L’Europe diversitaire et multiculturelle à l’épreuve de ses contradictions

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L’Europe moderne, incarnée par le projet supranational d’Union Européenne, est née de la méfiance des élites d’après-guerre à l’égard des États-nations, jugés responsables de deux guerres mondiales. L’idée d’une fédération d’États démocratiques européens, puis sa concrétisation, fut portée par des démocrates-chrétiens italiens, belges, luxembourgeois, français et allemands dans l’immédiate après-guerre 

Ces derniers, politiquement proches, voyaient implicitement comme limite à l’espace européen la civilisation occidentale chrétienne et comme perspective d’avenir, la paix entre les peuples. Le pape Pie XII, inquiet de la poussée soviétique, fut un soutien ardent et ses nombreux appels en ce sens conduisirent à des polémiques sur « l’Europe vaticane ». Il n’est donc pas inutile de rappeler que la CEE est née à Rome, et que le lendemain de la signature, les représentants des pays membres sont allés au Vatican recevoir la bénédiction de Pie XII. Les racines chrétiennes du projet ne faisaient pas de doute, même si l’adoption postérieure d’un drapeau bleu à douze étoiles, inspiré des couleurs et du manteau de la vierge, découle plus du hasard que d’une volonté politique. Cette CEE se construisait face au COMECON soviétique et athée. 

Les démocrates-chrétiens ont progressivement quitté la scène mais le projet pacifique européen s’est ensuite mis en marche, solidement campé sur deux jambes : le droit et le marché, deux outils pour maîtriser le politique et faire émerger un espace de paix kantien. D’un côté, la Commission, appuyé sur le juge (CJUE) pour bâtir un système de normes supérieur aux lois nationales. De l’autre, les forces du marché pour que les règles objectives de l’innovation et de la compétitivité supplantent les décisions arbitraires du pouvoir. 

Après la chute du mur de Berlin, le projet européen s’est mis à courir. Courir vers l’Est, pour réintégrer les pays autrefois sous joug soviétique. Courir pour constituer un grand marché en abattant les cloisons et les murs règlementaires, de manière à créer des solidarités de fait : libre-circulation des marchandises, liberté d’installation, libre-concurrence, libre circulation des capitaux, libre-circulation des travailleurs. L’Acte Unique européen (1986) a préparé le marché commun (1993). L’Europe s’est alors mêlée de politique économique, effaçant le concept de politique industrielle ou de politique monétaire, encadrant la politique budgétaire. 

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C’est à cette époque que l’économie est venue percuter le politique, lorsqu’après le Traité de Maastricht (1992) – déjà courtement accepté par les peuples européens – on est venu parachever l’Acte Unique européen, puis on s’est mis en tête de permettre la libre-circulation des citoyens, avec le projet d’espace Schengen (1995), bientôt intégré à l’UE (1997), dont personne n’avait véritablement mesuré les implications. Pris dans une époque où chacun s’enthousiasmait d’assister à l’éclosion de la mondialisation économique, tout en croyant que la fin de l’Histoire était en marche, l’Europe a cru qu’en libérant les individus et en leur permettant d’échanger et de voyager, une Europe des citoyens pourrait se créer. On est alors passé d’un espace marchand à un espace politique, imperceptiblement. En effet, le citoyen a des besoins régaliens, de justice, de police, de défense, que Bruxelles a dû combler. 

A partir du moment où l’UE avait supprimé les frontières en son sein, la nouvelle frontière européenne aurait dû devenir un enjeu central pour la sécurité et la paix de l’Europe. Néanmoins, fidèle à son ADN libéral-normatif, l’UE, à partir de 1999, a abordé ce sujet comme un problème technique, alors que la question de la frontière relève d’une autre dimension, percutant la métaphysique politique et identitaire. 

Elle s’est ainsi engagée dans un processus juridique de normalisation et d’harmonisation de l’asile en Europe, en faisant de l’accueil des migrants l’axe principal de sa réflexion, avec comme soubassement une approche économique : le migrant est un futur travailleur, nécessaire pour alimenter les entreprises du continent. Le système imaginé à Dublin (Dublin I 1990, Dublin II 2003, Dublin III 2014) s’est révélé de courte-vue par rapport aux enjeux. La faillite des États, les guerres, le terrorisme, le différentiel économique, les bouleversements climatiques ont fait de l’Europe un espace de paix et de croissance à portée de rame, notamment pour les masses africaines. 

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Avec l’intensification des migrations, la question de la charge de l’accueil est devenue centrale. Or, lorsqu’un migrant demande l’asile dans un pays de l’UE, c’est au premier pays européen qu’il a traversé de traiter cette demande. Le règlement de Dublin fait reposer l’essentiel de la pression migratoire sur des pays comme Malte, l’Italie, la Grèce ou l’Espagne, et de manière plus large sur 10 pays pour 90% du flux. La situation est devenue intolérable à partir des printemps arabes. Entre 2012 et 2015, le nombre de demandes d’asile dans l’UE (28) a quadruplé, passant de 335 290 à 1 322 850 au plus fort de la crise migratoire. Tout ceci a poussé à négocier un nouveau pacte sur l’asile en juin 2023. 

Bruxelles a surtout sous-estimé la capacité d’assimilation des nouveaux arrivants et la complexité du sujet identitaire, voire religieux (notamment l’islam). Pendant qu’à Bruxelles, la question de la migration était traitée de manière dépassionnée, l’Europe a pris conscience de son hétérogénéité croissante, et le mot de multiculturalisme, importé du Canada, a commencé à être vu comme une solution à la question de l’intégration. 

C’est alors qu’en Europe s’est forgé un courant de pensée favorable à l’ouverture maximale, au multiculturalisme et à la reconnaissance des minorités. D’un côté, une extrême-gauche marquée par le « diversaritarisme » américain a pris fait et cause pour l’immigré, au nom de la solidarité humaine. De l’autre, des ONG progressistes ont dépensé des centaines de millions de dollars pour faire avancer leur cause. L’Europe, largement influencée par le modèle américain, a représenté un terrain de jeu idéal par sa configuration politique, dans lequel Bruxelles, la capitale économique de l’UE, joue le rôle de Babylone des lobbies, et où Strasbourg, capitale juridique de l’ordre européen, fait office de vigie morale. 

La CJCE a pris une série d’arrêts permettant de délivrer les citoyens de leurs liens nationaux. Des secteurs incongrus ont pu être concernés comme l’arrêt Bosman, qui a considéré que les règlements de l’UEFA et notamment ceux instaurant des quotas liés à la nationalité, étaient contraires à l’article 48 du traité de Rome sur la libre circulation des travailleurs entre les États membres. Moralité, à part dans les équipes nationales, le public s’est habitué à encourager des équipes de football n’ayant plus aucun lien avec la ville dont ils portent les couleurs. 

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Mais c’est la CEDH, sise à Strasbourg et qui dispute à la CJUE de Luxembourg la prééminence juridique, qui a rendu les arrêts les plus idéologiques et politisés en la matière. Alors que sa jurisprudence initiale était très favorable à l’intégration (cf. Affaire linguistique belge, 1968, justifiant une politique visant à décourager l’apprentissage de langue minoritaire), la CEDH a opéré un virage à 180 degrés avec un arrêt de 2004 Gorzelik c/ Pologne, proclamant qu’une « société pluraliste et véritablement démocratique doit respecter l’identité ethnique, culturelle, linguistique ou religieuse » des individus appartenant à des minorités nationales. Cette tolérance pour l’Autre, au nom des bons sentiments, a commencé à devenir gênante au moment où le terrorisme islamiste a frappé l’Europe. Dans la lutte contre le terrorisme, la Cour s’est illustrée par des décisions aberrantes, empêchant l’expulsion ou l’extradition de terroristes patentés au motif qu’il pourrait subir dans leur pays de destination « des traitements inhumains ou dégradants » !

Cette évolution s’est faite au surplus en s’attaquant aux cultures nationales préexistantes. Le meilleur exemple a été l’attaque frontale contre un élément constitutif de l’histoire de l’Europe. En 2009, la CEDH s’est illustrée en condamnant l’Italie pour la présence de crucifix dans les salles de classes (CEDH, 3 novembre 2009, Lautsi c/ Italie), ce qui a provoqué un tel tollé que la Cour a dû faire machine arrière (18 mars 2011).

L’évolution juridique de la CEDH n’est peut-être pas aussi spontanée qu’on le pense. Le rôle du milliardaire Georges Soros a été dévoilé par un rapport publié en février 2020 de l’ECLJ (European Centre for Law and Justice) sur les ONG et les juges de la CEDH, révélant qu’au moins 22 des 100 derniers juges de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) étaient d’anciens collaborateurs de sept fondations et ONG, et qu’ils avaient jugé à de très nombreuses reprises des affaires soutenues par leurs propres organisations, en situation flagrante de conflits d’intérêts. Parmi ces organisations, l’Open Society de George Soros se distinguait par le fait que douze de ses collaborateurs étaient devenus juges à Strasbourg, et qu’elle finançait les six autres ONG mises en cause, parfois très largement. Ce rapport a réveillé les consciences, car peu après, le 20 avril 2021, l’Open Society échoua pour la première fois à faire élire l’un de ses salariés candidat à la fonction de juge à Strasbourg. 

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Pendant ce temps-là, à Bruxelles, la Commission européenne a sponsorisé des règlementations largement mâtinées d’influence anglo-saxonne en prenant une approche large du concept de discrimination (toute différence de traitement) et s’est pris les pieds dans le tapis en 2022 en faisant la promotion de l’islam politique, avec une femme voilée et le slogan « L’avenir est entre vos mains ». Curieux choix que de considérer que le port du voile fait partie de la civilisation européenne et que l’identité musulmane mérite d’être mise en avant par rapport à d’autres identités.  Soyons honnêtes en reconnaissant que quelques années auparavant (2004), Jacques Chirac avait demandé qu’on enlève du projet de préambule de « la Constitution européenne » la référence aux racines chrétiennes, par souci de laïcité et peut-être de ne pas faire de peine aux autres religions…

Cette ouverture tous azimuts des sociétés européennes a provoqué cependant un choc politique sans précédent, avec la radicalisation de très nombreux pays sur la question migratoire et de l’identité nationale.

Si l’on s’en tient aux pays fondateurs, le constat est éloquent : malgré tous les efforts de la CEDH et de la Commission européenne, les sociétés européennes sont en phase d’allergie avancée à l’égard du multiculturalisme. 

En Allemagne, l’AfD, connu pour son opposition à l’Union européenne et à l’immigration en Allemagne, a réalisé une percée électorale et en juin 2023, est au coude-à-coude avec les sociaux-démocrates du chancelier Olaf Scholz, à environ 18%, derrière la CDU-CSU (29%). 

L’Italie a de son côté basculé vers l’extrême-droite avec l’arrivée au pouvoir de Georgia Meloni, portée par un raz-de-marée électoral (44% des suffrages pour la coalition des droites). Dans un pays qui doit batailler face aux passeurs, Meloni a fermement pris en main la question migratoire, et obtenu une révision de Dublin. Elle cherche à reprendre la main sur le monde médiatico-culturel, alliant la défense d’un certain conservatisme moral, présenté comme consensuel mais attaqué par les minorités, et la réhabilitation d’un sentiment national que l’histoire récente aurait étouffé. 

En Belgique, où des partis d’extrême-droite se sont créés en pays flamand, la coalition au pouvoir a fini par s’entendre pour réguler plus strictement l’immigration, en musclant la politique de retour dans le pays d’origine (« parcours d’expulsion »).

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Aux Pays-Bas, le parti islamophobe de Geert Wilders au Parlement, le PVV (Parti de la liberté) est l’indispensable soutien d’une coalition gouvernementale fragile, et le PVV a obtenu des avancées sur l’immigration. Une loi interdisant le port de la burqa aux Pays-Bas devrait ainsi être votée dans les mois qui viennent.

Enfin, pour la troisième fois en vingt ans, la France a porté au second tour d’une élection présidentielle un Le Pen, et la campagne présidentielle de 2022 a tourné autour des propositions d’Éric Zemmour. Le RN est devenu le second groupe en nombre de députés de l’Assemblée nationale. 

Dans le reste du continent européen, le constat est identique. 

C’est dans la patrie d’origine de Georges Soros, la Hongrie, que le clash le plus violent a eu lieu, celui-ci devenant l’ennemi numéro 1 de Victor Orban.  Orbán qui, comme on le sait, a fermement pris position pour une tolérance zéro en la matière, se refusant à voir le moindre migrant pénétrer sur le sol hongrois au nom de la défense de la souveraineté et du “monoculturalisme” de son peuple, a violemment combattu les idées de Soros en matière d’asile.  Victor Orbán résume ainsi le match qui l’oppose depuis des décennies à George Soros : « Pour lui, la démocratie ne peut être que libérale, pour nous elle peut être aussi chrétienne. Pour lui, la liberté ne peut servir que l’affirmation individuelle, pour nous la liberté peut aussi consister à suivre l’enseignement du Christ, elle peut aussi être mise au service de la patrie et de la protection de notre famille ».

La Pologne gouvernée par le parti Droit et Justice (PiS), est devenu le principal allié d’Orban. Varsovie a tenté de bloquer le pacte sur la migration et l’asile, adopté par le Conseil de l’UE en juin 2023, et de former une coalition d’opposants. 

Le Danemark, gouverné par une sociale-démocrate, a choisi de mener une politique d’extrême fermeté sur les Immigrés (accueil externalisé, renvoi de réfugiés en Syrie, annulation de titres de séjours…), et est concurrencée par la Suède, qui a une position aussi de plus en plus restrictive. 

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L’Autriche, pays le plus confronté à la recrudescence de demandes d’asile, n’a cessé de mettre en garde contre une recrudescence de l’immigration clandestine. L’Autriche estime que le régime d’asile dans l’UE est défaillant, les structures d’intégration étant poussées à bout par le nombre croissant de demandeurs d’asile, rendant nécessaire un système européen commun. Le pays a opposé son veto à l’adhésion de la Roumanie et de la Bulgarie à l’espace Schengen, craignant que ces deux pays ne soient pas en mesure d’effectuer des contrôles frontaliers suffisants pour mettre un terme à l’immigration légale. 

Cette réaction épidermique n’est cependant pas le seul motif du recul inéluctable de la pensée progressiste. En effet, celle-ci a voulu protéger les identités ethniques et religieuses, mais aussi sexuelles. La Commission européenne a ainsi annoncé avoir lancé des procédures d’infraction contre la Hongrie, à propos de sa loi interdisant la « promotion » de l’homosexualité auprès des mineurs et contre la Pologne pour les zones « sans idéologie LGBT » décrétées par certaines collectivités locales. De son côté, la CEDH a donné blanc-seing pour la reconnaissance de la GPA en faisant fi des lois nationales avec l’arrêt Menesson c/ France de 2014. 

Les opposants au « diversitarisme » sont généralement assez peu libertaires sur les questions sociétales, à l’exception peut-être des Pays-Bas. Néanmoins, ils ont un avantage sur leurs opposants : la cohérence. 

L’arrivée massive de plus d’un million de réfugiés en provenance, majoritairement de Syrie et d’Irak, en 2015 et 2016, a contribué à l’augmentation significative du nombre de musulmans en Europe. Or, une étude de l’Ifop de 2019 indiquait que 63% des personnes de confession musulmane interrogées perçoivent l’homosexualité comme “une maladie” ou “une perversion sexuelle”, contre 20% chez les catholiques pratiquants et 10% chez les “sans religion”. En 2021, l’IFOP avait réalisé un sondage sur la GPA montrant que 57% des musulmans étaient défavorables à la GPA pour les couples gays

Le Pew Institute estime que la part de musulmans en Europe, actuellement de 4,9%, passerait à 14% en cas de forte immigration (18% en France) en 2050. L’Europe « diversitaire » va devoir gérer un phénomène contradictoire : le multiculturalisme en faveur des minorités immigrées est fondamentalement incompatible avec le progressisme sociétal, et il n’est pas certain que les migrants venus d’Afrique ou d’ailleurs ne soient pas plus de l’avis de Victor Orban qu’Ursula Von Der Leyen sur la question. 

Reste qu’en voulant déplacer le rôle de l’UE vers celui de superviseur des systèmes de valeurs des pays membres, les promoteurs d’une Europe ouverte et progressiste prennent le risque de prendre en otage l’héritage normatif, économique et politique de l’Europe, pour ce qui reste une question éminemment politique. Or, il est assez peu probable que les peuples européens acceptent longtemps cette immixtion dans leurs cultures nationales et les sanctions économiques finiront par durcir les oppositions souveraines. 

Le principal échec de l’Union a été le Brexit et il serait illusoire de ne pas voir à quel point le souci des britanniques de protéger leur pays des courants d’air migratoires et identitaires a joué dans la décision de refermer la porte donnant sur la Manche. 

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