DÉCRYPTAGE – Coup de fil Macron – Poutine : Friture sur la ligne du téléphone rouge

Par Raphaëlle Auclert
Ce 1er juillet le président français a téléphoné à son homologue russe. Une première depuis trois ans.
Faut-il se réjouir de ce rétablissement du contact et comment l’interpréter : nouvelle main tendue ou énième acte du théâtre diplomatique ? Et surtout, ce dialogue renouvelé nous rapproche-t-il de la paix en Ukraine qui était, avec l’Iran, au menu des discussions ? Avant d’y répondre, encore faut-il savoir de quelle paix nous parlons, tant elle est à la fois convoitée et rejetée par tous. On ne peut ici faire l’économie d’un petit exercice préliminaire de traduction.
Cessez-le-feu temporaire ou paix durable ?
On se souvient de la « pire erreur de traduction de l’histoire », révélée il y a deux ans par l’Agence nationale de sécurité américaine et qui serait responsable des bombardements d’Hiroshima et Nagasaki. En effet, suite à l’ultimatum adressé par les Alliés au Japon, le Premier ministre Suzuki aurait répondu « Mokusatu », signifiant par là qu’il s’abstenait pour l’instant de tout commentaire. Or il existe un second sens à cette expression, celui de traiter une chose par le mépris, équivalant à « sans commentaire, cela ne mérite pas de commentaire ». Par malheur, c’est cette seconde acception qui a été retenue par les traducteurs et agences de presse, la suite on la connaît…
Dans le cas de l’Ukraine, tout le monde s’échine tant à vouloir la paix qu’on comprend mal pourquoi ils ne sont pas encore tombés d’accord. Décidément plus personne ne semble parler la même langue et les traducteurs ne sont ici d’aucun secours. Car deux conditions indispensables font cruellement défaut, se renforçant ou plutôt s’aggravant l’une l’autre : la volonté et la confiance. Pour la première, Lord Ponsonby nous a appris il y a un siècle que la base de la propagande de guerre consiste précisément à présenter le camp ennemi comme belliciste et le sien comme pacifique. De plus, en l’espèce, force est de constater que le vocable « paix » recouvre des réalités très différentes pour la coalition de l’OTAN et pour Moscou. Précisons d’emblée que les trêves proposées par la Russie à Pâques et le 9 mai ne s’inscrivaient pas à proprement parler dans la séquence de négociations, se rapprochant du concept médiéval de « paix de Dieu », quand les belligérants cessent de l’être pendant un temps sacré où ils partagent les mêmes valeurs. Rien de tel pour Kiev et ses alliés, réclamant une trêve d’un mois comme pause technique en quelque sorte – ou olympique, ainsi que le suggérait le président Macron l’été dernier – pour donner un répit aux parties en attendant d’y voir plus clair et de préparer la paix définitive, la « vraie », ce qui peut en théorie s’entendre.
Mais pas par les Russes. Car ces-derniers n’ont pas oublié les cessez-le-feu conclus dans le cadre des accords de Minsk et d’Istanbul qui, pour les premiers et de l’aveu-même de François Hollande et d’Angela Merkel, « ne visaient qu’à gagner du temps pour armer les Ukrainiens ». Depuis, la confiance est rompue : c’est toute l’impasse actuelle de la diplomatie, qui faisait dire le 9 juin dernier au « Forum du futur 2050 » à un Lavrov désabusé : « Nos meilleurs diplomates, ils sont en première ligne de l’opération spéciale : ce sont nos combattants ». Un comble pour le premier diplomate de la Russie !
Du reste, à l’issue de l’entretien téléphonique entre Poutine et Macron, le communiqué du Kremlin est sans équivoque, le chef de l’État russe y estimant que le conflit en Ukraine était « une conséquence directe de la politique des États occidentaux » qui « ignorent les intérêts de sécurité de la Russie » et favorisent «la prolongation des combats en alimentant le régime de Kiev en divers armements modernes ». Ainsi, pour Moscou une paix ne saurait être envisageable qu’en écartant ce qu’elle nomme les « causes profondes » du conflit, comprendre la volonté d’intégration de l’Ukraine à l’OTAN. L’Élysée en acceptait-il l’augure en évoquant dans son communiqué un « règlement solide et durable » ? Rien n’est moins sûr.
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Un hasard (?) malheureux de l’agenda diplomatique
Amplifiant l’atmosphère de défiance ambiante, l’attaque de drones, concomitante à l’entretien téléphonique entre Paris et Moscou, de l’usine russe d’armement d’Ijevsk située à 970 km de la frontière. Le gouverneur de la région, Alexandre Brétchalov, déplorait sur sa chaîne Telegram trois morts et 45 blessés. Bien que revendiquée par l’armée ukrainienne, une attaque à une telle distance serait impossible sans l’appui technique, surtout en renseignement et imagerie satellite, de ses alliés otaniens – un reproche récurrent dans le discours officiel russe. Dans ces circonstances, le décalage est criant entre « le son et l’image » du pouvoir français, qui ne manque du reste pas une occasion de revendiquer le rôle de chef de file européen de l’OTAN.
A cet égard, cette frappe de drones en rappelle une autre, passée inaperçue dans les médias européens mais pas dans les esprits russes : l’attaque chirurgicale menée à Toropets (région de Tver, à 400km de Moscou), dans la nuit du 17 au 18 septembre 2024, d’un dépôt militaire comprenant des réserves de carburant, des missiles et munitions. L’explosion gigantesque a occasionné un incendie sur 13 km carrés et un séisme de magnitude 2,8, dont l’onde de choc s’est ressentie jusqu’à 320 km du point d’impact. Là encore, l’implication de l’OTAN ne fait aucun doute à Moscou et certains experts militaires considèrent cet événement comme la fin définitive de la croyance, si elle existait encore, des hauts gradés russes dans la bonne volonté des dirigeants occidentaux. Il faut dire que ces derniers, et en particulier le président français dès 2018, ne s’étaient pas distingués par leur russophilie.
Un lourd passif dans la relation franco-russe ou le paradoxe de l’ours
Tout avait pourtant bien commencé : Vladimir Poutine accueilli en grande pompe à Versailles puis à Brégançon en 2017, dès le début du mandat d’Emmanuel Macron. Mais dès l’affaire Skripal, la France a choisi son camp et ce n’était pas celui du Kremlin. Plus récemment, les amabilités ont fusé depuis l’Élysée : allusion à un envoi de troupes françaises en Ukraine en février 2024, plus récemment le chef de l’État français qualifiait son homologue russe tour à tour de menteur ou d’« impérialiste révisionniste », tout en considérant la Russie comme une «menace existentielle pour l’Europe», cette même Europe qui depuis plus d’une décennie arme l’Ukraine pour viser le territoire russe.
On relève ici une situation étonnante que nous qualifierons de paradoxe de l’ours : la Russie donc, vue comme une menace et en même temps dont on s’est habitué à ce qu’elle reste placide devant les provocations et insultes qu’elle essuie en sans relâche. Non, l’ours ne fera rien, tout au plus se contentera-t-il de grogner, décochant en dernier recours un coup de noisetier (la signification d’Orechnik en russe) pour qu’on le laisse tranquille. Le dicton russe a beau dire qu’« il est facile de taquiner l’ours à travers la fenêtre »… est-ce bien prudent ? En plus de nous faire perdre l’amitié et l’estime de nos partenaires russes, cette attitude expose pour le coup gravement nos intérêts et notre sécurité, et pour quels gains ? Elle n’est en aucun cas la voie propice à la désescalade, encore moins celle de véritables négociations de paix.
Quel bilan ?
On peut s’interroger sur les intentions et sur l’impact du chef de l’État en décrochant le combiné du téléphone rouge cette fois-ci : n’y avait-il qu’une gesticulation destinée à Bruxelles et aux Français pour montrer un président qui se pose en interlocuteur privilégié de Moscou et prêt à prendre la relève d’une Amérique décidée à s’extraire de ce qui est devenu, reconnaissons-le, le bourbier ukrainien ? Ou faut-il y voir une tentative sincère de retour à la table des négociations, ou à tout le moins une tentative contrainte par les affres économiques induits par les sanctions et la hausse du prix de l’énergie ? La question reste ouverte.
Cette question, à l’évidence, les Russes ne se la posent même pas. Pour eux la situation est limpide et a été résumée par le locataire du Kremlin dans une interview le 2 février dernier. Consterné par l’interdiction d’une délégation russe à la célébration des 80 ans de la libération du camp d’Auschwitz (que l’on doit pourtant à l’Armée rouge), Poutine assénait un verdict sans appel à l’endroit des élites européennes, les qualifiant de « menu fretin politique » qui «ne sont pas taillées pour leur fonction et dédaignent l’intérêt de leurs citoyens»; plus tôt dans l’entretien, il confiait regretter les «personnalités politiques hors du commun telles que De Gaulle, Mitterrand, Chirac» qui avaient, selon lui, «leur propre opinion et le courage de la défendre». « Aujourd’hui il n’y a quasiment plus de gens de cette trempe », soupirait-il, déjà certain que Trump allait « y mettre de l’ordre » et que « tous viendraient au pied de leur maître en frétillant gentiment de la queue ». On peut toujours s’en offusquer mais ce n’est pas le récent sommet de l’OTAN qui lui a donné tort.
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