DÉCRYPTAGE – Gaza, la guerre après la guerre : Israël décapite le Hamas tandis que le plan Trump reste suspendu

DÉCRYPTAGE – Gaza, la guerre après la guerre : Israël décapite le Hamas tandis que le plan Trump reste suspendu

lediplomate.media — imprimé le 05/06/2026
Capture d’écran – Compte META Benjamin Netanyahou
Capture d’écran – Compte META Benjamin Netanyahou

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

L’élimination de Mohammed Odeh et le retour de la guerre du renseignement

L’annonce israélienne de la mort de Mohammed Odeh, présenté comme le nouveau commandant de l’aile militaire du Hamas dans la bande de Gaza, n’est pas seulement un nouvel épisode d’une guerre qui n’arrive pas à finir. C’est un signal politique, militaire et psychologique. Une frappe aérienne contre un immeuble résidentiel de Gaza-ville, au moins trois morts, douze blessés selon les autorités hospitalières, et, au centre de l’opération, un homme que l’État hébreu désignait comme le nouveau chef des Brigades Ezzedine al-Qassam, après la mort de son prédécesseur Ezzedine al-Haddad.

L’élément le plus important n’est pas seulement l’élimination d’un commandant. C’est la rapidité avec laquelle Israël aurait localisé et frappé le nouveau sommet militaire du Hamas. Si Odeh avait été nommé depuis à peine une semaine, cela signifie que l’appareil de renseignement israélien conserve une capacité de pénétration remarquable à l’intérieur de Gaza. Malgré la destruction, le chaos urbain, la dispersion de la population, la clandestinité des cadres armés et la fragmentation des réseaux de communication, Israël montre qu’il peut suivre presque en temps réel la chaîne de commandement adverse.

Nous sommes ici devant la guerre du renseignement dans sa forme la plus brutale : interceptions, sources humaines, surveillance aérienne, suivi des déplacements, analyse des contacts familiaux, observation des habitudes résiduelles des cibles. La guerre conventionnelle ravage le territoire ; la guerre informationnelle le traverse en silence, identifie, classe, attend et frappe.

La décapitation comme doctrine militaire

La mort d’Odeh s’inscrit dans une stratégie désormais évidente : Israël cherche à décapiter systématiquement le Hamas. Avant lui, Ismail Haniyeh, Yahya Sinwar, Mohammed Deif, Mohammed Sinwar, Ezzedine al-Haddad et d’autres figures de premier plan avaient déjà été éliminés ou visés. La logique est claire : priver le Hamas de continuité de commandement, détruire sa mémoire opérationnelle, rendre impossible la reconstitution d’une direction militaire stable.

Pour Israël, cette ligne poursuit au moins trois objectifs. Le premier est politique et punitif : montrer que le 7 octobre 2023 ne restera pas sans châtiment total. Le deuxième est militaire : empêcher le Hamas de transformer le cessez-le-feu en pause utile pour se réorganiser. Le troisième est psychologique : faire comprendre aux cadres du mouvement qu’aucune promotion interne ne garantit survie, prestige ou protection.

La formule attribuée au ministre de la Défense Israel Katz, selon laquelle tous les responsables du massacre du 7 octobre ont été condamnés à mort où qu’ils se trouvent, est beaucoup plus qu’une déclaration de propagande. C’est une doctrine. Israël revendique ouvertement le droit de poursuivre une guerre sélective même à l’intérieur d’un cadre diplomatique officiellement orienté vers la stabilisation.

C’est là que l’affaire prend tout son sens. Le cessez-le-feu du 10 octobre 2025 n’a pas mis fin à la guerre. Il l’a transformée. Il ne s’agit plus seulement d’occupation terrestre, d’avancées blindées et de bombardements massifs, mais d’opérations ciblées, de raids ponctuels, d’éliminations de cadres, de pression permanente sur les cellules résiduelles du Hamas. Une guerre de basse intensité, mais de très haute portée politique.

Netanyahou entre sécurité, consensus et survie politique

Pour Benjamin Netanyahou, l’élimination d’Odeh est aussi une ressource intérieure. Le Premier ministre israélien gouverne une société blessée, divisée, épuisée par le traumatisme du 7 octobre et par la longue guerre à Gaza. Chaque élimination d’un dirigeant du Hamas permet de montrer que la promesse faite après le massacre est tenue : retrouver, frapper, éliminer.

Mais il existe un autre niveau, plus interne encore et plus délicat. Netanyahou doit démontrer qu’il n’est prisonnier ni du plan américain, ni des médiateurs arabes, ni de la pression internationale. Il doit pouvoir dire à la droite israélienne, aux milieux militaires, aux familles des victimes et aux courants les plus intransigeants qu’aucun accord diplomatique n’empêchera l’État hébreu de frapper ses ennemis.

Cette position est politiquement efficace, mais stratégiquement risquée. Plus Israël insiste sur sa liberté d’action militaire, plus il fragilise le cadre de négociation construit autour du cessez-le-feu. Et plus le cessez-le-feu paraît fragile, plus le Hamas peut se présenter non comme un mouvement vaincu, mais comme une organisation encore centrale, encore nécessaire à tout équilibre futur.

Le plan Trump et la contradiction américaine

Le point politique le plus important concerne les accords promus par l’administration Trump. Washington veut présenter le cadre de négociation sur Gaza comme une victoire diplomatique : arrêt de la guerre ouverte, récupération des otages, stabilisation de la bande de Gaza, réduction de la pression régionale, réouverture de la perspective d’une normalisation entre Israël et certains pays arabes.

Mais la réalité du terrain raconte autre chose. Depuis le cessez-le-feu d’octobre 2025, selon les autorités palestiniennes, des centaines de Palestiniens ont été tués dans des opérations israéliennes. Israël affirme qu’il s’agit de réponses à des violations, à des menaces ou à des activités hostiles du Hamas. Le fond du problème, pourtant, est ailleurs : la paix n’est pas la paix. Elle est une suspension conditionnelle de la guerre générale, à l’intérieur de laquelle continue une guerre ciblée.

Pour Trump, cette contradiction est sérieuse. D’un côté, il doit garantir à Israël un soutien politique et militaire solide. De l’autre, il doit convaincre le monde arabe, l’Europe et les Nations unies que son plan n’est pas seulement une couverture diplomatique permettant à Israël de poursuivre sa campagne militaire par d’autres moyens.

La frappe contre Odeh révèle précisément ce nœud. Israël adhère formellement aux accords, mais exige de conserver une liberté opérationnelle absolue. Washington peut le tolérer tant que ces actions restent présentables comme des opérations antiterroristes ciblées. Mais si les bombardements produisent des victimes civiles, frappent des immeubles résidentiels et alimentent l’image d’une Gaza encore soumise à une punition collective, l’architecture politique américaine s’affaiblit.

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Gaza comme laboratoire de guerre permanente

La bande de Gaza est aujourd’hui un espace où la distinction entre guerre et après-guerre s’est effacée. La majorité de la population vit dans des conditions précaires, sous des tentes, dans des structures provisoires, dans des bâtiments endommagés, dans des zones où la reconstruction n’a pas réellement commencé. La machine administrative est brisée, l’économie locale presque inexistante, la société civile réduite à la survie quotidienne.

Dans ce cadre, chaque raid produit un double effet. Pour Israël, c’est un succès opérationnel. Pour les Palestiniens, c’est la confirmation que le cessez-le-feu ne garantit pas la sécurité. Pour le Hamas, paradoxalement, cela peut devenir un instrument narratif : le mouvement perd ses commandants, mais il peut continuer à se présenter comme victime et symbole de la résistance face à une puissance militaire immensément supérieure.

C’est la contradiction classique des guerres asymétriques. L’État peut gagner militairement chaque affrontement, détruire des arsenaux, éliminer des chefs, contrôler l’espace aérien, dominer le renseignement. Mais s’il ne produit pas de solution politique, il risque de transformer chaque victoire tactique en nouvel argument pour la radicalisation.

La question de l’« émigration volontaire »

Plus délicate encore est la référence israélienne à la prétendue émigration volontaire depuis la bande de Gaza. Derrière cette formule s’ouvre l’un des thèmes les plus explosifs du conflit : l’avenir démographique de Gaza. Pour Israël, réduire la pression humaine dans l’enclave pourrait signifier diminuer le bassin social dans lequel le Hamas puise soutien, recrues et protection. Pour les Palestiniens et pour de nombreux pays arabes, cette idée évoque au contraire le spectre du déplacement forcé, d’une nouvelle expulsion, de la transformation de la guerre en ingénierie démographique.

Du point de vue géopolitique, le terrain est miné. L’Égypte, la Jordanie, le Qatar, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ne peuvent accepter ouvertement un transfert massif de Palestiniens sans subir de lourds contrecoups internes. Même l’Europe, divisée et souvent marginale, aurait du mal à légitimer une solution qui apparaîtrait comme une déportation dissimulée. Les États-Unis eux-mêmes, s’ils veulent conserver une crédibilité diplomatique, ne peuvent permettre que le plan Trump soit identifié à un vidage progressif de Gaza.

Scénarios économiques et reconstruction impossible

Sur le plan économique, la situation demeure bloquée. Aucune reconstruction sérieuse ne peut commencer tant que la sécurité n’est pas garantie et tant que l’identité du futur pouvoir à Gaza reste inconnue. Les investissements internationaux exigent un cadre administratif, des garanties sur les fonds, un contrôle des marchés publics, des canaux logistiques sûrs, une coordination avec Israël, une participation arabe et une supervision internationale.

Mais si le Hamas demeure présent, Israël bloquera toute reconstruction susceptible de le renforcer. Si le Hamas est exclu sans alternative palestinienne crédible, Gaza risque le chaos permanent. Si l’Autorité palestinienne est réintroduite de l’extérieur, elle pourrait être perçue comme une administration sous tutelle. Si l’on imagine une gestion internationale ou arabe, reste à savoir qui acceptera d’assumer le coût politique, financier et militaire d’administrer une poudrière.

En ce sens, l’élimination d’Odeh clarifie une chose : la reconstruction économique est subordonnée à la destruction politique et militaire du Hamas. Mais cette destruction, à elle seule, ne produit pas automatiquement un ordre nouveau. Elle peut produire un vide. Et au Moyen-Orient, les vides ne restent jamais longtemps des vides.

Évaluation stratégique

Militairement, Israël a obtenu un succès : il a frappé un commandant à peine installé, démontré sa supériorité informationnelle et interrompu une nouvelle fois la continuité du sommet militaire du Hamas. Politiquement, Netanyahou a renforcé son image de dirigeant qui ne recule pas. Du point de vue du renseignement, l’opération indique que le réseau israélien à Gaza n’a pas été neutralisé ; au contraire, il continue à fonctionner avec efficacité.

Mais stratégiquement, le problème reste entier. La décapitation fonctionne si le corps de l’organisation est épuisé, isolé, privé de soutien et incapable de se régénérer. Elle fonctionne beaucoup moins si l’environnement social continue à produire colère, désespoir et désir de vengeance. Le Hamas peut être affaibli, mais la question palestinienne ne peut être bombardée jusqu’à disparaître.

Le vrai point est là : Israël remporte de nombreuses batailles tactiques, mais on ne voit toujours pas clairement quelle paix il entend construire. Trump veut un accord à présenter comme un tournant historique. Netanyahou veut sécurité, dissuasion et liberté d’action. Le Hamas veut survivre comme symbole, même lorsqu’il perd hommes et commandement. Les Palestiniens de Gaza veulent simplement sortir d’une condition de ruine permanente.

L’élimination de Mohammed Odeh représente donc une victoire israélienne, mais aussi le symptôme d’une guerre qui ne trouve pas d’issue politique. Tant que Gaza restera suspendue entre cessez-le-feu et bombardements, entre diplomatie américaine et opérations ciblées, entre reconstruction promise et destruction quotidienne, chaque commandant éliminé ne sera qu’une étape. Non une conclusion.

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Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
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