Le grand entretien du Diplomate avec Pascal Mas

Les chefs de délégation arrivent au 16e sommet des BRICS. Ici le président chinois Xi Jinping. Photo Maksim Bogodvidid /Agence photohost brics-russia2024.ru

Pascal Mas est l’un des meilleurs spécialistes de la Russie et de l’ex-URSS. Conseiller spécial auprès du Ministre-représentant permanent à Paris de la République du Tatarstan, pendant 28 ans, c’est un expert du monde musulman si particulier des peuples de la Volga.

Secrétaire général de l’association « Maison France-Tatarstan », il s’implique parallèlement à sa fonction administrative à la promotion et la découverte de la culture Tatare.

Dans cet entretien exclusif pour Le Diplomate, il revient sur le dernier sommet des BRICS de Kazan et ses conséquences dans le contexte géopolitique mondial actuel.

Propos recueillis par Angélique Bouchard

Le Diplomate : Faisons tout d’abord, le bilan du sommet de Kazan qui s’est tenu du 22 au 24 octobre dernier. Au regard des discussions et des décisions annoncées, comment évalueriez-vous les résultats de ce sommet des BRICS en Russie ? Quels en sont, selon vous, les points les plus marquants, et peut-on parler d’un succès diplomatique pour Moscou ?

Pascal Mas : Compte-tenu de l’organisation en amont, des thèmes de travail envisagés et pour lesquels des séances de travail se sont tenues sans discontinuer depuis un an, et enfin par le nombre de délégations dont certaines conduites par les chefs d’état ou de gouvernement en personne, le sommet annuel des BRICS s’annonçait comme une étape majeure dans le développement du club des BRICS.

Or ce n’est pas une réussite à laquelle nous avons assisté, mais à un remarquable succès qui a rendu ce sommet historique dans la chronologie de la gouvernance mondiale et la redéfinition du rôle du « Sud global Â»

LD : Le rôle de la Russie dans les BRICS malgré la pression occidentale est incontournable. Alors que Vladimir Poutine reste sous mandat d’arrêt de la Cour Pénale Internationale, la Russie continue de jouer un rôle pivot dans les BRICS. Qu’est-ce que cela révèle sur l’état actuel des relations internationales et sur l’influence réelle des sanctions occidentales ?

PM : Il devient évident que c’est l’Occident Eurotanien qui s’isole encore plus à chaque résolution de sanctions anti-russes. Non seulement les sanctions americano-européennes n’ont pas d’effet profond, mais au contraire, accélère la réorganisation et la redirection des échanges vers d’autres pays. J’en veux pour preuve le sabotage occidental des gazoducs NordStream 1 et 2 pèse beaucoup plus sur les économies européennes tandis que la Russie livre à prix bon marché pétrole et gaz à d’autres clients qui payent en monnaies nationales, quitte à réexporter en dollars ces énergies fossiles vers l’Europe. C’est le cas du pétrole « indien Â».

LD : Qu’en est-il de l’alliance russo-chinoise dans les BRICS ? Vous avez souvent souligné l’importance de l’axe Moscou-Pékin. Comment cette alliance influence-t-elle l’orientation des BRICS ? Pensez-vous que ce rapprochement soit durable, et dans quelle mesure pourrait-il restructurer l’ordre mondial ?

PM : Il ne faut pas oublier un fait géographique évident : c’est avant la Chine que la Russie partage la plus longue frontière terrestre. En Occident on semble étonnés de cette proximité économique de la Chine envers la Russie. Mais cet étonnement n’existe pas dans le cadre des échanges entre la France et l’Allemagne.

Par ailleurs la relation, parfois tumultueuse entre la Chine et la Russie, est fondée sur des liens impératifs mais aussi une méfiance mutuelle. C’est l’histoire des deux pays qui pèse sur les échanges économiques et culturels. Il en est de même avec la Turquie, l’Allemagne, la Suède et la Pologne dont les relations ont été longtemps hostiles et belliqueuses.

LD : Y a-t-il une réelle perspective d’un Sud global uni ? Les BRICS se présentent de plus en plus comme une alternative au leadership occidental. Comment interprétez-vous l’évolution de cet axe « Sud global » ? S’agit-il d’une réponse ponctuelle à la conjoncture actuelle ou d’une transformation plus profonde des relations Nord-Sud ?

PM : Ce n’est pas l’objectif. La constitution initiale du club des BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine, l’Afrique du Sud ayant rejoint les fondateurs plus tard) avait pour but de peser de manière plus logique, légitime et visible dans les institutions internationales telles que l’ONU, et les institutions de Bretton Woods. Mais face à l’obstination de l’Occident d’offrir une représentation plus appropriée dans ces instances, les BRICS sont devenus une alternative aux entités complètement dominées et contrôlées par l’Occident.

En s’affermissant comme une contre-puissance diplomatique et économique, les BRICS ont développé une attractivité envers des pays pourtant considérés comme rangés dans le camp occidental, comme l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis qui ont rejoint les BRICS en janvier 2024 comme membres à part entière, même si l’Arabie Saoudite est en instance de finalisation son adhésion par ratification par son parlement. En apparence, l’identité de certains membres (Iran, Ethiopie) et candidats (Cuba, Venezuela, Vietnam…) laisse penser aux commentateurs occidentaux que les BRICS se constitueraient en groupe anti-Occidental. Il n’en n’est rien. La souplesse et la liberté qui règnent au sein des BRICS permettent par exemple à l’Inde, de maintenir ses liens avec l’Occident. La Turquie qui fait partie des « Partenaires Â», ce nouveau niveau dévoilé au cours du sommet de Kazan, est membre de l’OTAN. Pour l’instant â€¦

LD : Quelles sont les implications économiques pour l’Occident ? Avec une croissance de 3,2 % pour la Russie et des taux similaires dans d’autres pays des BRICS, ces économies démontrent une résilience qui contraste avec les difficultés de certaines économies occidentales. Comment l’Occident devrait-il réagir à ces nouveaux rapports de force économiques ?

PM : La croissance des pays BRICS, mais aussi la constitution de réserves d’or, et l’instauration d’un système de compensation et de paiement alternatifs au Dollar et au SWIFT devraient faire réfléchir les stratèges économiques occidentaux.

Mais, persuadés de leur magistère économique sur le reste du Monde, les Etats-Unis et l’Europe continuent à considérer les BRICS au mieux avec mépris sinon totale ignorance comme on a pu le constater à travers la faible couverture médiatique du sommet de Kazan par les médias occidentaux. Il est évident que les conséquences sur les économies occidentales, surtout européennes, seront particulièrement brutales et douloureuses à long terme. Les dirigeants occidentaux d’aujourd’hui devront répondre demain devant les générations futures.

LD : Quelle est l’urgence pour l’Europe face à l’évolution des BRICS ? Certains analystes parlent d’une « disparition progressive » de l’influence occidentale si des décisions ne sont pas rapidement prises, notamment de la part des États-Unis. Quels conseils donneriez-vous aux décideurs européens pour s’adapter à la montée en puissance des BRICS et éviter un déclin géopolitique ?

PM : Il apparaît essentiel que le bloc Euro-Etatsunien se rende à l’évidence et, abandonne sa position arrogante et supérieure avant qu’il ne soit trop tard. Contrairement à ce qui est trop souvent repris par la presse occidentale, les BRICS ne souhaitent en aucun cas se détacher de partenariats économiques et technologiques avec le bloc de l’Ouest. Mais cela ne semble pas être l’option choisie par Ursula Von der Leyen. Quant aux Etats-Unis nous aurons la réponse après les élections présidentielles du 5 novembre. Certains pays pourraient jouer le rôle d’interface comme la Hongrie (membre de l’UE) ou la Serbie. Hélas, la doctrine de la Commission Européenne va à l’encontre de cette opportunité.

Il est aussi intéressant d’appréhender la position du Japon et de la Corée du Sud qui ont participé au Forum Economique de l’Est qui s’est tenu à Vladivostok, et qui semblent montrer que les deux nations asiatiques sont plus lucides et pragmatiques que leurs homologues euro-américains.

Les BRICS représentent actuellement un PIB supérieur au G7 et 40% de la population mondiale. Avec l’entrée comme partenaires de grands pays comme le Nigéria, l’Indonésie et le Vietnam la balance va assurément pencher envers les BRICS.

Pour peser encore dans 20 et 50 ans, un sursaut est indispensable au niveau de l’Europe.

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