ANALYSE – Après le Sahel, l’océan Indien : Le reflux français continue

Par Olivier d’Auzon – Découvrez son dernier ouvrage chez Erick Bonnier : AFRIQUE 3.0
Ce n’est plus une rumeur. C’est un mouvement. Lent, calculé, méthodique. Dans l’océan Indien, la Russie teste une nouvelle ligne de fracture du système français.
Madagascar. Les Comores. Deux États fragiles. Deux mémoires coloniales. Deux terrains idéaux pour une stratégie d’influence à bas coût.
Moscou n’y envoie pas de divisions. Elle envoie des signaux.
Madagascar : souveraineté contre influence
À Antananarivo, le climat a changé. La rhétorique antifrançaise ne sort plus seulement des marges militantes ; elle irrigue le débat politique. Le coup d’État d’octobre 2025 a accéléré le mouvement.
Armes russes livrées. Discussions énergétiques engagées. Contacts renforcés.
La mécanique est connue. Elle a fonctionné au Sahel. Elle peut fonctionner ici.
La Russie propose ce que nombre de régimes en transition recherchent aujourd’hui :
- un soutien sécuritaire sans condition démocratique,
- une aide alimentaire visible,
- des accords énergétiques rapides,
- une reconnaissance politique immédiate.
En échange ? Des concessions minières. Des accès stratégiques. Une loyauté diplomatique.
Or Madagascar pèse plus qu’on ne le croit. L’île détient des réserves de nickel, de cobalt, de graphite et surtout de terres rares — ces minerais devenus vitaux pour les batteries, les semi-conducteurs, l’industrie militaire. Dans un monde structuré par la compétition technologique, ce n’est pas un détail.
Pour Moscou, l’investissement est rationnel : aider aujourd’hui, sécuriser demain des ressources stratégiques, diversifier ses ancrages hors du théâtre européen.
Pour la junte, le calcul est tout aussi clair : remplacer une puissance jugée intrusive par une puissance jugée pragmatique.
La souveraineté devient l’argument central. La Russie sait le manier.
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Les Comores : pression périphérique
Aux Comores, le jeu est plus subtil. Pas de rupture brutale. Pas de coup d’éclat. Mais une présence qui s’installe.
L’ouverture d’une ambassade russe est annoncée. Le symbole compte. Dans le même temps, Moscou peut rappeler son soutien aux revendications comoriennes sur Mayotte. Sujet inflammable. Sujet identitaire.
Ce type de positionnement ne coûte presque rien à la Russie. Mais il fragilise politiquement la France.
Même logique avec les îles Éparses, revendiquées par Madagascar. Un appui diplomatique discret suffit à créer une tension stratégique.
La Russie n’a pas besoin d’être majoritaire. Elle doit seulement être présente.
Une stratégie adaptée au monde actuel
Nous ne sommes plus dans les années 1990. L’Occident n’est plus seul. La compétition est ouverte.
Aujourd’hui, les États dits du « Sud global » recherchent des partenaires multiples. Ils arbitrent. Ils négocient. Ils jouent la concurrence.
La Russie exploite cet espace. Elle se présente comme :
- défenseur de la souveraineté,
- alternative aux conditionnalités occidentales,
- partenaire sécuritaire flexible.
Dans un contexte de guerre en Ukraine, de tensions énergétiques mondiales, de recomposition des chaînes d’approvisionnement, chaque point d’appui périphérique devient stratégique.
L’océan Indien est une route vitale du commerce mondial. Il est aussi un espace militaire majeur, traversé par les marines américaine, indienne, chinoise, européenne.
S’y insérer, même modestement, c’est exister dans la grande partie.
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La France face à un dilemme
Pour Paris, l’enjeu est disproportionné.
Il ne s’agit pas seulement de Madagascar ou des Comores. Il s’agit de crédibilité.
Après le Sahel, après les tensions en Afrique de l’Ouest, une nouvelle perte d’influence dans l’océan Indien renforcerait l’idée d’un reflux global.
La France conserve des atouts :
- présence militaire,
- coopération économique,
- réseaux historiques,
- appartenance à l’Union européenne.
Mais elle affronte un environnement nouveau : des régimes plus nationalistes, des opinions publiques plus critiques, une concurrence stratégique plus agressive.
Moscou n’a presque rien à perdre
C’est là le déséquilibre central.
Pour la Russie, cette offensive est à coût limité. Si elle échoue, l’impact est marginal. Si elle réussit, elle obtient ressources, influence et points d’appui.
Pour la France, chaque recul est structurel. Il alimente un récit de déclin. Il réduit sa capacité de projection. Il affaiblit sa position européenne.
La partie ne fait que commencer. Mais elle révèle une tendance lourde : la compétition des puissances s’étend désormais aux espaces insulaires et aux périphéries maritimes.
Et dans ce nouveau monde fragmenté, la Russie avance là où l’attention occidentale se relâche.
Sans bruit. Mais sans hésitation.
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Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).
