Comment meurt un président

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A la mémoire de tous mes camarades chiliens réfugiés à Meaux

Le mardi 11 septembre 1973, les forces armées chiliennes prennent le pouvoir au Chili après trois ans de déstabilisation du pays par les partis politiques conservateurs soutenus par la CIA à la demande expresse du président Nixon. Ce coup d’état va plonger le pays, et avec lui une partie de l’Amérique du sud, dans la nuit des dictatures militaires jusqu’à la fin des années 80.  50 ans après cette tragédie, il est temps de revenir en détail sur les circonstances dans lesquelles le président Salvador Allende, la principale figure tragique de cette journée, a été liquidé par les putchistes.

L’annonce

Aux premières heures du jour, Allende reçoit un appel téléphonique du général des carabiniers Jorge Urrutia en poste à Valparaiso. Celui-ci lui annonce que la ville est entre les mains des fusiliers-marins et que l’escadre navale chiliennne qui participait depuis la veille à l’exercice conjoint UNITAS avec la flotte américaine est revenue à Valparaiso. Le putsch tant redouté vient de commencer à la date anniversaire du coup d’état militaire de 1924. Les navires américains présents servent de plateformes de communication directe entre les putchistes et le Pentagone mais aussi de plateformes de guerre électronique pour éventuellement brouiller les communications entre les officiers loyaux à la constitution et les instances gouvernementales, et notamment le palais de la Moneda, siège de la présidence de la république. A 7h20, le président Allende arrive dans sa voiture personnelle à la Moneda en même temps que ses garde du corps du GAP (Grupo de Amigos Personales)[1] qui sont armés de fusils d’assaut, de trois RPG-7 et de deux mitrailleuses. Allende est également armé. Il porte le fusil AK-47 que lui a offert Fidel Casto en 1971. Il porte une veste en tweed et un pantalon anthracite. Il tente de joindre Pinochet, qui commande l’armée de terre depuis la démission du général Prats, mais celui-ci ne répond pas. Naïvement, Allende pense qu’il est entre les mains des putschistes tant la réputation de légaliste de Pinochet est grande. Dans le même temps le général Sepulveda qui commande le corps des carabiniers arrive à la Moneda pour assurer le président de la loyauté de ses troupes. Or, ils sont déjà passés sous le contrôle des généraux rebelles Mendoza et Yovane. 

La proclamation du putsch

A 7h55, à partir de ces éléments, Allende prononce un premier discours dans lequel il évoque le soulèvement de la marine et dans lequel il demande au peuple de faire preuve de prudence et surtout de ne pas prendre les armes[2]. Il décide dans l’attente de nouvelles informations de rester à la Moneda avec ses gardes de corps et son entourage proche. A 8h42, la première proclamation des putschistes est diffusée à son tour à la radio. Les rebelles exigent la démission immédiate d’Allende et la remise de ses pouvoirs constitutionnels aux commandants des quatre branches des forces armées chiliennes : Pinochet pour l’armée de terre, Leigh pour l’armée de l’air, Merino pour la marine et Mendoza pour les carabiniers. Allende à jusqu’à 11 heures pour quitter la Moneda sinon le palais sera attaqué par voie terrestre et aérienne. Pendant ce temps, et à la surprise des putschistes mais conformément au premier message d’Allende, les différents mouvements ouvriers et milices populaires – les cordons industriels de l’Unidad Popular présents à Santiago restent l’arme au pied. A 11 heures, ils seront tous neutralisés par l’intervention conjointe de l’armée et des carabiniers à l’exception de ceux du quartier de La Legua. 

Seul, ou presque, contre tous

Face à l’ultimatum posé par les putschistes, vers 9 heures, les carabiniers présents à la Moneda sont libérés de leurs obligations à la demande d’Allende et quittent le palais[3]. Allende refuse bien sûr de se rendre et repousse les propositions de son entourage et d’une partie des ministres quant à un éventuel repli. Les putschistes entrent également en contact avec la Moneda pour proposer à Allende de quitter le pays en avion comme l’a suggéré Henry Kissinger et comme le confirmera Pinochet. Mais Allende se montre inflexible et déterminé à rester à son poste. A 9h44, les chars M47 du général Palacio commencent à boucler le périmètre autour de la Moneda tandis que les premiers coups de feu éclatent entre les francs-tireurs loyalistes installés dans les immeubles voisins et les militaires putschistes. Aucun tir ne touche le palais. A 10h15, Allende adresse ce qui sera son dernier discours au peuple chilien via Radio Magallanes, la dernière station de radio fidèle au gouvernement légal. Celui-ci s’achève sur des mots très forts et plein d’espoir : ” Ils vont sûrement faire taire radio Magallanes et vous ne pourrez plus entendre le son métallique de ma voix tranquille. Peu importe, vous continuerez à m’écouter, je serai toujours près de vous, vous aurez au moins le souvenir d’un homme digne qui fut loyal avec la patrie. Le peuple doit se défendre et non pas se sacrifier, il ne doit pas se laisser exterminer et se laisser humilier. Travailleurs : j’ai confiance au Chili et à son destin. D’autres hommes espèrent plutôt le moment gris et amer où la trahison s’imposerait. Allez de l’avant sachant que bientôt s’ouvriront de grandes avenues où passera l’homme libre pour construire une société meilleure. Vive le Chili, vive le peuple, vive les travailleurs ! Ce sont mes dernières paroles, j’ai la certitude que le sacrifice ne sera pas vain et qu’au moins ce sera une punition morale pour la lâcheté et la trahison.

L’assaut final

A 10h30, les chars ouvrent le feu sur le palais avec l’infanterie qui les accompagnent. Les GAP et les francs-tireurs postés à l’extérieur répliquent. Une ultime tentative de parlementer échoue car Pinochet exige une reddition sans condition à l’exception de la garantie de ne pas attenter à la vie d’Allende et de lui permettre de quitter le pays. Devant cette impasse, l’aviation est engagée pour faire plier les défenseurs du palais et Allende. Vers midi, deux avions Hawker Hunter de l’armée de l’air chilienne attaque la Moneda à la roquette Sura P3 comme l’atteste les images filmées en direct par les chaînes de télévision. La porte nord et les plafonds du 1er étage du palais sont détruits. Lors des quatre attaques suivantes, les roquettes touchent la façade et provoquent un incendie. L’assaut du palais par l’infanterie débute dans la foulée et des gaz lacrymogènes sont utilisés pour neutraliser les défenseurs. A 14h30 la porte du palais est enfoncée et les soldats occupent le 1er étage. Allende crie alors à ses hommes : “Que tout le monde descende ! Posez vos armes et descendez ! Je le ferai en dernier ![4]” Selon le docteur Patricio Guijon revenu sur ses pas pour récupérer son masque gaz, Allende a alors crié : “Allende ne se rend pas, soldats de merde !” et il a retourné son arme contre lui, le AK-47 offert par Castro pour se tirer une balle dans le menton. Le général Palacios entre alors dans la salle Independencia et constaté la mort du président et transmet par radio le message suivant : “Mission accomplie. Pièce prise, président mort.” A 14h38, Pinochet est informé. Dans l’intervalle, les pompiers s’emploient jusqu’à 16 heures pour éteindre l’incendie. En 2011, l’autopsie du corps d’Allende permettra définitivement de lever les doutes quant à son suicide.

Le début d’une longue nuit

A 18 heures, les quatre généraux putschistes font une brève allocution télévisée au cours de laquelle ils annoncent la constitution d’une junte militaire. A la fin de cette journée tragique, le président Allende et l’Unidad Popular sont tombés sous les coups de l’armée réputée la plus légaliste du continent sud-américain.  Le Chili ne le sait pas encore, mais dans les “valises” des putschistes, les adeptes de l’école de Chicago de Milton Friedman – les sinistres Chicago Boys – vont débarquer et faire du pays un laboratoire de leur vision économique ultra-libérale pendant plus de 17 ans. Plus de 3 000 militants politiques seront assassinés par la junte, et plus d’un million de Chiliens seront contraints de quitter leur pays pour échapper à la répression. A Washington, Nixon peut féliciter Kissinger et la CIA, l’exception socialiste chilienne est morte et enterrée[5].

Kissinger et la CIA, l’exception socialiste chilienne est morte et enterrée[6]


[1]   https://www.youtube.com/watch?v=vsTkeJE5CSM 

[2]   https://www.infobae.com/historias/2023/09/11/a-50-anos-del-golpe-en-chile-las-ultimas-palabras-de-allende-y-la-autopsia-que-confirmo-su-suicidio/

[3]   https://web.archive.org/web/20160429004202/http://diario.latercera.com/2013/09/07/01/contenido/reportajes/25-145786-9-el-balcon-del-adios.shtml

[4]   https://www.infobae.com/historias/2023/09/11/a-50-anos-del-golpe-en-chile-las-ultimas-palabras-de-allende-y-la-autopsia-que-confirmo-su-suicidio/

[5]https://nsarchive.gwu.edu/briefing-book/chile/2023-09-08/chiles-coup-50-countdown-toward-coup

[6]   https://nsarchive.gwu.edu/briefing-book/chile/2023-09-08/chiles-coup-50-countdown-toward-coup

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