CHRONIQUE – À ceux qui pensent que le wokisme est terminé

Par Philippe Pulice
Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, une idée a fait son chemin jusqu’à devenir, pour beaucoup, une conviction : le wokisme serait en train de vivre ses derniers instants. Il faut dire que le président américain n’a pas fait dans la demi-mesure. Dès son investiture, il a engagé une offensive de grande ampleur contre l’idéologie woke afin d’en freiner l’essor.
Pour autant, je me garderais bien de conclure que le wokisme est en train de disparaître. Dès les premières mesures prises par Donald Trump, j’attirais d’ailleurs l’attention sur un possible effet boomerang. Car la méthode Trump, par sa brutalité et ses excès, renforce les clivages, radicalise les camps et peut même susciter un élan de sympathie envers ceux qui se présentent comme les victimes du trumpisme, notamment au sein de l’Union européenne.
Il existe une idée répandue selon laquelle ce qui se passe aux États-Unis finit souvent par se produire en Europe quelques années plus tard. Si cette idée est fondée, le combat contre le wokisme risque d’être complexe. Car, en France comme dans une grande partie de l’Europe de l’Ouest, cette idéologie a eu tout le temps de s’installer sans rencontrer de réels obstacles. À tel point que l’on pourrait emprunter au répertoire lexical des militants wokes l’un de leurs termes les plus emblématiques : le wokisme est devenu systémique. En d’autres termes, celui-ci est ancré dans le fonctionnement global de notre société, en particulier de ses institutions et de sa culture. C’est justement parce qu’il s’est installé qu’on n’en parle quasiment plus, ce qui peut laisser croire à sa disparition. Or, ce n’est pas parce qu’un sujet est absent du débat public qu’il n’existe pas. Prenons l’exemple du VIH/sida. Qui en parle ? Pourtant, des milliers de personnes sont encore contaminées chaque année en France.
Une stratégie d’une redoutable habileté
Je soutiens que le wokisme a, pour l’instant, remporté la bataille culturelle en France. Si tant est que le terme de « bataille » soit pertinent : une bataille suppose des affrontements, or ceux-ci ont été rares et les résistances, faibles. Son succès tient à une stratégie d’une redoutable habileté, reposant sur l’entrisme, la manipulation et le mensonge. Les ressorts de l’idéologie woke font partie de notre quotidien, à tel point qu’on ne les remarque même plus. Le succès d’une idéologie se mesure au degré de cécité collective qu’elle parvient à produire.
Les faits sont là. Regardons les principales conquêtes du wokisme dans notre pays.
La première est sans doute la plus décisive. Sans elle, rien, ou presque, n’aurait été possible. Elle a ouvert la voie à toutes les autres. Véritable cheval de Troie de l’idéologie woke, elle permet de comprendre comment celle-ci a remporté la bataille culturelle en France, mais aussi pourquoi les résistances ont été si faibles et pourquoi le silence l’entoure désormais. Il s’agit de l’emprise sur les esprits, qui s’est d’abord manifestée par la confiscation de la parole.
C’est la consécration de la cancel culture, le bras armé du wokisme. Son objectif est simple : réduire au silence ceux qui contestent l’idéologie woke, ou même ceux qui refusent simplement d’en adopter les codes. Campagnes de dénigrement, procès, harcèlement, intimidations, menaces en tout genre. Son efficacité a été telle qu’elle a fait des émules, notamment au sein de la classe politique et des grands médias. L’esprit de la cancel culture a fini par s’institutionnaliser.
Se taire pour ne pas prendre de risques
Chacun est contraint de peser soigneusement ses mots, mais aussi ses prises de position, ses comportements et parfois même ses silences afin d’éviter toute forme de lynchage. Et malgré toutes les précautions, il est parfois impossible de passer entre les mailles du filet. Maîtriser les nouveaux codes de la respectabilité est devenu un exercice périlleux : le moindre faux pas peut coûter cher. Reconnaissons qu’il est rarement agréable d’être publiquement insulté et diffamé. Si vous craignez d’être traité de raciste, de facho, de macho, de sexiste, de masculiniste, de complotiste, d’agent de Poutine, d’extrémiste — de droite, bien évidemment — sans parler de tous les qualificatifs se terminant par « phobe », alors le plus simple est de vous taire. Le silence présente un avantage : il est confortable. Mais il a aussi un prix.
L’esprit de la cancel culture appauvrit profondément le débat public. Encore faut-il parler de débat. Un débat suppose une confrontation d’idées. Or les idées passent au second plan. L’objectif n’est plus de convaincre mais de discréditer son adversaire. Tous les moyens deviennent dès lors légitimes s’ils sont efficaces : caricatures, procès d’intention, mensonges, mauvaise foi.
Un jeu de dupes
Force est de constater que l’esprit de la cancel culture inspire la peur. Une forme de terrorisme intellectuel s’est mise en place. Si le wokisme a incontestablement séduit une partie de la société, il a également réussi à faire adopter par la contrainte plusieurs de ses ressorts. Le triptyque « diversité, égalité et inclusion » en constitue l’un des exemples les plus emblématiques. Connaissez-vous une grande entreprise qui ne « joue pas le jeu » ? Croyez-vous qu’elles agissent toutes par conviction ? Ou plutôt par crainte d’être montrées du doigt, vouées à l’opprobre ou ostracisées ? Car, pour éviter toute forme de lynchage, mieux vaut afficher les codes de la respectabilité. Mieux vaut montrer « patte blanche » et, idéalement, « laver plus blanc que blanc ». Le zèle devient une forme d’assurance.
Les publicités en sont le parfait exemple. On a le sentiment que le but des annonceurs n’est plus de donner envie d’acheter un produit, mais avant tout d’afficher leur conformité aux nouveaux codes de respectabilité. Le cahier des charges est scrupuleusement respecté. La représentation de la diversité est devenue quasi obsessionnelle. Elle s’impose d’autant plus que plane en permanence le spectre du racisme. Un terme fréquemment dévoyé, mais qui conserve un pouvoir redoutable. Les marques tiennent plus que tout à leur image. Quiconque s’écarterait de ces nouveaux codes s’exposerait immédiatement à être taxé de raciste. C’est la deuxième conquête du wokisme : la mise en avant systématique des populations dites minoritaires dans toutes les représentations de la société.
Une représentation de « monsieur et madame Tout-le-Monde » peu flatteuse
Quant au principe d’inclusion, certaines de ses déclinaisons donnent lieu à des situations particulièrement affligeantes. Restons dans le domaine de la publicité, qui constitue un excellent révélateur des transformations culturelles de notre société. Au nom de la volonté de ne créer aucune hiérarchie entre les individus, y compris sur le plan esthétique, les publicitaires semblent avoir délaissé les mannequins traditionnels au profit de « monsieur et madame Tout-le-Monde ». Le contraste est saisissant. Une question mérite alors d’être posée : quelle image ces publicitaires se font-ils au juste de « monsieur et madame Tout-le-Monde » ? À voir certaines campagnes, on finit par se demander si, à leurs yeux, le peuple est forcément peu séduisant, peu élégant, voire vulgaire. Plus largement, au-delà du choix des personnages, nous sommes bien loin de l’excellence plastique qui caractérisait nombre de campagnes publicitaires des décennies passées, souvent érigées en références artistiques.
Et c’est parfaitement cohérent. Le « beau » n’est que l’un des nombreux repères remis en cause, parce qu’ils appartiennent à cet ordre établi que les wokes entendent faire tomber. C’est, à mes yeux, la troisième conquête du wokisme : la déconstruction méthodique de nos repères culturels.
La face sombre de l’humanité
La déconstruction à laquelle nous assistons relève en réalité d’un processus qui s’inscrit dans le temps long, dont la finalité est ignorée par les uns et délibérément occultée par les autres. Pourquoi ? Parce qu’elle met en lumière une réalité que beaucoup refusent de voir, et plus encore d’accepter : notre humanité n’est pas uniquement animée par des idéaux généreux. Elle est aussi traversée par des passions moins avouables, telles que la jalousie, le ressentiment ou l’esprit de revanche.
La déconstruction ne consiste pas uniquement à remettre en cause ce qui entretient des discriminations ou enferme certains individus dans des schémas parfois injustes et destructeurs. Cette ambition est d’ailleurs tout à fait légitime. Mais elle ne constitue, selon moi, que la première étape du processus.
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L’inversion des rapports de force
La seconde étape est d’une tout autre nature. Il ne s’agit plus seulement de corriger des déséquilibres, mais d’inverser les rapports de force et les systèmes de valorisation. Ce qui était hier considéré comme minoritaire, voire marginal, est appelé à devenir dominant. Inversement, ce qui est aujourd’hui dominant est appelé à devenir minoritaire. Mais ce sont là des choses qui ne se disent pas. Bien évidemment. Ce n’est ni noble ni vertueux. Pourtant, cette logique apparaît clairement dès lors que l’on observe le mouvement dans son ensemble, à condition de ne pas se laisser aveugler par l’idéologie ou par la peur d’affronter cette part sombre de notre humanité.
Tous nos repères sont remis en cause et rien ne semble être épargné. Les illustrations de cette déconstruction sont innombrables. Certaines sont plus visibles que d’autres ou suscitent davantage d’émoi. Le regard que notre société porte sur le délinquant en est l’une des plus frappantes.
Que constate-t-on ? Le délinquant jouit d’une sorte de statut qui le rendrait intouchable, excusé d’avance car, s’il en est là, c’est parce qu’il serait avant tout une victime de la société. En d’autres termes, il passe du statut de délinquant à celui de victime. La compassion change alors de camp. Elle se porte davantage sur le délinquant que sur la victime. D’ailleurs, évoquer la délinquance, en particulier lorsqu’elle implique des personnes issues de la diversité, vous rend immédiatement suspect. Là encore, il est difficile d’échapper aux nombreuses étiquettes destinées à vous discréditer. Quant à la justice, nombreux sont ceux qui considèrent qu’elle accompagne ce mouvement par une clémence de plus en plus difficile à comprendre. D’où ce profond sentiment d’injustice qui traverse une partie de la société.
Les affaires de Robert Ménard et d’Olivier Bourjot, maire de Chessy, en témoignent. Tous deux ont refusé de célébrer le mariage d’une personne faisant l’objet d’une obligation de quitter le territoire français (OQTF), estimant qu’il existait une contradiction entre une mesure d’éloignement et la célébration d’un mariage. La justice en a décidé autrement : Robert Ménard est poursuivi, tandis que la commune de Chessy a été condamnée à verser 6 000 euros au couple.
Une autre illustration de cette déconstruction réside dans le traitement réservé à nos traditions.
Le refus de l’évidence
L’évocation de notre histoire ne peut plus se faire sans être accompagnée d’un récit accusateur et culpabilisateur, destiné à nourrir un sentiment de repentance. La traite négrière, par exemple, est bien souvent réduite à la seule responsabilité de l’Occident, au prix d’une lecture partielle de l’Histoire. Nos traditions culinaires, nos fêtes, notre héritage chrétien, la notion de « Français de souche » — présentée comme l’expression d’un groupe dominant face à des populations dites dominées —, la famille traditionnelle, l’attachement au drapeau ou aux frontières : autant de sujets devenus sulfureux, tabous, toxiques. La remise en cause va bien au-delà de certains aspects de notre héritage : elle s’étend jusqu’à son existence même et à sa légitimité. Ce n’est plus une simple déconstruction. C’est un déni de ce que nous sommes. Plus troublant encore, les Français sont enjoints à ne plus « voir ce qu’ils voient ». Autrement dit, à s’infliger une forme de cécité volontaire. Dois-je rappeler que la France compte des dizaines de milliers d’édifices directement liés au christianisme ? Notre patrimoine témoigne de notre histoire. La nier ne la fera pas disparaître.
Les polémiques récurrentes autour des banquets du Canon Français sont révélatrices de cette fronde. Célébrer la gastronomie française, mettre à l’honneur des produits du terroir, afficher le drapeau national ou revendiquer un héritage culturel commun suffisent à susciter des accusations de repli identitaire ou d’extrémisme. Tout ce qui ne promeut pas la diversité, au sens le plus large du terme, devient condamnable. Les Français l’ont compris.
La quatrième conquête du wokisme compte parmi les plus sensibles. C’est aussi l’une de celles dont on parle le moins : l’institutionnalisation de la théorie du genre. D’ailleurs, le simple emploi du mot « théorie » est devenu un marqueur. Ses opposants parlent de « théorie du genre », tandis que ses partisans lui préfèrent l’expression « études de genre ». Les mots ont leur importance.
Les enfants apprendront à faire la différence
L’un des principes fondamentaux de la théorie du genre consiste à dissocier le sexe biologique de l’identité de genre. Cette conception s’est imposée dans le débat public, mais aussi dans les institutions. Les élèves apprendront à distinguer ces deux notions dans le cadre du programme EVARS (éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle), et ce dès la classe de cinquième.
Les transitions de genre se sont multipliées sous l’effet de leur banalisation. Les chiffres précis restent difficiles à établir. Ils témoignent néanmoins d’une progression spectaculaire. Entre 2018 et 2022, les demandes de changement de sexe à l’état civil sont passées de 391 à 1 811. Dans le même temps, le nombre de personnes prises en charge par l’Assurance maladie au titre d’une transidentité ou d’une dysphorie de genre est passé d’environ 9 000 en 2020 à plus de 22 000 en 2023.
Une pédagogie ludique et d’un nouveau genre
Chacun connaît, de près ou de loin, une personne ayant entrepris une transition de genre. Ce sont principalement les jeunes générations qui sont concernées. Je laisserai sous anonymat le cas d’une adolescente transgenre, sous traitement hormonal, dont j’ai appris qu’elle travaillerait cet été afin de financer une intervention chirurgicale destinée à poursuivre sa transition…
Enfin, l’heure est à la normalisation de toutes les identités de genre et de toutes les orientations sexuelles. Les stéréotypes doivent être déconstruits dès le plus jeune âge. Les spectacles de drag queens destinés aux enfants se multiplient sous le regard souvent embarrassé de parents qui n’osent plus exprimer leurs réserves.
Oui, je l’affirme : le wokisme a remporté la bataille culturelle. Il s’est institutionnalisé. C’est précisément pour cette raison qu’il sera particulièrement difficile à combattre, si toutefois nous décidons un jour de le combattre véritablement. Déloger les ressorts d’une idéologie devenue systémique est infiniment plus complexe que de s’opposer à un simple courant d’idées.
La convergence des intérêts
Le mouvement poursuit son expansion, car le processus de déconstruction n’en est qu’à sa première étape. Le wokisme agit comme une locomotive. Il agrège tous ceux qui veulent renverser l’ordre établi, et ils sont nombreux. Les révolutionnaires d’hier rejoignent les révolutionnaires d’aujourd’hui. Il sert également les intérêts de ceux qui promeuvent l’immigration massive comme de ceux qui souhaitent l’affaiblissement des États-nations. Les intérêts des uns et des autres convergent, créant des synergies qui renforcent encore sa dynamique.
Celle-ci est d’autant plus puissante que le mouvement a été récupéré par un parti politique, et non des moindres : LFI. Le concept de « Nouvelle France » illustre parfaitement cette logique d’inversion des rapports de force que j’ai décrite précédemment. Nous sommes bien loin de la simple correction des déséquilibres. L’objectif est de faire émerger un nouveau modèle de société. N’est-ce pas Mathilde Panot qui a évoqué une France « chrétienne et blanche fantasmée » ?
Non, le wokisme n’est pas terminé et il a même de beaux jours devant lui.
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