CONFÉRENCE : La France à la recherche d’une « politique arabe » introuvable

Entre le déclin de l’influence traditionnelle du Quai d’Orsay et le basculement vers un monde multipolaire, une grande conférence de trois tables rondes, organisée par l’Institut Valmy, présidé par Julien Aubert, et Le Diplomate média de Roland Lombardi, le 3 décembre dernier à Paris, a réuni anciens diplomates et experts. Le constat est sans appel : la « politique arabe de la France », héritage gaullien sanctuarisé par François Mitterrand, doit mourir pour laisser place à un réalisme chirurgical. Récit d’un changement de paradigme. Cette semaine découvrez ici le résumé de la première table ronde réunissant Florence Kuntz, Hubert Védrine et Georges Kuzmanovic…
Par la Rédaction du Diplomate média
Le crépuscule d’un mythe ? Pendant des décennies, l’expression a agi comme un talisman. En effet, la « politique arabe de la France » évoquait jadis une indépendance superbe, un trait d’union entre l’Occident et l’Orient, une capacité, un super-pouvoir, de Charles de Gaulle à Dominique de Villepin, à dire « non » aux alignements atlantistes et aux décisions stratégiques immédiates aveugles d’un lendemain qui apportera sa cohorte de déstabilisations et de soucis (sécurité, terrorisme, migrations…).
Mais en ce début d’année 2025, le miroir est brisé. Réunis sous l’égide de l’Institut Valmy et du Diplomate média, Hubert Védrine, Florence Kuntz et Georges Kuzmanovic ont procédé à une autopsie sans concession de cette ambition séculaire, et on peut dire franchement que cette conférence de plusieurs tables rondes (diffusées sur notre chaîne YouTube avec un article résumé ici chaque semaine) apporte un vent frais aux débats géopolitiques français. Entrons donc dans le vif du sujet.
Pour Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères, le diagnostic commence par une purge sémantique. « Il faut se débarrasser de l’expression ‘politique arabe’ », martèle-t-il d’emblée. Pourquoi ? Parce qu’elle présuppose une unité qui n’existe plus, si tant est qu’elle n’ait jamais existé. Dans un espace fragmenté où le Maroc et l’Algérie se regardent en chiens de faïence, où les monarchies du Golfe s’émancipent par les accords d’Abraham et où l’Égypte joue sa propre partition sécuritaire et se bat corps et âmes contre l’idéologie de la secte « frères musulmans », où la « question palestinienne » est dénigrée par la majorité des pays arabes, l’idée d’une stratégie globale française relève, selon lui, de la « pensée magique ».

L’Europe, « concept creux » ou carcan ?
Le dossier de l’influence française ne peut faire l’économie d’un détour par Bruxelles. Ici, le constat est celui d’un divorce entre les ambitions affichées et la réalité des rapports de force. Florence Kuntz, ancienne parlementaire européenne, dénonce l’inefficacité des instruments communautaires. « Bruxelles cumule tous les reproches : empilement de processus technocratiques et échecs politiques », souligne-t-elle, citant les 30 ans du processus de Barcelone, devenu au fil du temps une coquille vide, la piqûre de rappel est fatale.
L’article de foi de la « souveraineté européenne » se heurte à une réalité géographique brutale : l’Union européenne est aujourd’hui « obsédée » par son flanc oriental. La guerre en Ukraine a déplacé le centre de gravité vers les pays baltes et la Pologne, pour qui la Méditerranée est une abstraction lointaine. Résultat : la France se retrouve isolée dans sa volonté de stabiliser le Sud. Pire, ses propres voisins, comme l’Italie de Giorgia Meloni ou l’Espagne de Pedro Sánchez, n’attendent plus de consensus européen pour défendre leurs intérêts énergétiques ou migratoires avec Alger ou Rabat. L’Europe n’est plus un multiplicateur de puissance, mais un cadre où chaque État joue sa partition, souvent au détriment de l’influence française.

Le « moment Trump » : La fin du magistère moral
Le retour de Donald Trump aux affaires à Washington vient clore définitivement l’ère de l’Occident missionnaire. Pour les intervenants, c’est la fin du « prosélytisme des valeurs ». Georges Kuzmanovic, président de République souveraine, pointe l’incohérence d’une diplomatie française qui a trop longtemps tenté de conjuguer droits de l’homme et interventions militaires. « Que sommes-nous allés faire en Libye ? », interroge-t-il, rappelant que le chaos sahélien actuel est le fils direct de cette intervention menée sous couvert de morale.
Hubert Védrine appelle à une forme d’opportunisme face au président américain. Si Trump se désintéresse du ‘droit international’ – ce concept que Védrine qualifie de « Dieu auquel on croit sans jamais l’avoir vu » – il ouvre paradoxalement des brèches. En n’ayant aucun affect particulier pour le statu quo au Proche-Orient, Trump pourrait forcer des lignes que les Européens, tétanisés par leur propre impuissance, n’osent plus tracer. « Soyons opportunistes, utilitaristes, voire cyniques », suggère l’ancien ministre. Le réalisme doit l’emporter sur l’incantation.

Le décrochage matériel : Le muscle fait défaut
Au-delà des concepts, c’est la question des moyens qui inquiète. Un article sur la diplomatie française ne saurait ignorer le déclin de ses leviers d’action. Georges Kuzmanovic dresse donc un inventaire sombre : désindustrialisation massive, perte d’influence du réseau culturel et éducatif, et affaiblissement du corps diplomatique. « La diplomatie n’est rien sans le muscle », rappelle-t-il.
La France, autrefois deuxième réseau diplomatique mondial a reculé, le premier reste le Département d’État Washingtonien. Si le succès à l’exportation du Rafale fait figure d’exception, il ne masque pas les difficultés de l’industrie de défense à suivre les cadences de production d’un monde qui se réarme massivement. La force de la France résidait dans sa capacité à offrir une « troisième voie » technologique et nucléaire. Aujourd’hui, la Chine et la Russie occupent ce terrain en proposant des partenariats « sans conditions », là où Paris continue de lier ses aides à des exigences de gouvernance de plus en plus mal reçues par le « Sud Global ».

L’équilibre intérieur : La diplomatie sous tension domestique
Enfin, la table ronde a soulevé un lièvre souvent passé sous silence : la corrélation entre politique étrangère et paix civile. Avec les plus importantes communautés juives et musulmanes d’Europe, la France ne peut plus mener sa politique au Proche-Orient sans en mesurer les répercussions immédiates dans ses propres banlieues.
Face à cette « polarisation », la tentation de l’équilibre est forte, mais Védrine la juge stérile. « Si vous prenez des positions équilibrées, vous n’êtes nulle part ». Pour lui, la France doit se positionner non comme un arbitre moral, mais comme un « pays de solutions ». En se concentrant sur des médiations concrètes (Liban, transition énergétique en Égypte, gestion migratoire avec le Maghreb), elle peut espérer apaiser les tensions domestiques tout en restant pertinente sur la scène internationale.

Vers un « Gaullo-Mitterrandisme » 2.0 ?
L’heure n’est plus aux grandes visions lyriques du monde arabe. L’article qui s’écrit aujourd’hui pour la France est celui d’une transition nécessaire : Quitter les habits d’une puissance coloniale repentie ou d’un professeur de morale universelle pour endosser ceux d’une puissance d’équilibre, consciente de ses limites mais jalouse de son autonomie.
La « politique arabe » de la France est morte. Vive la diplomatie des intérêts. Comme le rappelait le général de Gaulle : « Les circonstances commandent ». En 2025, ces circonstances commandent à la France de troquer ses illusions contre un scalpel, afin de découper, pays par pays, les lambeaux de son influence perdue.
Suite la semaine prochaine…
Visionnez la conférence, la première table ronde en suivant ce lien :
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