
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Dans l’Italie tumultueuse des années 1970, un homme scrutait avec une inquiétude croissante les mouvements de l’échiquier politique : Alexandre de Marenches, patron des services de renseignement français (SDECE). Pour lui, l’Italie n’était pas seulement un pays voisin, mais un champ de bataille où se jouait une lutte sourde contre l’influence soviétique en Europe.
À ses yeux, l’eurocommunisme, porté par des figures comme Enrico Berlinguer en Italie, Georges Marchais en France et Santiago Carrillo en Espagne, n’était qu’un masque, une ruse orchestrée par Moscou pour endormir l’Occident et ouvrir la voie à une infiltration communiste déguisée. Et au cœur de cette bataille, un acteur inattendu : Aldo Moro, leader de la Démocratie chrétienne (DC), dont la mort tragique en 1978 reste entourée de zones d’ombre.
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L’eurocommunisme, cheval de Troie de Moscou ?
Marenches, esprit vif et pessimiste, voyait dans l’eurocommunisme une menace existentielle pour le monde libre. Là où la presse occidentale saluait la prétendue émancipation des partis communistes européens vis-à-vis de l’URSS – marquée par des événements comme la conférence des 19 partis communistes à Berlin-Est en 1976 ou le discours audacieux de Berlinguer au congrès du PCUS à Moscou –, lui n’y voyait qu’une manipulation. Renoncer à la dictature du prolétariat, comme l’avait annoncé Marchais ? Une diversion. Une rupture avec Moscou ? Une illusion. Pour Marenches, les liens entre le Parti communiste italien (PCI) et le Kremlin s’étaient au contraire renforcés, et les mêmes cadres, formés pendant des décennies à l’orthodoxie soviétique, ne pouvaient pas, du jour au lendemain, embrasser une dissidence sincère. Cette métamorphose simultanée des partis italien, français et espagnol lui semblait trop belle pour être vraie.
Son raisonnement était implacable : l’eurocommunisme était une stratégie conçue à Moscou pour abaisser les défenses de l’Occident. Les partis communistes nationaux, présentés comme autonomes, devaient servir de cheval de Troie, permettant à l’URSS de s’infiltrer dans les démocraties européennes. Pire encore, Marenches craignait que l’Empire soviétique, confronté à des tensions internes croissantes, ne cherche à résoudre ses crises par des actions extérieures. Avec une puissance militaire colossale, il ne resterait pas passif face à une « chute finale » que certains prédisaient imprudemment. Cette vision apocalyptique, presque prophétique, traduisait une obsession : la liberté de jugement, socle des démocraties, était menacée par la désinformation soviétique, une arme aussi redoutable que les chars.
Aldo Moro, stratège ou victime ?
C’est dans ce contexte que Marenches posait un regard particulier sur l’Italie, qu’il considérait comme le maillon faible de l’Alliance atlantique, mais aussi comme la clé du contrôle du bassin méditerranéen. Lorsque Aldo Moro, figure centrale de la DC, fut enlevé puis assassiné par les Brigades rouges le 9 mai 1978, Marenches rejeta l’interprétation dominante selon laquelle les terroristes cherchaient à saboter le « compromis historique », cet accord entre la DC et le PCI visant à stabiliser le pays. Pour lui, Moro n’était pas l’architecte d’une alliance avec les communistes, mais un stratège subtil, engagé dans une lutte sophistiquée pour contenir leur montée en puissance. Loin d’être un naïf, Moro était, selon Marenches, le principal obstacle à l’avancée du PCI, un homme capable de naviguer avec agilité dans les eaux troubles de la politique italienne.
L’assassinat de Moro, loin d’être un simple acte terroriste, portait pour Marenches la signature d’une manipulation plus vaste. Il soupçonnait le KGB d’avoir orchestré l’opération à travers des intermédiaires, notamment les services tchécoslovaques (StB) et est-allemands (Stasi), qui auraient pris le relais de la DGI cubaine dans la gestion des réseaux terroristes en Europe. Les Brigades rouges, selon lui, n’étaient que des pions, manipulés à leur insu dans un jeu plus large. Cette thèse, audacieuse et controversée, s’appuyait sur un constat : les services italiens, affaiblis par des réformes en 1973 et 1975 sous la pression du PCI, accusés de « complots contre l’ordre démocratique », n’étaient plus en mesure de démêler ces intrigues.
Un combat solitaire à l’Élysée
Marenches, avec sa plume incisive et ses analyses géopolitiques audacieuses, ne se contentait pas de sonner l’alarme. Chaque soir, vers 19 heures, il faisait parvenir au président Valéry Giscard d’Estaing, via son secrétaire général Jacques Wahl, des notes brûlantes sur les menaces du moment. Mais son zèle n’était pas toujours bien reçu. Au Quai d’Orsay, le ministre Jean François-Poncet, nommé en 1978, qualifiait avec mépris ses rapports de « travaux d’étudiants de Sciences-Po », une pique qui valut à ce dernier le surnom moqueur de « Pygmée blanc » dans les couloirs du SDECE. Malgré ces tensions, le budget des services augmentait régulièrement sous Giscard, signe apparent de la confiance de l’exécutif. Pourtant, Marenches se heurtait à un mur : ses ambitions de réformer l’appareil de renseignement français, en créant un conseil de sécurité nationale sur le modèle américain ou en fusionnant les services de contre-espionnage, restaient lettre morte.
Le patron du SDECE rêvait d’une démocratie plus « musclée », dotée d’un « secteur réservé » où des responsables apolitiques formeraient un bouclier permanent pour protéger la liberté. Ce n’était pas une apologie de l’autoritarisme, mais une vision pragmatique, nourrie par son engagement antifasciste et antinazi dès 1939. Pour Marenches, la démocratie libérale devait savoir se défendre avec fermeté pour préserver ses « jeux délicieux », comme il aimait à le dire. Mais ce combat, il le menait souvent seul, dans un boulevard Mortier qu’il percevait comme un cul-de-sac.
Une vision prophétique ou paranoïaque ?
Avec le recul, les craintes de Marenches semblent à la fois visionnaires et excessives. L’eurocommunisme n’a pas conduit à l’effondrement de l’Occident. En France, le PCF, en rompant l’Union de la gauche en 1977, a cherché à contrer la montée des socialistes, non à servir Moscou. En Espagne, Carrillo a joué un rôle clé dans la transition démocratique, soutenant la monarchie parlementaire. Et Berlinguer, dans les années 1980, rompra définitivement avec l’URSS, dénonçant notamment son soutien aux Brigades rouges. L’Italie, malgré ses fragilités, n’est pas devenue un satellite soviétique. Quant à l’assassinat de Moro, les enquêtes ultérieures n’ont jamais confirmé l’implication directe du KGB, bien que les soupçons sur des manipulations extérieures persistent.
Pourtant, la vision de Marenches, si elle peut sembler alarmiste, reflétait une vérité de l’époque : la Guerre froide n’était pas seulement un affrontement militaire, mais une bataille d’idées, de ruses et de désinformation. Dans l’Italie des années de plomb, où la peur du communisme se mêlait à celle du terrorisme, des hommes comme Moro incarnaient une tentative fragile de tenir le pays à l’écart des extrêmes. Marenches, depuis son poste à Paris, voyait dans ce chaos un danger pour l’ensemble de l’Occident. Son erreur, peut-être, fut de surestimer la main de Moscou et de sous-estimer la résilience des démocraties européennes. Mais dans un monde où chaque ombre semblait cacher un complot, son regard acéré reste un témoignage fascinant d’une époque suspendue entre peur et espoir.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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