DÉCRYPTAGE – Konstyantynivka, le nœud qui peut changer le Donbass

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Une ville, deux récits
La bataille de Konstyantynivka marque l’un de ces passages où la guerre cesse d’être seulement une succession de kilomètres conquis ou perdus pour devenir une épreuve de résistance politique, militaire et psychologique. Moscou annonce la prise de la ville, Kiev dément, les centres d’analyse occidentaux relativisent, les cartes oscillent entre confirmations partielles et prudence. Mais le fait essentiel demeure : la position ukrainienne dans ce que l’on appelle la « ceinture des forteresses » du Donbass semble désormais gravement compromise.
Konstyantynivka n’est pas une localité quelconque. Elle a été pendant des années un point logistique, industriel et défensif de la région de Donetsk, intégré à ce système urbain fortifié qui comprend Droujkivka, Sloviansk et Kramatorsk. Depuis 2014, l’Ukraine a transformé ces centres en une barrière défensive faite de béton, de tranchées, de positions fortifiées, de dépôts, de voies ferrées et de nœuds routiers. Si Konstyantynivka est réellement tombée, ou si sa chute n’est plus qu’une question d’heures, nous ne sommes pas devant un épisode secondaire, mais devant l’érosion progressive de la dernière grande ceinture défensive ukrainienne dans le Donbass.
La guerre des perceptions
Comme ce fut déjà le cas à Bakhmout, Avdiivka et Pokrovsk, la première bataille porte sur le mot « chute ». Pour Moscou, la ville est libérée. Pour Kiev, elle reste disputée. Pour de nombreux observateurs occidentaux, la présence russe serait composée de petits groupes infiltrés plutôt que d’un contrôle total du territoire. Mais cette distinction, utile sur le plan technique, risque de devenir fragile sur le plan opérationnel : si une garnison ne reçoit plus de ravitaillement, ne peut plus relever ses unités, perd ses voies de sortie et reste comprimée dans quelques poches urbaines, alors la ville est déjà perdue dans les faits, même si elle ne l’est pas encore dans la photographie officielle.
La guerre moderne vit aussi de cela : images, cartes, déclarations, démentis. Moscou veut montrer que son offensive progresse précisément au moment où l’Alliance atlantique discute de nouveaux soutiens à Kiev. L’Ukraine doit empêcher qu’une défaite locale ne se transforme en crise de confiance chez ses alliés. L’Europe, divisée entre fatigue économique et obligation politique de soutenir Kiev, tend à lire chaque recul militaire comme un problème de communication avant même d’y voir une donnée stratégique.
Évaluation militaire : la logique de l’usure
Le point militaire est clair. La Russie continue d’appliquer une stratégie de pression lente, coûteuse mais cohérente : drones, artillerie, bombes aériennes guidées, assauts progressifs et débordements latéraux. Elle ne cherche pas nécessairement la percée spectaculaire, mais la destruction méthodique des brigades ukrainiennes contraintes de défendre des centres habités transformés en forteresses.
Pour Kiev, le dilemme reste toujours le même : se retirer pour sauver les hommes et les moyens, ou résister pour ralentir l’avancée russe et préserver une valeur politique. Jusqu’ici, c’est souvent la seconde option qui a prévalu. Elle a ralenti Moscou, mais elle a consommé des unités entraînées, des munitions, des officiers, des véhicules et des réserves. La défense urbaine, lorsqu’elle n’est pas accompagnée d’une capacité de contre-attaque, devient un piège. Le terrain est défendu, mais l’armée s’amincit.
Si le scénario déjà observé ailleurs s’est répété à Konstyantynivka, alors le problème n’est pas seulement la perte de la ville. Le problème est que chaque ville défendue jusqu’au dernier moment réduit la capacité ukrainienne à construire une nouvelle ligne stable plus à l’ouest. Et lorsque la défense devient une succession de résistances locales sans réserve mobile suffisante, l’initiative passe définitivement à l’adversaire.
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Lyman et la menace sur tout le secteur
La possible chute de Lyman aggraverait encore le tableau. Lyman est importante parce qu’elle se trouve à l’est de Sloviansk et représente un autre élément de la pression russe sur l’agglomération Sloviansk-Kramatorsk. Si Konstyantynivka ouvre l’axe vers Droujkivka et Kramatorsk, Lyman pèse sur l’axe vers Sloviansk. Deux reculs rapprochés produiraient un effet non seulement tactique mais psychologique : l’impression que la défense ukrainienne dans le Donbass perd sa profondeur.
D’un point de vue strictement militaire, la question décisive n’est pas de savoir si les Russes entrent aujourd’hui ou demain dans un quartier, mais si Kiev dispose encore de réserves suffisantes pour fermer les brèches, réorganiser le front, contenir les infiltrations et maintenir ouverts les liens logistiques. La guerre se décide de moins en moins dans le centre des villes détruites et de plus en plus sur les routes qui apportent les munitions, évacuent les blessés et permettent aux unités de ne pas rester isolées.
Scénarios économiques : le coût de la guerre longue
La dimension économique est tout aussi importante. Chaque recul ukrainien renforce la demande de nouvelles aides occidentales, mais il intervient à un moment où l’Europe est déjà sous pression : finances publiques tendues, industrie en difficulté, dépenses militaires en hausse, opinions publiques moins disposées à financer une guerre sans issue visible.
Pour les États-Unis, la guerre demeure aussi un grand marché stratégique : armes, munitions, reconstitution des arsenaux européens, dépendance technologique et militaire des alliés. Pour l’Europe, en revanche, le soutien à Kiev devient de plus en plus coûteux. Plus le front ukrainien recule, plus le coût politique de la poursuite de l’aide augmente ; mais plus augmente aussi le coût politique d’admettre que cette aide n’a pas modifié le rapport de force.
La Russie, de son côté, paie un prix humain et industriel élevé, mais elle a reconverti une part importante de son appareil productif vers l’économie de guerre. Son pari est simple : tenir plus longtemps que l’Ukraine et plus longtemps que la patience occidentale. C’est un pari brutal, mais jusqu’ici cohérent avec la nature du conflit.
Évaluation géopolitique et géoéconomique
Sur le plan géopolitique, la chute de Konstyantynivka, si elle est confirmée dans toute son ampleur, renforcerait la position de négociation de Moscou. Vladimir Poutine peut présenter l’avancée dans le Donbass comme la preuve que le temps travaille pour la Russie. Volodymyr Zelensky, au contraire, doit démontrer que chaque perte territoriale ne compromet pas la capacité ukrainienne à résister et que de nouvelles aides occidentales peuvent encore modifier l’équilibre.
Sur le plan géoéconomique, la guerre confirme la transformation de l’Europe en arrière-base financière, industrielle et logistique du conflit. L’Union européenne augmente ses dépenses militaires, achète des systèmes d’armes, soutient Kiev, mais ne parvient pas encore à transformer cette mobilisation en autonomie stratégique. La dépendance à l’égard des États-Unis reste forte, tandis que la Russie consolide ses circuits alternatifs avec l’Asie, le Moyen-Orient et le Sud global.
La vraie question n’est donc pas seulement de savoir si Konstyantynivka est tombée. La question est de savoir si la chute de cette ville annonce le début de la crise finale de la ligne ukrainienne dans le Donbass ou un nouveau chapitre de la même guerre d’usure. Dans le premier cas, Moscou aurait obtenu un tournant opérationnel. Dans le second, elle aurait tout de même imposé à Kiev et à l’Occident le problème le plus difficile : continuer à payer une guerre qui, sur le terrain, semble récompenser celui qui possède le plus d’hommes, le plus de munitions et le plus de temps.
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