ANALYSE – Syrie, les Kurdes et l’inconnue al-Salama : L’équilibre impossible de l’après-Assad

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Un nouvel homme fort entre diplomatie et tensions
Depuis la chute du régime de Bachar el-Assad en décembre 2024, la Syrie traverse une phase critique de transition. Dans ce paysage incertain, une figure émerge : Hussein al-Salama, chef du renseignement du gouvernement transitoire. Son rôle est central, mais périlleux : gérer la question kurde et redéfinir les relations entre l’État syrien et les Forces démocratiques syriennes (FDS), dominées par les milices kurdes YPG.
Le nord-est du pays, stratégique à la fois pour ses ressources et sa position, reste majoritairement sous contrôle kurde. Soutenues depuis des années par les États-Unis et la France dans la lutte contre Daech, les YPG sont considérées comme une menace existentielle par la Turquie, qui les assimile au PKK. Entre pressions internationales et intérêts contradictoires, al-Salama manœuvre entre Paris et Washington, à la recherche d’un compromis fragile.
Les Kurdes pris entre trois feux
La situation kurde résulte de plus d’une décennie de guerre, d’alliances fragiles et de promesses non tenues. Les YPG, colonne vertébrale des FDS, ont assuré stabilité et sécurité dans plusieurs zones libérées de l’emprise djihadiste. Mais Ankara considère leur simple existence comme une provocation à sa sécurité nationale. Depuis 2016, la Turquie mène des offensives successives pour créer une zone tampon de 30 km et empêcher toute forme d’autonomie kurde à sa frontière.
En janvier 2025, cette stratégie s’est intensifiée. L’armée turque, soutenue par les milices arabes du Syrian National Army, a lancé une opération de grande envergure, prenant le contrôle de villes clés comme Tal Rifaat et Manbij. Les déclarations des dirigeants turcs ont été sans ambiguïté : les YPG doivent disparaître.
Dans ce contexte tendu, les efforts diplomatiques d’al-Salama sont essentiels mais limités. Chaque proposition d’intégration des FDS dans le nouvel État syrien se heurte à la fois à l’hostilité d’Ankara et à la méfiance des Kurdes, déterminés à préserver les acquis de leur autonomie de facto.
Les missions diplomatiques entre Paris et Washington
En mai 2025, al-Salama s’est rendu à Paris. La France, présente militairement dans le nord-est syrien avec un petit contingent, soutient politiquement les FDS. Mais les entretiens n’ont débouché sur aucune avancée. Tandis que Paris plaide pour une reconnaissance politique des FDS, le gouvernement syrien transitoire, influencé par Ankara, rejette toute forme d’autonomie kurde.
Les échanges avec Washington ont été encore plus compliqués. Bien que les États-Unis aient soutenu les YPG, dès 2014, dans la lutte contre l’État islamique, leur stratégie actuelle tend vers un désengagement. La réélection de Donald Trump a ravivé les spéculations sur un retrait complet des 900 soldats des forces spéciales encore présents en Syrie. Ce retrait exposerait les Kurdes à une double menace : l’hostilité d’Ankara et les velléités de Damas.
Les Américains, malgré un certain respect pour la figure d’al-Salama, ne paraissent pas vouloir s’investir dans une redéfinition de l’ordre syrien. Leur attention stratégique est tournée ailleurs.
Un équilibre impossible
Pris entre des intérêts antagonistes, al-Salama doit maintenir l’intégrité territoriale de la Syrie sans déclencher une nouvelle guerre civile. Mais il lui est difficile d’ignorer la force militaire, l’enracinement populaire et l’expérience institutionnelle des Kurdes. Leur démantèlement sans garanties serait une erreur stratégique et morale.
Parallèlement, la pression turque ne faiblit pas. Pour Ankara, aucune solution n’est acceptable si elle implique une autonomie kurde. Et sa mainmise sur certaines factions arabes pro-turques en Syrie lui donne un pouvoir de blocage redoutable. Al-Salama, malgré ses efforts, opère dans un cadre de plus en plus contraint.
Scénarios à court et moyen terme
À court terme, le statu quo semble probable : les Kurdes conserveront leur territoire, mais sous menace permanente. Le dialogue avec Damas reste gelé, les perspectives d’intégration théoriques. À moyen terme, tout dépendra des décisions américaines. Un retrait complet ouvrirait la voie à une offensive turque ou forcerait les FDS à composer avec Damas dans des conditions défavorables.
La France, seule, ne peut compenser l’absence américaine. La Russie, affaiblie depuis la chute d’Assad, pourrait chercher à revenir dans le jeu comme médiatrice, mais son influence reste réduite.
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Hussein al-Salama tente de préserver l’unité syrienne en négociant avec les Kurdes et en contenant les ambitions turques. Mais sans un engagement fort et cohérent de la communauté internationale, sa mission ressemble à une entreprise désespérée. Les Kurdes risquent une fois de plus d’être les perdants d’une guerre qui n’est plus la leur. Et la Syrie post-Assad pourrait, faute de consensus, sombrer dans une nouvelle phase de conflits territoriaux, dominés non par des projets politiques, mais par la force des armes.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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