ANALYSE – Opération Aspides : Le piège du détroit de Bab al-Mandeb

la carte du détroit de Bab el Mandeb et des bâtiments et des navires de guerre
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Olivier d’Auzon

Depuis des mois, le détroit de Bab al-Mandeb, passage clé entre la mer Rouge et le golfe d’Aden, est le théâtre d’une guerre invisible. Les eaux stratégiques, qui permettent aux navires de rejoindre le canal de Suez, sont désormais le terrain de jeu des Houthis, ou Ansar Allah, le groupe rebelle soutenu par l’Iran.

Leur prise en otage de ce point névralgique du commerce mondial s’inscrit dans un jeu complexe de pouvoir régional. Mais dans ce contexte tendu, l’Europe a décidé de riposter par une mission de sécurité maritime : l’Opération Aspides (bouclier en grec) Une initiative marquée par la prudence et l’absence de vision stratégique claire, qui pourrait bien faire échouer tous les efforts de pacification dans cette zone essentielle.

L’étau du détroit de Bab al-Mandeb et l’absence de stratégie globale

L’Opération Aspides, officiellement lancée en février 2024 par l’Union européenne, s’inscrit dans un contexte de tensions régionales exacerbées par la guerre de Gaza et l’escalade du rôle de l’Iran dans la région. Depuis plusieurs années, les Houthis ont perturbé les routes maritimes, cherchant à mettre une pression économique sur Israël et les pays occidentaux. Les attaques ont culminé avec l’utilisation de missiles balistiques anti-navires, faisant peser une menace réelle sur les échanges mondiaux. En réponse, les puissances occidentales ont déployé des missions navales, à l’instar d‘Operation Aspides, visant à protéger la libre circulation des marchandises.

Mais ces efforts, bien que louables, révèlent une absence de stratégie véritablement globale. L’Opération Aspides, comme d’autres missions internationales, se concentre sur des mesures de défense ponctuelles sans viser la racine du problème. Le principal objectif ? Protéger les navires commerciaux de l’attaque d’Ansar Allah ( les Houthis) et garantir leur passage sécurisé à travers le détroit de Bab al-Mandeb. Cependant, cette approche à court terme ne fait que masquer un conflit qui, faute de solution durable, risque de perdurer.

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L’Europe face à son ambiguïté stratégique

L‘Opération Aspides, au-delà de sa mission de protection immédiate, souffre d’une vision limitée et d’un manque de stratégie à long terme. La mission, qui dure seulement un an, a permis d’escorte plus de 250 navires et repoussé une dizaine d’attaques, mais l’impact sur le trafic maritime reste marginal. En effet, plus de 22 000 navires empruntent chaque année le détroit de Bab al-Mandeb. Par conséquent, les 250 navires protégés par l’Opération Aspides ne représentent qu’une fraction infime du volume total du commerce, en baisse de 55 % par rapport à l’année précédente. En 2024, les géants du transport maritime préfèrent contourner la zone par le Cap de Bonne-Espérance, redirigeant ainsi les routes commerciales vitales pour les économies mondiales.

Le rôle de l’Union européenne dans cette mission est également révélateur de son approche prudente. En février 2024, l’UE a créé l’Opération Aspides comme une mission autonome, éloignée des missions américaines comme l’Opération Guardian Prosperity (OPG), sur fond de divergences sur le commandement et la gestion de la guerre au Moyen-Orient. L’UE a voulu se démarquer, en se concentrant sur la sécurité maritime sans risquer une confrontation directe avec les Houthis. Josep Borrell, le Haut représentant de l’UE pour les affaires étrangères, a souligné que l’Opération Aspides était « non engagée dans des opérations contre les Houthis sur le sol yéménite » et se limitait à une « action en légitime défense » maritime. Un choix stratégique, mais aussi un aveu de la fragilité de l’approche européenne face à la crise.

Une impasse tactique et diplomatique

La mission européenne n’a pas empêché le groupe d’Ansar Allah de maintenir son emprise sur des points stratégiques comme Hodeïda, un port crucial pour le trafic maritime et l’approvisionnement en armes. Malgré les efforts de médiation internationale, comme l’Accord de Stockholm de 2018, les Houthis ont consolidé leur contrôle sur une partie importante du territoire yéménite, permettant ainsi la continuité de leurs attaques contre le commerce maritime. Les navires de commerce se retrouvent pris en otage par un acteur non étatique bénéficiant de ressources militaires et économiques d’Iran.

Il est évident que l’Opération Aspides, tout comme l’Opération Guardian Prosperity, peine à endiguer cette menace à long terme. En effet, à chaque nouvelle escalade, la situation ne fait que se détériorer, comme l’illustre l’attaque contre le navire grec MV Sounion, transportant 150 000 tonnes de pétrole brut, en août 2024. Alors que les Européens ont intensifié leurs patrouilles, la menace de blocages du détroit de Bab al-Mandeb demeure.

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Une solution à long terme : l’intégration du Yémen dans un cadre régional

Face à ce constat, l’UE doit revoir sa stratégie vis-à-vis du Yémen et de l’ensemble de la région. Le contrôle des Houthis sur le Yémen, renforcé par l’influence iranienne, n’est pas simplement une menace locale. Il fait partie d’une stratégie géopolitique plus vaste, que l’Europe a sous-estimée pendant des années. La solution ne peut se limiter à la protection des routes maritimes ; il est impératif que l’UE soutienne la réactivation d’un processus de paix véritable, en s’attaquant aux racines du conflit et en réduisant le pouvoir des Houthis sur le terrain.

Dans cette optique, il devient crucial pour l’UE de renforcer sa coopération avec le gouvernement yéménite reconnu internationalement. Ce soutien ne doit pas se contenter de simples discours, mais passer par des actions concrètes : aider à la reconstruction des forces de sécurité yéménites, financer l’équipement des garde-côtes et coopérer avec d’autres pays de la région pour établir un réseau de sécurité maritime fiable. Une telle approche pourrait ouvrir la voie à une intégration des côtes du Yémen dans un dispositif régional de sécurité maritime.

Conclusion : un futur incertain

L’Opération Aspides, dans sa forme actuelle, est vouée à l’échec si elle demeure une réponse purement défensive. Si l’UE désire vraiment préserver la sécurité des routes maritimes stratégiques de la mer Rouge, elle devra impérativement adapter sa stratégie à un long terme et investir dans la stabilisation politique du Yémen. Car sans une résolution du conflit interne, les menaces à la sécurité maritime ne cesseront de se multiplier. Le détroit de Bab al-Mandeb, porte d’entrée vers la mer Rouge, restera ainsi un pion dans le jeu géopolitique du Moyen-Orient, entre les mains d’un acteur dont les ambitions, soutenues par l’Iran, risquent de prolonger la prise d’otage de ce carrefour vital du commerce mondial.

Sources :

  • Entretien avec un responsable gouvernemental yéménite, septembre 2024
  • Entretien avec un diplomate européen, octobre 2024
  • Rapport de l’Union européenne sur l’Opération Aspides, novembre 2024

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