L’Ukraine, à l’heure du réalisme sarkozyste

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Une fois n’est plus coutume : Nicolas Sarkozy dans une interview au Figaro a exprimé une opinion sur la guerre en Ukraine avec laquelle je me sens totalement en accord, alors pourtant qu’elle est diamétralement opposée à la politique officielle de la République Française. 

Que dit en substance l’ancien président de la République ? Que cette situation grise où la France n’est ni en paix, ni en guerre avec la Russie est dangereuse, car susceptible de déraper ; qu’il est illusoire de vouloir rétablir l’intégrité territoriale de l’Ukraine telle qu’elle était avant l’annexion de la Crimée de 2014, tant cette région, majoritairement peuplée de russes est au final plus proche de Moscou que de Kiev ; qu’il est temps de sortir de l’impasse et d’organiser des référendums pour trancher les litiges territoriaux sur les régions disputées par Moscou en 2022 ; qu’il est illusoire de vouloir intégrer l’Ukraine à l’UE ou à l’OTAN : la neutralité serait plus protectrice et surtout plus cohérente avec la nature de ce pays, trait d’union entre l’Occident et le monde slave. 

Les propos de Nicolas Sarkozy ont été immédiatement attaqués par une bonne partie de la classe politique. Les critiques les plus paresseuses sont venus délégitimer l’analyse de l’ancien président par le fait qu’il aurait bénéficié des largesses de la Russie. L’ancien secrétaire national d’Europe Écologie-Les Verts, Julien Bayou a ainsi osé « On le comprend mieux quand on sait qu’il est acheté par les Russes », rappelant à plusieurs reprises les liens entre M. Sarkozy et une société d’assurance russe contrôlée par deux oligarques, lien qui font aujourd’hui l’objet d’investigations de la Justice (3 millions d’euros lui auraient été versés). Certains ont rappelé qu’il avait donné des conférences très complaisantes à l’égard de Vladimir Poutine à Moscou en 2018. 

D’autres critiques, plus intéressantes, sont venues objecter au fond. La première faiblesse objective de l’argumentation du président, relevée par l’ancien coordinateur au renseignement, est le fait de savoir si on peut faire confiance au maître du Kremlin : Sarkozy rappelle qu’il a eu raison, en avril 2008, avec Angela Merkel, de s’opposer à l’Ukraine, à la Géorgie et aux Américains, qui souhaitaient que l’Ukraine et la Géorgie entrent dans l’Otan. Néanmoins, les garanties accordées à la Russie au sommet de l’Alliance atlantique en avril 2008 n’ont pas empêché Vladimir Poutine d’envoyer des chars sur la Géorgie quatre mois plus tard. Alors pourquoi lui faire confiance ? 

Lionel Jospin a quant à lui souligné que Poutine se comportait en ennemi de la France, rappelant les diatribes contre l’Occident, les opérations de cyber à l’occasion des élections ou l’organisation de mises en scène essayant de faire croire à un massacre au Mali. Je pourrais ajouter à cette liste le fait que ce qui prolonge justement la guerre en Ukraine, c’est la volonté affichée du président russe de vouloir occuper toujours plus de territoire ukrainien. N’est-ce pas la preuve que Moscou n’a pas fait son deuil de ses ambitions ? 

Si Nicolas Sarkozy dresse peut-être un portrait effectivement très optimiste des motivations de Vladimir Poutine, je crois cependant que sa position est en fait lucide, (tristement) réaliste et politiquement courageuse car elle fait éclater la bulle rhétorique de ceux qui considèrent au nom des principes que Moscou ayant tort sur toute la ligne, aucune concession ne doit être faite. Sur le fond, ils ont raison. Mais la morale n’a jamais éteint un conflit. Croit-on que Staline, avec qui Churchill et Roosevelt ont longuement coopéré, était un saint ? 

Sarkozy égratigne – à raison – au passage ceux qui fantasment sur un changement de régime. D’une part, il n’est pas interdit de penser que le sort tragique de Prigogine va refroidir une partie des ardeurs au sein des cercles de pouvoir russe. D’autre part, il vaut mieux négocier avec Poutine, un interlocuteur connu, qu’avec un remplaçant arrivé par les armes au pouvoir et qui ne serait pas forcément plus pacifiste. 

Reste que la question centrale, au-delà de la psychologie des acteurs, est : ont-ils intérêt à accélérer une sortie du conflit ? Je le pense. 

Ainsi, il n’est pas anodin que Poutine ait réagi favorablement à l’interview donnée au Figaro, non pas sur l’évolution de l’Ukraine mais sur la bombe démographique à venir dans les pays du Sud, face à un Nord dépeuplé. Je comprends le message ainsi : « J’ai lu l’interview, je ne valide pas la proposition de l’ancien président pour ne pas le délégitimer ni pour ne pas affaiblir ma position en cas d’ouverture de négociations. Néanmoins, je le félicite courtoisement sur un autre point – la question migratoire et démographique – que je place de facto au-dessus des autres priorités, reléguant l’Ukraine au second rang. Ce faisant je poursuis un double intérêt : 1/ Je sous-entends qu’il analyse bien de manière générale et donc qu’il va possiblement dans la bonne direction sur l’Ukraine 2/ Il nous faut nous entendre pour que les civilisations russe et occidentale ne disparaissent pas face au choc migratoire. Voilà ma priorité ». 

J’ajoute que prosaïquement le contexte plaide aussi pour chercher rapidement une sortie négociée. En effet, seuls les Etats-Unis sont aujourd’hui gagnants de la situation actuelle. 

La Chine et la Russie commencent à sentir les effets de la démondialisation. L’Empire du Milieu est confronté à une crise de sa croissance qui n’est pas liée à l’international mais à sa situation de pays à revenu intermédiaire avec une économie largement administrée (secteur bancaire vérolé, crise de l’immobilier, hausse du chômage). La Chine aurait intérêt à une baisse des tensions internationales avec l’Occident car le pays ne peut plus compter sur le commerce international pour s’équilibrer (les importations américaines en provenance de Chine ont diminué de 25 % au premier semestre). Néanmoins, contrairement à ce que prédit un Nicolas Baverez, la crise n’est peut-être que temporaire, car Pékin contrôle sa monnaie et son système financier. Dès lors, si opportunité il y a, c’est bien maintenant qu’il faut la saisir. 

Le second pays subit la contre-offensive ukrainienne. Les forces armées russes sont dites épuisées et à court de munitions, mais comme l’avouent les experts militaires, la contre-offensive actuelle de l’Ukraine ne permettra pas de battre la Russie en 2024 comme en 2025. Le Washington Post avait ainsi divulgué la teneur d’une note confidentielle, attribuée au Bureau du directeur du renseignement national, qui relativisait – c’est un euphémisme – la capacité de renverser le rapport de forces territorial en cas de contre-offensive. 

En parallèle, la Russie est confrontée à une explosion des dépenses militaires (qui ont doublé en 2023), des sanctions économiques (qui l’obligent à contourner les interdictions d’export en écoulant ses hydrocarbures à prix sacrifié), un déficit budgétaire de 20% et une inflation forte …Néanmoins, là encore il faut relativiser la fragilité russe. Comme le souligne le Centre d’Études des Modes d’Industrialisation (CEMI-EHESS) de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, l’effondrement prédit n’a pas eu lieu, car la Russie a appris à s’adapter aux chocs économiques :  pour 2022, la croissance, qui était de 3,5% dans les deux mois précédant les sanctions, s’est transformée en une petite récession de – 2,1%. Les volumes et niveaux de production ont retrouvé ce qu’ils étaient avant les sanctions, et pas seulement dans les branches industrielles liées à l’armée. 

Dès lors, si faiblesse il y a, il n’est pas certain qu’attendre plus longtemps rendra Moscou plus ouverte sur la question du règlement. Plus le coût de la guerre est élevé pour une société, plus le coût d’un règlement pacifique augmente car il est difficile pour un homme politique de revenir les mains vides après tant de sacrifices en vies. 

L’Europe, enfin, ne sort pas gagnante de ce conflit qui se prolonge. Elle doit aller chercher son approvisionnement énergétique dans d’autres pays que la Russie, voit sa compétitivité s’éroder et sa dépendance stratégique à l’égard de Washington s’accroître. Or, cette situation survient après quinze années de décrochage. Le Monde a récemment rappelé qu’en 2008, la zone euro et les Etats-Unis avaient un produit intérieur brut (PIB) à prix courants équivalent de 13 082 milliards et 13 635 milliards d’euros. Quinze ans après, celui des Européens est à peine au-dessus de 15 000 milliards de dollars, tandis que celui des Etats-Unis s’est envolé à 26 900 milliards. 80% de différence ! 

En conclusion, le moment pour proposer une solution politique est d’autant plus propice que se profilent les élections présidentielles américaines de novembre 2024. Le soutien à l’Ukraine n’est pas une vache sacrée. La presse américaine bruit déjà de sources anonymes issues de milieux autorisés critiquant le soutien sans faille de l’administration Biden aux Ukrainiens, alors que 43 milliards de dollars et bientôt le double auront été consacrés au soutien à Kiev. La théorie d’une divergence entre militaires et civils tient la corde, car de nombreuses sources reflètent la déception et les critiques des officiels au sujet de la contre-offensive ukrainienne contre l’armée russe, ou encore les choix militaires ukrainiens. La plus vocale est celle du général Mark Milley, qui plaide pour une solution politique au conflit.

Dans ces conditions, l’Ukraine pourrait être le talon d’Achille du président sortant, d’autant qu’au Congrès les opposants les plus déterminés sont trumpistes. Mi-juillet, Donald Trump qui compte bien affronter Biden s’est gargarisé de mettre fin à cette guerre en une journée. L’opinion publique américaine ne sera-t-elle pas sensible à ce pacifisme qui lui ressemble si bien ? Si Joe Biden décidait de lui couper l’herbe sous les pieds en proposant une solution politique avant le grand rendez-vous de Novembre 2024, nous nous retrouverions, nous Européens, brutalement tout seuls sur une ligne dure. 

Voilà pourquoi, l’heure de proposer une solution politique européenne est venue. Sans quoi, nous serons condamnés, après avoir subi la guerre, à subir la paix… et le mépris éternel de Moscou et de Kiev.

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