L’Inde, un ami qui vous veut du bien

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Il y a un mystère Indien. Voici un État-continent dont la population est en passe de dépasser celle de la Chine (1,4286 milliard d’habitants contre 1,4257 pour la Chine d’après un rapport du Fonds des Nations Unies pour la population), qui pourrait être la première économie mondiale en 2050 et qui pourtant n’inspire aucune crainte géopolitique particulière. Pourtant, « la plus grande démocratie du monde » est confrontée à des dérives autoritaires et la situation des minorités musulmanes y est préoccupante. 

Mieux : officiellement, l’Inde n’a pour ainsi dire que des amis. 

Côté pile, la France a ainsi convié l’Inde comme invité d’honneur du 14 juillet 2023 et par la voix du Premier ministre indien, on a pu entendre vanter « l’amitié inébranlable » avec la France. Il ne s’agit pas que de mots : Paris et New Delhi célébraient en effet 25 années de partenariat stratégique pour peser dans la zone Asie Pacifique. La visite de Modi s’est conclue sur les inévitables promesses d’achat d’avions Rafale et de sous-marins Scorpène, après la commande historique de 2016 (8Md€ pour 36 Rafale). L’invitation française n’est pas une initiative esseulée : les Etats-Unis ou l’Australie ont fait de même. Il faut y voir de la part des Occidentaux, et de la France en particulier, la volonté de réduire la dépendance commerciale de l’Europe vis-à-vis de la Chine tout en établissant des liens avec un contrepoids géopolitique dans la zone indopacifique. 

Côté face, l‘Inde a aussi son rond-de-serviette dans les enceintes jugées les plus hostiles à la domination occidentale. Elle a ainsi donné la lettre « i » aux BRICS qui se sont institutionnalisés depuis 2009, pour faire contrepoids au G8. Elle a rejoint l’Organisation de Coopération de Shangaï, dominée par la Chine et la Russie en 2016, qui se veut l’anti-OTAN, même si elle y joue un rôle modérateur. Elle entretient de longue date des relations privilégiée avec Moscou, ce qui l’a amené à ne pas condamner l’invasion de l’Ukraine et à s’abstenir sur plusieurs votes sur ce sujet à l’ONU. 

Difficile dès lors de savoir de qui l’Inde est réellement amie. 

Cette position d’équilibriste s’explique généralement par le fait que New Delhi, qui autrefois avait pris le parti des non-alignés, aspire à rendre le monde le plus multipolaire possible. La stratégie a changé : en 1955, l’Inde se voulait être le porte-voix du Tiers-Monde, une position altruiste et humaniste. En 2023, elle fait le choix d’un pluri-alignement, jugeant de manière cynique que son poids incontournable lui permet de devenir l’arbitre des élégances au milieu d’une compétition féroce que se livrent les Nations. 

Dès lors, plutôt que de chercher les amis de New Delhi, il est plus facile de caractériser ses ennemis. En effet, si l’Inde fait mine de s’entendre avec tout le monde, elle a en réalité un compétiteur géostratégique qu’elle redoute : la Chine. Si elle a abandonné la stratégie de Nehru, c’est parce qu’elle a échoué face à Pékin. 

Rappelons un fait historique : la Chine n’a jamais reconnu la « ligne Mac Mahon », frontière proclamée par les Britanniques entre l’Inde et le Tibet en 1914. Pour conjurer la menace du dragon chinois, l’Inde s’est lancé après son indépendance, dans une politique d’amitié systématique avec la Chine, adoptant dans pratiquement tous les forums internationaux des positions très favorables à Pékin. L’objectif : enserrer la Chine dans un tissu de relations diplomatiques propice à calmer les ardeurs de puissance de l’empire du Milieu. L’espoir : voir la Chine, une fois intégrée dans les réseaux complexes de la société internationale, se comporter avec civilité et accepter de reconnaître sans rechigner le tracé frontalier sino-indien issu du délimité du Raj britannique. C’est ainsi qu’en 1953 l’Inde avait reconnu, dans un traité bilatéral, la souveraineté de la Chine sur le Tibet tout en faisant inscrire dans ce même traité, pour la première fois, les principes de la coexistence pacifique, qui feront les grands jours de la conférence de Bandung deux ans plus tard. La stratégie de Bandung permettait aussi de rappeler que la Chine et l’Inde étaient dans le même camp, celui du Tiers-Monde. Cette stratégie d’amour-fusion, semblable à la réconciliation franco-allemande autour du projet européen, a échoué. 

C’était en effet méconnaître l’aspect géostratégique vital que représentent pour Pékin les petits 37500 km2 du plateau désolé d’Aksai Chin, des plateaux de Soda et Lingzi Chin sur lesquels est construite la route qui relie Lhassa à Kashgar, sensible et vital pour relier les provinces administratives de l’ouest chinois au lointain et précieux Xinjiang. En 1962, la Chine a usé de la guerre pour ravir les territoires que l’Inde lui contestait et a infligé à l’Inde indépendante la plus cuisante des déroutes. Depuis 1964, elle occupe donc ces territoires. 

Ce traumatisme a créé une rupture. Certes, l’URSS de Khrouchtchev, en refusant d’adopter le point de vue chinois, sauvera in extremis la politique de non-alignement de Nehru, qui, dans la panique de la défaite, songe un moment à faire alliance avec les Etats-Unis. Mais l’Inde a tiré de l’événement une leçon : il lui faudrait désormais, plus que jamais auparavant, compter sur ses propres forces dans le domaine de la sécurité. Y compris sur le plan nucléaire, dont ses dirigeants maîtrisaient depuis longtemps les enjeux à des fins civiles. C’est vraisemblablement à cette époque que l’Inde, sans le dire, commença à penser qu’un jour elle serait peut-être une puissance nucléaire à des fins militaires. Le scénario s’est ensuite précipité. 

En 1964, la Chine fait exploser sa première bombe. En 1974, l’Inde fait de même. Entre-temps, le Pakistan, inquiet, s’est jeté sans plus attendre dans un programme accéléré de rattrapage et de bricolage nucléaires. La course au nucléaire, encouragée d’ailleurs à l’occasion par des états comme la France, gagne l’Asie du Sud. Reste que l’effort nucléaire indien n’est pas principalement dirigé contre le Pakistan mais contre la Chine. La portée des missiles indiens en témoigne (2 500km) tout comme le choix, au début des années 90 de passer de la dissuasion nucléaire aérienne à la dissuasion nucléaire balistique… Le problème est que la dissuasion ne fonctionne pas car le match est asymétrique : les grands centres économiques vitaux de la Chine sont situés à des milliers de kilomètres de la frontière indienne, tandis que New Delhi, elle, est à portée de canon de la Chine. 

C’est cette vulnérabilité fondamentale qui a conduit l’Inde à s’appuyer sur Moscou, afin d’équilibrer le Pakistan soutenu par les Etats-Unis, et expliqué aussi des liens très complexes de dépendance pétrolière et militaire. 

A partir de 2005, la Chine est parvenue à dialoguer avec l’Inde sur les problèmes de délimitation frontalière, mais également les problèmes de prolifération nucléaire. Le problème de Taïwan, ainsi que l’accroissement de la prospérité indo-chinoise ont vraisemblablement beaucoup joué dans ce rapprochement. Reste qu’il n’y a pas aujourd’hui de frontière à proprement parler entre l’Inde et la Chine ; les deux États sont séparés par ce qu’ils appellent la Ligne de contrôle effectif (LCE). Le terme ne relève pas du droit international mais, comme son appellation le suggère, ne fait que refléter l’état d’un rapport de force territorial à un moment précis. La permanence du litige qui sépare l’Inde et la Chine découle par conséquent d’un processus avorté de reconnaissance, les deux parties n’étant jamais parvenues à concilier leurs revendications frontalières. L’Inde conteste le contrôle par la République populaire du plateau de l’Aksaï Chin, situé dans les contreforts himalayens à l’extrême ouest de la Ligne de contrôle effectif. De son côté, la Chine refuse de reconnaître la souveraineté indienne sur l’état d’Arunachal Pradesh – limite orientale de la LCE – qu’elle considère comme partie du Tibet et par conséquent lui revenant de droit. 

Régulièrement, des affrontements sont venus rappeler que si le volcan frontalier est assoupi, il n’en est pas éteint pour autant. En 2014, des troupes chinoises ont momentanément violé l’espace territorial indien avant de se retirer. En juin 2017, une quasi-guerre a failli éclater sur le plateau de Doklam. L’Inde est venue à la rescousse du Bouthan, sur la base d’un accord de défense de 1949, qui accusait la Chine de violer la neutralité de ce territoire de Doklam (disputé par la Chine et le Bouthan). La Chine, pour sa part, estime que le plateau de Doklam fait partie de son territoire. Mais elle a été prise au dépourvu par la détermination indienne à défendre ce territoire, ce qui s’est traduit par l’envoi de troupes pour empêcher la construction de la route militaire.  Pendant soixante-treize jours et soixante-douze nuits, sur le plateau himalayen de Doklam (appelé Donglang par la Chine), au croisement du Tibet (Chine), du Sikkim (Inde) et du Bhoutan, l’armée indienne et les militaires chinois de l’Armée populaire de libération (APL) se sont fait face, menaçant de déclencher une guerre meurtrière susceptible de faire flamber la région toute entière. Enfin, fin mai 2020, ont eu lieu des affrontements entre l’armée indienne et l’armée chinoise sur les hauteurs de l’Himalaya, vers la frontière ouest du Népal, dans la vallée glaciale disputée de Galwan, qui ont fait vingt morts côté indien. 

Côté mer, l’Inde surveille la stratégie « en collier de perles » de la Chine, consistant à la construction de facilités navales sur les côtes pakistanaises, sri lankaises, bangladaises et birmanes, ce qui permet à Pékin de sécuriser ses routes d’approvisionnement énergétiques et d’encercler l’Inde. Ce n’est pas un hasard si elle s’est associée de manière informelle à l’alliance indo-pacifique (ou Aukus), formée des Etats-Unis, de l’Australie et du Royaume-Uni, via « le Quad » (Japon, Inde, Australie et Etats-Unis), ce que Pékin dénonce du reste avec raison comme une stratégie d’encerclement. 

Cette ambiguïté géostratégique, qui convient à tout le monde faute de mieux, comporte deux risques. 

Tout d’abord, elle masque l’enjeu réel : l’Inde a à cœur, à côté du plurilatéralisme affiché, de maximiser ses marges de manœuvre. L’indépendance, comme l’a répété Modi depuis 2019, est au cœur de la stratégie indienne, afin de moindre dépendre de la Chine pour les matières premières, les équipements électriques et électroniques et les fertilisants. Cette quête d’indépendance a poussé l’Inde à privilégier son intérêt national à celui de la stabilité mondiale : en juillet 2023, elle a annoncé qu’elle suspendait les exportations de riz blanc non-basmati, pour des raisons de sécurité alimentaire, un coup de tonnerre pour les milieux mondiaux car l’Inde est le premier exportateur mondial d’une céréale consommée par trois milliards d’êtres humains. Derrière le multi-alignement indien, il y a donc une forme nouvelle d’égoïsme national qui pourrait poser de graves problèmes le jour où l’Inde aura supplanté les Etats-Unis comme première économie mondiale.  

Le second risque est que cette ambigüité biaise l’état réel du système international et induise donc de l’instabilité : en cas de défi géopolitique, la Chine comme les Etats-Unis pourront penser que l’Inde penchera de leur côté, présumant de leurs forces et minimisant leurs faiblesses. Il est déjà arrivé dans l’histoire que de mauvaises décisions soient prises sur la foi d’ambiguïtés. En 1914, le double-jeu italien, officiellement coté Triple-Alliance (Allemagne – Autriche-Hongrie – Italie) mais en réalité neutralisé par la Triple-Entente, a ainsi faussé la perception des acteurs et poussé Berlin à déclencher un conflit que les Allemands auraient évité s’ils avaient eu toutes les informations en leur possession.

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