L’esprit de Bandung souffle à nouveau

Shares

Derrière la notion de Sud global, se trouvent précisément les puissances autocratiques qui cherchent à étendre leur influence notamment en Afrique, dont la population devrait doubler d’ici à 2050 pour atteindre quelque 2 milliards d’individus. 

 La Fédération de Russie, l’Empire du Milieu, la Turquie, sans parler de l’Inde et de l’Iran  : la course « aux Afriques » est menée tambour battant. Pendant ce temps, Washington revoit sa stratégie et Paris, peine à convaincre et cherche désespérément la sienne, alors que son influence connaît une évolution pareille à une peau de chagrin, surtout dans son pré carré. 

Dans ce contexte le non-alignement apparaît bel et bien comme le souhait des « Afriques ».

De fait, « Bandung II » (Badie) souffle avec une vive énergie dans les voiles diplomatiques à l’aune des résolutions que l’Assemblée générale des Nations unies a eu à adopter sur le conflit ukrainien. Dans ce contexte, une quarantaine d’États n’ont -ils pas délibérément opté pour l’abstention ?

Mais qu’elle en est sa signification ? Elle est double. En premier lieu, ces États refusaient de s’aligner sur les belligérants, comme ils l’avaient déjà fait à Bandung. En second lieu, et c’est nouveau, ces pays veulent jouer désormais un rôle actif sur la scène diplomatique, refusant de s’associer à une guerre à laquelle ils sont étrangers.

Enfin, la dépolarisation, qui implique que l’équilibre de puissance ne gouverne plus le monde. 

Au contraire, des alliés traditionnels des Etats-Unis, ils ne veulent pas se laisser entraîner dans une polarisation géopolitique. Cela s’est du reste traduit dans le contexte de la guerre en Ukraine par le refus d’imposer des sanctions contre la Fédération de la Russie. 

Dans cette perspective, ils perçoivent l’émergence de l’Empire du milieu comme une opportunité de manœuvrer afin d’accroître leur autonomie décisionnelle. 

A ce titre, on illustrera cette mobilité décisionnelle qui évolue au détriment de la géopolitique de blocs sous le prisme de la normalisation des relations entre Riadh et Téhéran réalisées sous les auspices de la médiation chinoise ; et l’évolution des relations entre Ankara et Moscou

Quid de la connivence Iran/Arabie ?

Pour mémoire, Téhéran et Riad étaient en conflit depuis plusieurs années. Dès 2013, Riadh et Abu Dhabi, se sont fortement impliqués dans la guerre en Syrie, dans le but de contrer l’influence de la Turquie et du Qatar et aussi pour s’opposer à l’Iran, allié de Bachar El-Assad.

La confrontation entre Riyad et Téhéran s’est durcie à partir de 2015 compte tenu de la guerre au Yémen qui a mis à mal la crédibilité de l’Oncle Sam et ses engagements de défense envers ses alliés du Golfe, Washington n’a pas bougé à la première attaque contre les installations pétrolières du géant saoudien Aramco en 2019.

 Et c’est ainsi que ce changement de paradigme en Arabie saoudite et s’est manifesté par une toute nouvelle politique visant toute à la fois à apaiser la confrontation régionale tout en diversifiant les partenariats, dans le but de préserver au mieux les intérêts de Riadh.

Et si Washington demeure un partenaire privilégié de Riyad, les tensions politiques demeurent à vif.  Riadh a parallèlement renforcé son partenariat avec la Russie, allant jusqu’à refuser de souscrire aux demandes américaines d’augmenter sa production pétrolière et s’accordant avec la Fédération de Russie quant à une baisse.

Dans cette approche visant à réduire les tensions régionales et à favoriser des formes de convergence, Riadh s’est réconcilié avec Ankara, perçu comme un concurrent régional depuis 2011. Mais l’évolution la plus spectaculaire a été le resserrement des liens avec l’Empire du milieu, qui peut se targuer d’être son premier partenaire commercial, Riadh a bel et bien approuvé la médiation chinoise sur le dossier iranien.

Une évolution contraire aux intérêts de l’Oncle Sam

En acceptant le parrainage chinois pour le rétablissement de ses relations avec Téhéran , Riadh a mis à l’écart Washington qui, historiquement, a toujours joué un rôle politique de premier plan au Moyen-Orient. 

Cette évolution est donc contraire aux intérêts de l’Oncle Sam parce que la réconciliation Riadh-Téhéran intervient dans un contexte de redéfinition des relations internationales.

De fait, l’Empire du milieu entend refonder un nouvel ordre international par une diplomatie de plus en plus efficace, un rôle de médiateur sur les dossiers régionaux, la multiplication des accords et des structures régionales de coopération et des rencontres politiques via les fora des BRICS, Asean, Organisation de Shangaï, sommets Chine-pays arabes et Chine-Afrique… qui ont tendance à rogner le monopole du leadership de Washington.

Turquie-Russie : un modus vivendi de convenance

Ces dernières illustrent à cet égard une approche pragmatique des deux parties mettant en perspective la convergence d’intérêts réciproques, et ce malgré contradictions qui résistent…

Pour mémoire les antagonismes entre la Moscou et Ankara se sont cristallisés en Syrie, en Libye, sans oublier dans le Caucase.

Dans le même temps, Ankara a publiquement affirmé son soutien à l’intégrité territoriale de l’Ukraine et a contribué à l’armer. Pour autant, elle s’est toujours refusée à appliquer des sanctions contre la Fédération de Russie. Étant entendu qu’Ankara dépend de cette dernière pour son approvisionnement en gaz.

Et il y a plus. Même si la Turquie est un État membre de l’OTAN, elle a opté pour l’acquisition des S-400 russes quant à son système de défense anti-missiles, au grand dam de Washington.

Enfin, Ankara a consenti de s’engager dans un dialogue constructif avec Damas, sous les auspices de la Fédération de la Russie, et ce contre l’avis de Washington. Dès lors on pourrait imaginer une possible normalisation, dans un proche avenir des relations bilatérales turco-syriennes.

Qu’on y songe, la multiplication des partenariats stratégiques des alliés historiques de Washington et leur volonté de construire des convergences conformes à leur propre représentation de leurs intérêts stratégiques militent aujourd’hui pour une tendance de fond : le dépassement de la logique de polarisation géopolitique nécessaire au maintien de l’hégémonie américaine.

 A ce titre, cette évolution est bel et bien encouragée par la Chine dans un contexte où Pékin incite également à une remise en cause progressive et très largement assumée de la domination incontestée du billet vert. Pour s’en convaincre, on soulignera volontiers qu’en mars 2023, la transaction de TotalEnergies avec le géant chinois des hydrocarbures CNOOC libellée en Yuans a suscité la surprise. Et il y a plus, Buenos Aires est sur le point aussi de prendre la décision de régler ses importations chinoises en Yuans plutôt que via le billet vert… 

Shares
Retour en haut