ÉDITO – Les Druzes du Levant, l’Histoire qui bégaie : Entre massacres, Realpolitik israélienne et leçons des États latins d’Orient

Scène de massacre en Syrie à Souweïda, des corps de civils druzes jonchent la rue, encadrés par des secouristes masqués — un témoignage glaçant du nettoyage confessionnel en cours.
Réalisation Le Lab Le Diplo

L’Édito de Roland Lombardi, Directeur de la rédaction – Le Diplomate Média

Alors que l’attention médiatique reste focalisée sur Gaza ou l’Ukraine, un drame discret mais ô combien révélateur se joue, dans le silence gêné et complice des chancelleries occidentales : celui des Druzes de Syrie, dans la région de Souweïda et du Jebel Druze, aujourd’hui pris pour cible par des milices tribales sunnites et les troupes gouvernementales islamistes à la solde d’Erdogan et recyclées par l’ombre portée des Frères musulmans et du Qatar. L’Observatoire syrien des droits de l’homme a dénombré déjà près de 600 morts…

Rien de nouveau au Levant. Depuis plus d’un siècle, cette communauté mystérieuse, fière et farouchement indépendante, paie le prix de sa singularité et de ses équilibres subtils avec les pouvoirs dominants. Entre fidélité pragmatique, neutralité armée et stratégie de survie, les Druzes, présents entre la Syrie, le Liban et Israël, jouent un rôle que seule une lecture historique et réaliste de la région peut correctement saisir.

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Les Druzes : Une communauté à part

Issus d’une scission de l’islam chiite ismaélien au XIe siècle, les Druzes ont développé un corpus religieux ésotérique, fermé aux conversions, et une identité communautaire fondée sur la loyauté tribale et la taqiya (dissimulation protectrice).

Établis principalement sur les hauteurs stratégiques du Jebel Druze, du Mont Liban et du Golan (les montagnes ont toujours été des refuges pour les minorités persécutées depuis des siècles), les Druzes ont toujours été les arbitres secrets ou des alliés déterminants de la région. Durant le Mandat français, ils s’étaient déjà insurgés contre l’autorité centrale, à l’image du célèbre Sultan al-Atrach. Et leur rôle fut tout aussi ambigu qu’essentiel lors de la guerre civile libanaise ou dans le contexte syrien plus récent.

Les massacres de Souweïda : Une autre étape du chaos syrien

Depuis plusieurs jours, des attaques ciblées contre les populations druzes dans le sud syrien s’intensifient, perpétrées par les forces du nouveau gouvernement islamiste de la nouvelle idole des Européens et tombeur d’Assad, Ahmed al-Charaa, des milices tribales sunnites et des groupes salafistes armés (dont nombreux ont déjà intégré la nouvelle armée syrienne…). Certains éléments affirment que ces exactions seraient instrumentalisées pour rééquilibrer les zones d’influence dans le sud, région longtemps restée hors du contrôle total de Damas.

Mais le plus inquiétant, comme je l’avais souligné dans un précédent édito en décembre dernier, Chute d’Assad : que les Européens ne se réjouissent surtout pas trop viteest que le risque d’une nouvelle guerre civile se confirme et se précise de jour en jour. N’oublions pas, que le massacre actuel des Druzes, qui essaient toutefois de résister héroïquement, survient après le récent attentat de l’EI (les anciens amis d’al-Charaa/Joulani) contre une église chrétienne qui a fait 25 morts et 63 blessés. Mais surtout après les massacres de plus de 1500 Alaouites en mars dernier par des forces gouvernementales et des habitants sunnites.

Comme en mars, on peut encore entendre et lire, ici ou là, dans certaines « analyses » des médias mainstream, que ces massacres ne sont le fruit que de la vengeance. Et oui comprenez bien, les Alaouites étaient la communauté dont sont issus les « méchants » Assad et les Druzes, leurs alliés. Certes, les vendettas étaient prévisibles, et il est vrai que la vengeance est une notion aujourd’hui oubliée en Occident mais toujours forte et prégnante autour de la Méditerranée et particulièrement au Proche-Orient, comme le rappelle justement, dans ses travaux remarquables, ma collègue Myriam Benraad. Or, pour les initiés, le message subliminal est quand même assez gros ! Comme d’autres qui nous disent que le « gentil » Joulani est dépassé par les « extrémistes » et ne parvient pas à tenir toutes ses troupes… Peut-être. Mais la réalité est tout autre. Comme je le pense avec mon ami Fabrice Balanche, le grand spécialiste de la Syrie, les masques sont tout simplement en train de tomber plus vite que prévu !

De fait donc, une véritable épuration confessionnelle (les chrétiens, prochains sur la liste ?) est en train de commencer, initiée par ce régime — issu d’Al-Qaïda — que certains en Occident osent encore qualifier de « modéré ». Un régime dont le chef a été reçu à l’Élysée, en grande pompe et tout sourire, par Emmanuel Macron et qui a été adoubé par Trump à Riyad il n’y a pas si longtemps…

L’intervention israélienne : Entre morale affichée et intérêts bien compris

Face à ces massacres, Israël est le seul à agir et a efficacement multiplié les gestes en direction de la communauté druze syrienne. Évacuation de blessés, assistance logistique et même frappes ciblées et incursions terrestres contre les groupes islamistes menaçant directement les villages druzes proches de la frontière.

Concrètement, l’État hébreu est en train d’imposer son agenda en Syrie, comme le soulignait l’analyste du Diplomate, Alexandre Aoun, dans son article du 18 juillet dernier.

Cela peut surprendre ceux qui ne comprennent pas la stratégie israélienne de long terme, bien plus subtile que ce que les caricatures habituelles voudraient faire croire. Il existe depuis longtemps des liens solides entre Israël et la minorité druze, notamment en Galilée et sur le Golan. Une partie importante des Druzes israéliens sert loyalement dans Tsahal. Plusieurs généraux et officiers supérieurs druzes ont servi – et servent encore – dans l’armée israélienne. Contrairement aux autres citoyens arabes israéliens, les Druzes israéliens sont soumis à la conscription obligatoire depuis un accord conclu dans les années 1950 entre les chefs communautaires druzes et l’État d’Israël. Ils sont aujourd’hui environ 85 % à effectuer leur service militaire, souvent dans des unités combattantes.

Ce lien militaire entre les Druzes et l’État hébreu n’est pas qu’un simple phénomène de loyauté citoyenne. Il s’inscrit dans une logique plus large de Realpolitik israélienne, visant à soutenir ou intégrer les minorités non hostiles dans le tissu sécuritaire et administratif de l’État, notamment dans un environnement régional où les rapports intercommunautaires sont souvent conflictuels. Cela explique aussi l’attention que portent les Israéliens à la sécurité des Druzes de Syrie – qui ont souvent des liens familiaux et tribaux avec les Druzes d’Israël -, comme dans le cas, nous l’avons dit, des récentes interventions ou des aides apportées à la région de Souweïda.

Historiquement, l’État hébreu a toujours tendu la main aux minorités menacées et opprimées de la région, non par idéalisme naïf, mais par calcul stratégique lucide, à l’image des alliances passées avec les Maronites libanais (et même un temps avec les chiites du Liban !) ou encore les Kurdes.

La Realpolitik israélienne : Affaiblir ses ennemis par les divisions locales

Depuis octobre 2023, et malgré de lourdes pertes humaines, un coût financier énorme et des condamnations internationales, Israël a affaibli durablement et considérablement tous ses principaux ennemis dans la région : l’existence du Hamas n’est plus qu’une question de mois, le Hezbollah a été durement frappé et ces derniers n’ont même pas pu bouger pour soutenir leur grand parrain, l’Iran, qui, quoi qu’en disent certains et la propagande des mollahs, vient de subir une humiliation historique lors du dernier affrontement avec l’État hébreu. De fait, l’arc chiite pro-iranien, longtemps l’épouvantail des Israéliens, est aujourd’hui bien mal-en-point…

Certains, encore, affirment qu’Israël se réjouit du chaos jihadiste syrien (voire même l’alimente) mais rien n’est plus faux. Les Israéliens regrettent amèrement le temps des Assad, père et fils (avec qui ils avaient des liens et accords tacites), et la présence des Russes en Syrie. Seule une implantation iranienne trop pérenne sur le sol syrien les inquiétait…

Même si diviser ses ennemis, jouer sur les rivalités intercommunautaires, renforcer les minorités loyales ou au moins non hostiles, voire jouer parfois un jeu trouble avec les plus extrémistes, demeure une application directe d’une stratégie éprouvée. Or les Israéliens n’ont rien inventé. Britanniques, Français et plus tard Américains l’ont allègrement utilisée. Plus loin dans le temps, cette logique n’est pas sans rappeler également, comme je le développais dans mon livre Les Trente Honteuses, la politique des États latins d’Orient, ces royaumes francs du Levant qui surent exploiter et s’appuyer, pendant près de 200 ans, sur les divisions intrinsèques, tribales et confessionnelles des Arabes pour asseoir leur domination.

L’Histoire le rappelle, ces États chrétiens finirent par perdre, non pas à cause de leurs ennemis, mais par leurs propres divisions internes et leur incapacité à comprendre l’union – rare mais redoutable – des forces musulmanes sous Saladin. Les Israéliens le savent pertinemment et ne l’oublient pas…

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Israël applique donc aujourd’hui une Realpolitik assumée, en soutenant ouvertement les Druzes syriens comme un pion local et loyal sur l’échiquier levantin. En parallèle, et pour la énième fois, les dirigeants occidentaux, gênés, se taisent ou détournent les yeux, prisonniers de leurs lectures morales à géométrie très variable et leurs considérations idéologiques contre-productives. Il n’y avait que les idiots pour croire au « conte de fées » Joulani. Or, tout ceci était tragiquement prévisible pour ceux qui observent le monde tel qu’il est et non tel qu’ils aimeraient qu’il soit… 

Bref, n’oublions jamais que le réel finit toujours par revenir, comme un boomerang, en pleine figure des naïfs et des rêveurs !

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