
Par Yannick Harrel
Un discours d’État conquérant
C’est le vice-président américain J.D. Vance qui a dévoilé par son discours le 14 Février 2025 durant la Conférence sur la Sécurité à Munich une vision plus claire de ce que sera le partenariat transatlantique dans un avenir très proche. L’avertissement était déjà palpable par le même intéressé lors de son intervention à Paris durant le sommet de l’IA le 12 Février 2025 mais il fut ciselé à Munich trois jours plus tard par un discours plus vindicatif et sentencieux. Que l’on en juge :
«… la menace qui m’inquiète le plus vis-à -vis de l’Europe n’est pas la Russie, ni la Chine, ni aucun autre acteur extérieur. Ce qui m’inquiète, c’est la menace qui vient de l’intérieur. Le retrait de l’Europe de certaines de ses valeurs les plus fondamentales : des valeurs partagées avec les États-Unis d’Amérique.
J’ai été frappé par la récente intervention à la télévision d’un ancien commissaire européen qui s’est réjoui de l’annulation par le gouvernement roumain d’une élection. Il a prévenu que si les choses ne se déroulaient pas comme prévu, la même chose pourrait se produire en Allemagne.
Ces déclarations désinvoltes sont choquantes pour les oreilles des Américains. Depuis des années, on nous répète que tout ce que nous finançons et soutenons est fait au nom de nos valeurs démocratiques communes. De notre politique à l’égard de l’Ukraine à la censure numérique, tout est présenté comme une défense de la démocratie. Mais lorsque nous voyons des tribunaux européens annuler des élections et de hauts responsables menacer d’en annuler d’autres, nous devrions nous demander si nous nous tenons à des normes suffisamment élevées. Et je dis bien nous-mêmes, car je crois fondamentalement que nous sommes dans la même équipe…
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Si votre démocratie peut être détruite avec quelques centaines de milliers de dollars de publicité numérique provenant d’un pays étranger, alors elle n’était pas très solide au départ…».
Concrètement, ce que ce représentant très actif de l’équipe Trump relate, c’est une vision américaine de la politique européenne. Mais c’est aussi un constat assez lucide de l’évolution des régimes européens qui bafouent les votes des citoyens, qui s’enferment dans des gouvernements de coalition qui ne satisfont pas la majorité des électeurs, qui prônent des mesures de restriction des libertés (à commencer par celle de l’expression), et qui finissent par annuler des élections comme en Roumanie en l’absence de toute preuve irréfragable. C’est cette spirale de mesures contestables – et contestées par une frange grandissante de la population – qui amène les autorités et personnalités américaines à appréhender la situation en Europe comme attentatoire à des valeurs affichées comme partagées avec l’allié américain.
En outre, les États européens, à force de s’effacer de l’Histoire et de leur histoire, tout en intimant leurs citoyens – l’on hésite à écrire sujets – à s’y employer sous la contrainte, sont dorénavant pris dans une dissonance cognitive sérieuse : ils fustigent aux États conquérants de renouer avec la marche de l’Histoire pensant que celle-ci a précisément disparu des affaires du monde. Comment peut-on reprocher à autrui de suivre ce qui est existentiellement nié par soi-même ? Cela relève de la psychiatrie à ce niveau de trouble confusionnel. C’est ainsi qu’il faut comprendre les oraisons de type « Sauver la planète » qui poursuivent une politique générale d’auto-effacement par un objectif tellement disproportionné qu’il opacifie les acteurs de cette supercherie intellectuelle (d’où invisibilisation). Un credo par ailleurs suivi par l’élite britannique qui accompagne le Brexit en traînant des pieds pour mieux le saboter par des manœuvres dilatoires.
Et enfin, la gravité du pouvoir mondial a basculé depuis plusieurs années vers la zone Pacifique au détriment de l’Atlantique. L’avantage d’une thalassocratie comme les États-Unis est de pouvoir tourner son attention d’un océan à un autre.
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Un partenariat transatlantique à reforger
La nouvelle donne amorcée en 2016, tout juste interrompue par la parenthèse Biden, est clairement la suivante : pour que les États-Unis restent une puissance majeure, ils doivent affirmer leurs valeurs libérales (qui ne sont pas incompatibles avec du protectionnisme économique qui doit par essence être limité sur le plan temporel comme sectoriel). La Chine, la Russie, le Brésil, l’Inde et toutes les autres puissances entendant peser dans les affaires du monde, joueront selon leur partition et leur substrat civilisationnel. En revanche, pour les alliés pris dans les rets d’accords internationaux, comme le Traité de l’Atlantique Nord, ils devront se conformer à la vision du chef de meute.
Et sont principalement visés les européens qui ne sont plus que les ombres de ce qu’ils furent dans un passé guère si lointain, mais depuis le Royaume-Uni a coulé sa Navy, l’Allemagne a dynamité son industrie et la France a humilié sa diplomatie. La guerre en Libye, dont le chaos local est la résultante contemporaine d’une intervention militaire occidentale guère judicieuse, a démontré que les européens n’étaient plus en capacité de mener un conflit conventionnel sur la durée sans l’appui logistique américain. Le constat n’est pas sévère : il est réaliste. Mais plus que les capacités, ce sont les volontés qui firent et font toujours défaut quant à une souveraineté desdits états. Le couplet d’une défense européenne est d’autant plus cocasse qu’assurés d’avoir l’appui inconditionnel du tuteur américain, les chefs d’État européens ne se pressèrent jamais d’entreprendre une quelconque initiative sérieuse de ce genre. Initiative qui réclamerait à la fois vision stratégique, courage politique et investissement économique.
Les États-Unis sont-ils plus brutaux sous Donald Trump ? Non, ils sont seulement moins fardés, moins hypocrites et plus désireux de remettre de l’ordre dans leurs relations bilatérales. Une sorte de droit d’inventaire qui bien évidemment effraie ceux qui s’auto-persuadaient d’une politique intangible sur la base d’un lien indéfectible en contrepartie d’une servilité affichée, sans compter le bénéfice d’une défense assurée financièrement par un tiers, libérant de substantielles sommes pour d’autres secteurs d’activité.
Ce nouveau partenariat transatlantique, s’il doit être reforgé (le scenario d’une rupture peut aussi se dérouler selon la puissance et la détermination des forces centripètes des deux côtés de l’Atlantique), passera inéluctablement par un rite sacrificiel : celui des élites responsables des brimades et des vexations à l’égard de leurs populations pendant toutes ces dernières années. Les États-Unis bénéficieront par la disparition de cette ancienne couche dirigeante d’un coup double : un magistère moral retrouvé au sein des populations visées et l’élévation d’alliés respectueux de valeurs communes. Cela cependant pourrait s’effectuer par un effet que l’on peut déjà prévoir, et somme toute assez logique, puisqu’après l’extra-territorialisation de ses lois en tant qu’entité dominante d’un groupe, fera place l’extra-territorialisation de sa constitution (à commencer par son premier amendement).
Car au fond, les États-Unis se sont formés en accueillant initialement toutes les populations d’Europe brimées et affamées en sus des individus en quête d’un nouveau départ. Et si ceux-ci voient les États européens comme de lointains parents, ils sont effarés de constater que les travers qui furent à l’origine du départ des premiers colons sont toujours ancrés dans ces vieilles nations. Pour un dirigeant européen fatigué de son Histoire, il est impossible de saisir l’importance du sentiment de destinée manifeste et du concept de nouvelle frontière chez ses lointains cousins américains. Et ce de la même manière qu’il lui est fondamentalement incapable de comprendre la spécificité civilisationnelle de la Russie autrement que par son prisme d’européen sorti de l’Histoire. Cette incapacité à appréhender l’univers intellectuel de ses voisins a plongé les pays d’Europe dans un état de polycrise dont ils ne sont toujours pas sortis.
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Comme le déclara une fois encore le vice-président américain dans une émission télévisée en date du 11 Février 2025 :
« Je ne vais pas aller dans un pays perdu au bout du monde pour leur dire comment vivre, mais les pays européens devraient en théorie partager les valeurs américaines, notamment sur des principes fondamentaux comme la liberté d’expression. ».
Le programme est d’ores et déjà annoncé.
Bibliographie :
La version originale du discours de J.D. Vance lors du Munich Security Conference 2025 : https://www.spectator.co.uk/article/jd-vance-what-i-worry-about-is-the-threat-from-within
La version française du discours de J.D. Vance :
https://lediplomate.media/2025/02/lintegralite-du-discours-de-jd-vance-aux-europeens-a-munich-ecoutez-ce-que-votre-peuple-vous-dit/le-diplomate/editos/
Y. Harrel, Le concept américain de nouvelle frontière : de la conquête de l’Ouest au cyberespace, Mai 2016, Diploweb, lien : https://www.diploweb.com/Le-concept-americain-de-nouvelle.html
G. Gagliano, La doctrine « America First » et le défi du « soft power réglementaire » européen, 17 février 2025, lien : https://lediplomate.media/2025/02/analyse-la-doctrine-america-first-et-le-defi-du-soft-power-reglementaire-europeen/giuseppe-gagliano/monde/etats-unis
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