Le grand entretien du Diplomate avec Sylvain Ferreira

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Sylvain Ferreira est historien militaire.

Il est l’auteur de plusieurs ouvrages d’histoire militaire comme L’expédition française aux Dardanelles (2015) et La Marne, une victoire opérationnelle (2017), La bataille de Marioupol (2022). Il anime le blog Veille Stratégique et sa chaîne YouTube, Veille Stratégique TV.

Il est également un chroniqueur régulier du Diplomate. Dans cet entretien, il répond à nos questions à l’occasion de la sortie de son nouveau livre Les Secrets de la Guerre de Sécession, paru aux éditions Caraktère.

Propos recueillis par Angélique Bouchard

Le Diplomate : Pourquoi ce livre, ce conflit est-il encore méconnu à notre époque ? 

Sylvain Ferreira : Après la publication en 2018 chez Economica de mon premier ouvrage sur ce conflit – La campagne de Virginie de Grant – il me semblait nécessaire de revenir sur la modernité dont cette guerre a accouché sur le plan militaire et technique tout en rappelant ses paradoxes, eux aussi tout fait méconnus du public français.

LD : Sans bien sûr tout nous dévoiler, quels sont quelques-uns de ces fameux secrets évoqués dans votre ouvrage ?

SF :  Tout d’abord, les innovations dans le domaine naval. Cette guerre voit en effet l’apparition simultanée des premiers navires cuirassés, du premier submersible et des premiers torpilleurs. Ces différents types de bâtiments vont devenir des éléments incontournables pour toutes les marines du monde à partir de la fin du conflit. Ensuite sur le plan technique, l’emploi du télégraphe va accélérer la vitesse de communications à la fois des ordres et des comptes-rendus au sein des états-majors, mais il va également offrir à la presse un moyen de rendre compte des batailles dans des délais très courts. Par ailleurs, le chemin de fer a joué un rôle pour la première fois déterminant dans l’acheminement des unités d’un bout à l’autre du pays mais aussi dans la logistique des armées en campagne. Enfin, l’apparition des premiers fusils à chargement par la culasse va modifier le comportement des fantassins et leur permettre peu à peu de sortir des formations en ordre dsérré de l’époque napoléonienne au profit d’un déploiement de plus en plus souple leur permettant d’employer le terrain pour se protéger et/ou se dissimuler des vues de l’ennemi.

LD : Ce conflit, comme beaucoup d’autres, est empreint de manichéisme. Les Nordistes, les gentils et les Sudistes, les méchants. Or comme vous l’écrivez, il y avait des troupes noires dans les armées confédérées et les indiens (notamment au début) soutenaient le Sud. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur ces faits méconnus ?

SF : Chez les Confédérés, les Noirs sont majoritairement des esclaves qui servent comme conducteurs de chariots pour acheminer la logistique ou comme travailleurs pour construire des fortifications ou réparer les voies ferrées. On trouve quelques affranchis qui sont restés individuellement attachés au service de leur ancien maître. La majorité des « Black Confederates », soit environ 3 000 hommes, se battra essentiellement dans le 3rd Georgia Infantry ou comme éclaireurs sous le commandement du redoutable Bedford Forrest. En ce qui concerne les Amérindiens, une partie des tribus Cherokee combattent également pour la Confédération à la fois par défiance à l’égard du gouvernement fédéral mais aussi parce que dans certains cas ils possèdent eux aussi des esclaves.

LD : La guerre de Sécession apparaît comme l’un des premiers, sinon le premier conflit moderne de l’histoire. Que lui doit-on dans l’art militaire contemporain et encore aujourd’hui ?

SF : Ce conflit est en fait le dernier conflit « napoléonien » et le premier de l’ère moderne. Il accouche sans le conserver dans la mémoire de l’armée américaine des prémices de l’art opératif à la fin du conflit comme je l’ai démontré dans mon premier ouvrage. Cet aspect fera l’objet d’une première étude par un officier russe. La première « marche » qui conduit à l’émergence de l’art opératif soviétique dans les années 20 est ancrée dans ce conflit. Sur le plan tactique, le rôle de la cavalerie se transforme radicalement. Avec l’augmentation de la puissance de feu de l’infanterie, le choc des grandes charges napoléoniennes laisse la place à la manœuvre dans la profondeur pour recueillir du renseignement mais aussi et surtout pour menacer les liaisons logistiques de l’ennemi via des raids. Les cavaliers opèrent donc souvent loin des champs de bataille. Enfin, en ce qui concerne l’artillerie c’est la première fois que ses tirs s’effectuent sans voir la cible grâce aux observateurs placés dans des ballons et qui communiquent les coordonnées de la cible via le télégraphe.

LD : Quelles étaient les positions de l’Europe dans ce conflit et notamment celles de la France et pourquoi ?

SF : En raison des liens économiques entre le Sud et l’industrie textile florissante en France, et bien sûr en Grande-Bretagne, la diplomatie française a été tentée de reconnaître officiellement la Confédération et même à partir de l’intervention des troupes impériales au Mexique en 1863, d’intervenir en faveur de la cause sudiste. Par ailleurs, plusieurs officiers français ainsi que les princes de la maison d’Orléans sont partis se battre dans l’armée fédérale ou, comme le comte de Polignac, dans les rangs sudistes où il obtiendra le grade de Major General, un cas unique pour un étranger.

LD : Faisons un peu d’uchronie. Le Sud pouvait-il gagner et si oui, qu’est-ce que cela aurait changé pour la suite de l’histoire, pour les Etats-Unis et le monde ?

SF : La seule chance pour le Sud de l’emporter, à savoir conserver son indépendance, était une reconnaissance internationale par la France et la Grande-Bretagne. Or, malgré de forts soutiens dans ces deux pays dans certains milieux économiques évoqués précédemment, aucune victoire militaire d’importance n’a permis cette reconnaissance, en particulier en 1863, et simultanément la proclamation d’émancipation des esclaves sudistes pris par l’armée fédérale en septembre 1862 a profité aux partisans, très nombreux en Europe, de l’abolition de l’esclavage qui ont fait pression sur leurs gouvernements pour empêcher cette reconnaissance.

LD : Et à présent un peu de politique fiction. Le film “Civil War” est actuellement dans les salles, il évoque une guerre civile aux Etats-Unis de nos jours. D’abord l’avez-vous vu ? Si oui, qu’en avez-vous pensé ? Et enfin, au vu des vives tensions actuelles aux Etats-Unis, pensez-vous qu’une nouvelle « civil war » (au passage, véritable nom américain de la Guerre de Sécession) est possible aujourd’hui ?

SF :

Non, je n’ai pas vu le film.
Depuis l’élection de Trump et l’émergence des mouvements comme “Black Lives Matter” et le wokisme, l’Amérique est encore plus divisée qu’à la veille de la guerre de Sécession comme l’a d’ailleurs prouvé l’élection du “Speaker” à la chambre des Représentants après les mid-terms en 2022 en janvier 2023 après… 15 tours de vote en 5 jours, un record depuis… 1860 ! Si les lignes de démarcation ne sont plus les mêmes, les antagonismes sont probablement beaucoup plus forts en raison des facteurs économiques et sociaux qui divisent le peuple américain. Les récents événements à la frontière entre le Texas et le Mexique et le bras entamé par le gouverneur de cet état, autrefois l’un des piliers de la Confédération,  avec le gouvernement fédéral l’a prouvé et ce d’autant que les Texans ont mis sur la table la menace d’une nouvelle sécession. Rappelons que depuis 1865, malgré la victoire du Nord et donc des Etats-Unis, aucun juriste n’a pu trancher définitivement le débat sur la constitutionnalité ou non de cette procédure. Le risque est donc bien réel et l’élection de novembre prochain risque d’être décisive à cet égard.


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