DÉCRYPTAGE – Bangkok regarde vers l’Est : La guerre au Moyen-Orient et le réalignement asiatique

DÉCRYPTAGE – Bangkok regarde vers l’Est : La guerre au Moyen-Orient et le réalignement asiatique

lediplomate.media — imprimé le 09/05/2026
Bangkok regarde vers l'Est
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

La guerre israélo-américaine contre l’Iran produit des effets géopolitiques qui dépassent largement le théâtre moyen-oriental. Parmi les plus significatifs figure le glissement progressif de l’Asie du Sud-Est hors de l’orbite d’influence américaine, un processus dont la Thaïlande est l’emblème le plus éloquent. Les déclarations du ministre thaïlandais des Affaires étrangères, Sihasak Phuangketkeow, au Washington Post ne sont pas un accès d’humeur : elles dressent le portrait d’un allié historique de Washington qui, laissé seul face aux conséquences économiques d’un conflit qu’il n’a pas voulu, commence à regarder ailleurs.

« Cette guerre n’aurait jamais dû avoir lieu. » La phrase, répétée à deux reprises en quelques jours — d’abord à Krabi, en marge d’une rencontre avec son homologue chinois Wang Yi, puis dans l’entretien accordé au quotidien américain — est un réquisitoire mesuré mais sans équivoque. Bangkok ne condamne pas directement Washington, mais le message est limpide : la déstabilisation du Golfe Persique est un choix américain, et ceux qui la subissent sans l’avoir décidée sont en droit de demander des comptes.

Les pertes sont considérables. La flambée des prix du carburant et des engrais a frappé de plein fouet les économies d’Asie du Sud-Est, dépendantes des importations et structurellement exposées aux chocs sur les matières premières. La réponse américaine, selon le ministre Sihasak, s’est limitée à une offre — presque dérisoire dans sa logique commerciale — d’acheter du pétrole et du gaz made in USA, comme si le problème résidait dans l’absence d’un fournisseur alternatif et non dans des prix stratosphériques et l’insécurité des routes maritimes. « Ils ne nous ont pas contactés en disant : nous comprenons que vous subissez les conséquences et nous pouvons vous aider », a expliqué le ministre, soulignant l’absence de toute véritable stratégie de partage du fardeau de la part de l’administration Trump.

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C’est dans ce vide partenarial que s’engouffrent les autres puissances. La Russie, tout d’abord. Le ministre thaïlandais de l’Agriculture, Suriya Jungrungreangkit, s’est rendu à Moscou pour négocier des livraisons d’engrais, une initiative qui répond à des besoins immédiats mais qui revêt une signification géopolitique précise : contourner les goulets d’étranglement du marché mondial en se tournant vers un acteur sous sanctions. Bangkok explore également l’achat de brut russe, bien que la réticence des banques thaïlandaises — craignant d’éventuelles violations du régime de sanctions américain — freine l’opération. C’est le paradoxe d’un pays qui cherche à résoudre le problème engendré par la guerre américaine en s’adressant à un rival systémique de Washington, mais avec l’hypothèque toujours présente de l’extraterritorialité des sanctions américaines.

Ensuite, la Chine. La rencontre entre Sihasak et Wang Yi à Krabi n’est pas une simple visite de courtoisie : c’est le signal d’un réalignement en cours. La Thaïlande, qui a historiquement su habilement équilibrer ses relations entre Washington et Pékin, décrit aujourd’hui la Chine comme un partenaire « plus fiable ». Non que Pékin ne poursuive pas ses propres intérêts de superpuissance — Sihasak le reconnaît explicitement — mais parce que « nous savons quels sont ces intérêts fondamentaux ». La prévisibilité chinoise, alliée à une capacité à offrir une coopération économique sans exiger d’alignements idéologiques contraignants, semble préférable à Bangkok face à l’imprévisibilité américaine, faite de guerres préventives, de campagnes tarifaires soudaines et de programmes d’aide démantelés sans préavis.

Oman, troisième étape de la diplomatie thaïlandaise dans cette crise, ajoute une pièce supplémentaire au puzzle. Le ministre Sihasak s’est rendu à Mascate pour plaider la cause du passage sécurisé des navires par le détroit d’Ormuz, mais n’y a trouvé que des interlocuteurs pessimistes quant à un cessez-le-feu à court terme. Un pessimisme que le ministre partage, justifié par une observation lucide : les objectifs de l’administration Trump « semblent changer constamment ». D’abord le changement de régime à Téhéran, puis la fin du programme nucléaire iranien, aujourd’hui le blocus naval prolongé. Cette errance stratégique — qui ne se manifeste pas seulement dans la guerre mais aussi dans la guerre commerciale et tarifaire — érode la crédibilité de Washington en tant que garant de l’ordre international.

La Thaïlande n’est pas en train de rompre avec les États-Unis. Mais elle diversifie ses dépendances stratégiques d’une manière qui redessine la carte géopolitique de l’Asie du Sud-Est. Le message de Bangkok est clair : si la guerre au Moyen-Orient est un choix américain, ses conséquences économiques ne peuvent retomber exclusivement sur les épaules de ceux qui n’ont pas pris cette décision. Et si Washington n’offre pas de solutions, d’autres acteurs — la Russie et la Chine en tête — sont prêts à combler le vide. Ce n’est pas une trahison : c’est la logique élémentaire de la survie dans un ordre international où l’allié le plus puissant se révèle, dans les moments de crise, aussi le plus distrait.

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