« Sahab la tchitchi wa al ‘aliwate »(1)

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Conformément à la méthode de formation mise en place à Khalden, entre deux nouveaux modules sur lesquels je serai initié, me voilà formateur avec deux arrivants. Pour les besoins de cette anecdote, nous les appellerons « Abou de Nerfs » et « Abou du Rouleau » …

Nos deux comparses viennent de France, du 93, du quartier des 4000, pour être précis, et je dois les former aux armes de poings, al – moussaddasse. Il est prévu que trois jours devraient suffire, puisqu’en dehors de quelques exceptions, les armes de poings se classent dans deux grandes familles : les revolvers, avec un barillet qui tourne à chaque tir, et les automatiques, avec chargeurs dans la crosse. Dans la deuxième catégorie, il existe encore deux sous-ensembles avec les « blow back » et les « recoil ». Je vous épargne les précisions, s’agissant de la distinction.

Le plus important est de savoir optimiser sa position de tir et de s’assurer de l’effet de surprise, et là encore, il y en a deux principales façons de tirer. La position « isocèle », très stable et permet un tir précis, et la position « weaver », qui permet d’offrir moins de surface de riposte et protège le cœur, si l’on est droitier.

Le tout premier point sera celui de la détermination de l’œil de la visée. On peut très bien être droitier et avoir l’œil gauche qui vise et inversement. Mes deux élèves sont étonnés de l’aspect rustique de la méthode qui consiste à pointer le doigt sur une cible. Puis il faut fermer les yeux tour à tour. L’œil de visée est celui qui laisse l’index sur la cible sans bouger alors que l’autre le fera se déplacer.

Durant les trois jours donc, je les mets en situation l’après-midi, pour vérifier l’appréhension des cours du matin. Je pioche également dans le module « tactique » avec des exemples de mise en pratique, dont le suivant. Lors de la présidence de Tito, dans l’ex-Yougoslavie, les tueurs du parti utilisaient des gants de couleur rouge vif. Ainsi, quand un opposant était abattu en public, la plupart des témoins se rappelait la couleur des mains, sorties lors du coup de feu, plutôt que de l’allure ou du visage du tireur. Cette méthode fut reprise par le grand banditisme dans les Balkans, selon nos formateurs.

Toujours est-il qu’à la fin de la formation, Ibnou Sheikh, notre émir valida celle-ci au regard du résultat sur le pas de tir. Forts de la satisfaction de notre émir, nos deux compères me demandèrent de servir de traducteur auprès du boss de Khalden. Ils ne parlent ni l’arabe, ni l’anglais, et bien que Libyen, Ibnou Sheikh ne parlera pas en français. Je leurs dis qu’il faut d’abord nettoyer le Colt 45 et le Sig Sauer pour les rendre à l’armurerie. Nous terminons avant l’appel à la prière du coucher de soleil, le Maghreb, et nous en profitons pour aller voir Ibnou Sheikh. Nous arrivons devant la petite tente de notre émir, et je lui dis que les deux voudraient lui demander quelque chose. Le problème est que je n’ai pas eu la présence d’esprit de leurs demander qu’elle serait leur souhait… 

Ils s’en ouvrent à moi, et je commence la traduction en précisant bien que je ne suis QUE le moutarjem, le traducteur, mais que je ne valide pas le propos. Pour faire simple, les deux « parisiens » (2) veulent savoir s’ils peuvent donner de l’argent aux afghans pour qu’ils leurs achètent des bananes, des oranges, des gâteaux, de la fanta, du Coca, etc, etc… »

Ibnou Sheikh sourit, me regarde et me dit « rak ta ‘araf al jawab », « tu connais la réponse » … Je souris à mon tour, et lui confirme que oui d’un hochement de la tête. Je réponds alors aux deux que la faim et les privations sont parties intégrantes de l’entrainement, et que si j’avais su l’objet de leur demande je leurs aurais dit d’aller manger des cailloux pour faire passer la faim…

Dépités, les deux repartiront à peine deux semaines plus tard. Ils seront impliqués dans les attentats perpétrés au Maroc en aout 1994.

Alors pourquoi cette anecdote ? Et bien c’est pour que vous sachiez que dans la djihadosphère, il existe une « côte » de fiabilité selon le pays d’origine. Ceux qui viennent de France ont la réputation d’être « fragiles, peu endurants, ayant des problèmes de respect des consignes et de l’autorité, peu fiables avec un penchant à l’hyperviolence ». Ceux qui par exemple ont atteint le stade de « cadres » chez Daesh, ou présentés comme tels dans les médias en France, ne l’ont été que pour chapeauter les autres francophones. La construction de la kounia, ou surnom, finit par l’origine du candidat, de sorte qu’un émir sait toujours d’où vient le nouveau venu dans sa katiba, son groupe de combat. Autant dire que la kounia qui finit par al françaoui n’est pas un avantage. Si d’aventure donc, il en était quelques-uns pour penser rejoindre un groupe djihadiste, alors que nés en France, mieux vaut qu’ils sachent qu’ils ne seront jamais considérés comme les égaux d’un algérien, d’un yéménite ou d’un tchétchène… L’Algérie, le Yémen et la Tchétchénie en revanche sont des pays très cotés.

Les algériens sont craints pour leur abnégation, les yéménites sont respectés pour avoir la meilleure formation au normatif islamique, et les tchétchènes sont redoutés pour leur entêtement une fois un objectif verrouillé.

  1. « Sahab la tchitchi wa al ‘aliwate. » : J’avoue ne pas arriver à traduire cette expression algérienne, mais que tout algérien aura comprise… D’ailleurs, si parmi mes lecteurs il y a un algérien en capacité de traduire cette expression, je suis preneur.
  2. Je précise « parisiens », parce que les lyonnais sur place, trois avec moi, n’auraient jamais posé cette question…

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