filmant dans leurs œuvres de viol, de torture et de démembrement. Toujours la même barbarie, toujours les mêmes crimes, toujours la même passivité des démocraties occidentales. Même si l’histoire est un perpétuel recommencement, elle ne doit pas être un renoncement éternel. Alors que la France, par son Histoire, a toujours protégé les opprimés, rien n’a été fait pour protéger et pour soutenir notre alliée, l’Arménie. Aucune aide militaire et une aide humanitaire timide, voire absente. Alors que nous avons su nous déployer au Mali, ou sur d’autres théâtres d’opérations, rien n’a jamais été fait pour l’Arménie.

Dans le contexte de la guerre en Ukraine, les timides appels au cessez-le-feu des dirigeants occidentaux démontrent le désintérêt de l’Occident pour notre alliée l’Arménie et les incohérences morales. Ce qui est valable pour la Russie, devrait l’être pour l’autocratie azérie. Les mots et les communiqués sont peu de choses quand des Arméniens se font massacrer. Je pense à Anush Apetyan, victime de la barbarie azérie. Cette mère de 3 enfants, militaire dans l’armée arménienne, a été capturée près de Djermuk par les Azéris, puis torturée à mort. Les tortionnaires ont diffusé les images de leurs actes barbares dans une indifférence générale. Et pourtant le Gouvernement interrogé sur tous les bancs du Parlement s’est pendant longtemps réfugié derrière la neutralité du Groupe de Minsk. Ce groupe qui n’était pas là pour être neutre mais pour éviter une nouvelle épuration. La ministre française des affaires étrangères Catherine Colonna s’est d’ailleurs rendue à Bakou et à Erevan en avril 2023. Nous ne sommes pas un petit pays, nous sommes une grande Nation. La France par son Histoire a toujours protégé les opprimés. Les mots sont peu de choses quand des milliers d’Arméniens se font exterminer.

Le Gouvernement est resté neutre face à l’usage fait par l’Azerbaïdjan, avec l’appui de la Turquie, d’armes au phosphore. Resté neutre face à l’envoi par la Turquie de djihadistes pour tuer des Arméniens. Resté neutre quand on sait que la Turquie emploie des djihadistes comme mercenaires pour tuer des Arméniens. Resté neutre face à l’épuration ethnique et culturelle opérée par la Turquie et l’Azerbaïdjan. Rester neutre c’est abandonner sa sœur, son alliée l’Arménie. C’est être de nouveau spectatrice d’un génocide. Rester neutre c’est choisir la dictature turco-azérie plutôt que la démocratie arménienne. 

Desmond TUTU avait raison : « Rester neutre face à l’injustice, c’est choisir le camp de l’oppresseur ». C’est pourquoi, après avoir voté le 25 novembre 2020 une résolution visant à reconnaître la République d’Artsakh, le Sénat a été de nouveau au rendez-vous de l’Histoire, le 15 novembre 2022 en votant une résolution réaffirmant son soutien à l’Arménie et demandant des sanctions contre l’Azerbaïdjan.

Nous demandons en premier lieu, le retrait immédiat et inconditionnel, sur leurs positions initiales, des forces azéries et de leurs alliés du territoire souverain de l’Arménie et du couloir de Lachine, dont la sécurité et le statut inchangé doivent être assurés, selon les termes de l’accord de cessez-le-feu du 9 novembre 2020. Ensuite, nous exigeons le respect par les autorités azéries et par l’ensemble de leurs partenaires dans la région, en particulier la Turquie, de l’intégrité territoriale, de la souveraineté et de l’indépendance de l’Arménie en accord avec leurs obligations et leurs engagements internationaux. Enfin, nous avions réclamé la libération et au rapatriement immédiats et inconditionnels de tous les prisonniers de guerre arméniens. Je crois par ailleurs que nous devons aller plus loin en gelant les avoirs du clan Aliev en France et à l’étranger.

Quelle est votre action en tant que sénatrice et observateur de l’OSCE ? Le gouvernement français et l’UE détournent-ils leur regard du Caucase ou d’autres fronts aussi sanglants que l’Ukraine, ou y a-t-il des progrès? 

Je tiens à saluer la décision prise en octobre 2022 par l’Union européenne de déployer une mission d’observation à la frontière entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. En Novembre 2023, j’avais soutenu devant l’assemblée de l’OSCE, dont je suis membre, qui était réunie à Varsovie la demande arménienne de prolongation de cette mission d’observation au-delà de deux mois initialement convenus entre le président français, Emmanuel Macron, le président du Conseil européen, Charles Michel, ainsi que le président azerbaïdjanais et le Premier ministre arménien. Cette mission, forte d’une centaine de membres dont cinquante observateurs non-armés, a été pour deux ans du côté arménien de la frontière arméno-azerbaïdjanaise (l’Azerbaïdjan refuse les observateurs sur son territoire) et a pour objectif d’assurer la stabilité dans les zones frontalières de l’Arménie. L’UE exprime enfin sa solidarité avec l’Arménie et s’inscrit volontairement dans une démarche de désescalade face à un conflit qui dure depuis plus de trente ans autour du Nagorny Karabakh. En tant que parlementaire de l’OSCE, j’ai appelé l’OSCE à agir et à se déployer pour ne pas sacrifier la si fragile liberté du peuple arménien et sa survie. Au-delà d’un rôle de médiation, l’Union européenne doit faire preuve en Arménie de la même force de solidarité qu’elle a su mobiliser pour répondre à l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Au nom des valeurs qui sont les nôtres et pour lesquelles nous défendons l’Ukraine, notre voix au sein de cette assemblée doit être unanime face au drame humanitaire et aux crimes de guerre qui se déroulent en Arménie, violations graves des principes fondamentaux des instances internationales, notamment l’OSCE. Alors que des sanctions sévères ont été prises à l’encontre de la Russie qui a attaqué l’Ukraine, la même logique devrait conduire à appliquer des sanctions envers l’Azerbaïdjan qui a attaqué l’Arménie, et à son complice turc. L’Europe ne doit plus fermer les yeux face à la réalité de la guerre qui fait rage en Arménie, mais qui peine à mobiliser une solidarité internationale dans l’ombre de l’invasion russe en Ukraine. 

Shares
Retour en haut