
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
L’Ukraine, la corruption et la quête confuse d’une stratégie
Le vif échange entre Matteo Salvini et Guido Crosetto autour des aides militaires à l’Ukraine pourrait sembler anodin. Il révèle pourtant, mieux que de longs discours, l’impasse stratégique dans laquelle l’Europe s’est elle-même enfermée. Salvini s’interroge publiquement sur l’opportunité de continuer à financer un pays où les scandales de corruption atteignent désormais les plus hauts niveaux de l’État ukrainien et rappelle qu’aucune livraison d’armes ne permettra à Kiev de reconquérir les territoires perdus.
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Crosetto réplique en minimisant la question de la corruption, comme si les irrégularités récemment mises au jour n’étaient que des cas isolés sans valeur systémique. Derrière cet échange se cache une contradiction profonde que l’Europe refuse d’affronter depuis le début de la guerre.
Car ni Salvini ni Crosetto ne découvrent aujourd’hui la corruption ukrainienne. Depuis 2015, la NABU et la SAP ont été créées sous la pression des États-Unis et du Fonds monétaire international précisément pour offrir des garanties minimales avant que des milliards ne commencent à affluer. Les démissions forcées de ministres, les contrats gonflés au ministère de la Défense, les liens d’affaires douteux dans les cercles proches de Zelensky, jusqu’aux révélations des Pandora Papers, montrent un système enraciné, que ni les urgences de la guerre ni les promesses présidentielles n’ont réellement modifié. Faire semblant de s’en émouvoir aujourd’hui, après onze paquets d’aide déjà livrés, relève d’une hypocrisie politique qui ne trompe plus personne.
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La position du ministre des Finances lituanien, Kristupas Vaitiekūnas, est plus honnête. Selon lui, l’Ukraine « combat pour l’Europe », et la corruption, aussi grave soit-elle, ne peut constituer un obstacle à l’aide. Une déclaration brutale mais cohérente, qui met le doigt sur le cœur du problème : l’Europe agit-elle pour aider l’Ukraine ou pour se protéger elle-même ? Autrement dit, les Européens financent-ils Kiev parce qu’ils craignent que, en cas de défaite ukrainienne, la Russie se tourne vers eux ? Ou cherchent-ils réellement à reconstruire un État qui, dès avant la guerre, peinait déjà à contenir ses propres pratiques prédatrices ?
Si l’objectif est la protection de l’Europe, alors il faut avoir le courage de l’admettre : cela signifie armer les Ukrainiens tout en sachant que cette « défense avancée » implique la destruction progressive de leur tissu social et économique. Si au contraire l’objectif est d’aider l’Ukraine, il est légitime de se demander si l’envoi continu d’armes constitue vraiment la seule voie possible. Existe-t-il un « envoyer des armes et en même temps… » ? La question devient plus épineuse encore lorsque l’on constate que des États membres, comme l’Italie, hésitent à financer leur participation au PURL, le fonds commun censé permettre des achats d’armes américaines pour Kiev. Pourquoi Crosetto a-t-il renoncé à son voyage à Washington, où il devait justement négocier ce dossier ? Pourquoi refuser aujourd’hui ce qu’on a accepté sans hésitation les années précédentes ?
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La vérité est que l’Europe est arrivée au bout d’un modèle improvisé. L’Ukraine Support Tracker de l’Institut de Kiel confirme que les Européens ont, tant bien que mal, compensé la baisse de l’aide américaine. Mais cette compensation exige des sacrifices budgétaires croissants, dans un contexte où les opinions publiques s’impatientent et où les armées nationales peinent déjà à se rééquiper. La course au réarmement européen avance trop lentement pour offrir une alternative crédible à court terme. D’où la tentation d’utiliser les fonds russes gelés, malgré les objections juridiques et économiques. Lorsque la directrice générale d’Euroclear menace de poursuivre l’Union européenne si celle-ci tente de saisir les avoirs russes déposés dans ses coffres, c’est tout le château de cartes européen que l’on voit vaciller.
C’est pour cela que la querelle entre Salvini et Crosetto est révélatrice. Elle montre un continent coincé dans un couloir de plus en plus étroit, incapable de clarifier ce qu’il cherche réellement en Ukraine. Elle montre aussi la distance croissante entre le discours officiel et les réalités du terrain: un État ukrainien miné par la corruption, une armée épuisée, des alliés occidentaux qui hésitent entre solidarité morale et instinct de survie politique. L’Europe a longtemps cru qu’elle se débarrasserait rapidement de l’« ours russe ». Quatre ans plus tard, elle découvre que ce pari se paye cher, et que le prix, pour l’instant, est payé presque entièrement par les Ukrainiens.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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