LIVRE – Entretien avec Grégory Baudouin : « Jean Moulin : une nuit, une vie »

Jean Moulin
Photomontage LeLab LeDiplo

Entretien avec Grégory Baudouin, ancien membre des Troupes Aéroportées, issu d’une famille de Républicains Espagnols, fondateur du Cercle Jean Moulin dont Daniel Cordier, secrétaire de Jean Moulin, et Hubert Faure, officier membre des 177 du commando Kieffer, furent présidents d’honneur.

Il produit avec l’Association deux films « Jean Moulin et Moi Â» avec Daniel Cordier, et « 3 vies, 3 destins, 3 mémoires Â» avec Daniel Cordier, mémoire de la résistance, Hubert Faure, mémoire combattante, et Serge Wourgaft (déporté, ancien président de la Fédération internationale des anciens combattants) mémoire de la déportation.

Il est l’auteur du roman historique, Jean Moulin : une nuit, une vie (Éditions L’Harmattan), préfacé par Yves de Gaulle.

Propos recueillis par Angélique Bouchard

Le Diplomate : Pourquoi avoir choisi Jean Moulin comme personnage central de votre roman ? Qu’est-ce qui vous a poussé à raconter son histoire à travers la fiction ?

Grégory Baudouin : Mes grands-parents espagnols ont fait la Retirada. Mon grand-père français, résistant communiste, a été interné à Compiègne. Libéré, il passera 6 ans en sanatorium où il décédera. Maman, pupille de la Nation a intégré ce qui allait devenir la Fédération Nationale des Déportés et internés, Résistants et Patriotes (FNDIRP). A la demande de Marcel Paul, ministre communiste du Général de Gaulle qui l’avait remarquée, elle intègre à peine majeure le conseil d’administration de la FNDIRP qu’il a créé avec Frédéric « Henri Â» Manhès, adjoint de Jean Moulin, issu des Croix de feu du colonel de la Rocque. Je dis toujours que je suis né dans le système concentrationnaire. Non pas que je sois né dans un camp, mais au plus loin que je me rappelle, maman m’emmenait dans ses réunions dans le département et en France. J’y ai rencontré les plus grands résistants, les plus grands déportés et les plus humbles, parfois, souvent les plus intéressants. Je suis allé au Struthoff à 12 ans et à Auschwitz-Birkenau à 16. Militaire, très vite je me suis intéressé plus au côté Résistance, à Jean Moulin donc mais aussi Daniel Cordier, au Colonel Passy fondateur du BCRA – dont Alain, comprenez Daniel Cordier, fut membre – à l’armée des ombres, au Colonel de la Rocque…

Après avoir créé le blog du Cercle Jean Moulin, très vite le site à très bien marché, et on m’a demandé comment adhérer à l’association. Il n’y en avait pas. Alors nous l’avons créée. Sans être une association de masse, le CJM est maintenant présent dans toute la France, nous avons même un adhérent écossais. Il est membre de la Fondation de Gaulle, de l’Association nationale des amis de Jean Moulin, du mémorial Jean Moulin de Salon de Provence, de l’ACER – AVER ((Amis des Combattants en Espagne Républicaine – Amicale des Volontaires en Espagne), de l’ACALM (Association Commémorative de l’Aterrissage d’un Lysander à Melay 71) …

Après avoir lu une centaine de livres sur Jean Moulin, des très bons (dont Thomas Rabino, François Berriot, Daniel Cordier…), de très mauvais jusqu’aux révisionnistes, je me suis aperçu que si Jean Moulin avait été mis en scène dans quelques pièces de théâtres, deux téléfilms (dont un très bon avec Charles Berling…), Jean Moulin n’avait jamais été mis en scène au sein d’un roman.

LD : Votre livre propose un “face-à-face” intime entre Jean Moulin et lui-même. Quelles sont les réflexions internes que vous vouliez mettre en lumière dans cette confrontation ?

GB : Je voulais mettre en avant l’homme. L’homme dans toute sa complexité, dans son entièreté : l’enfant, l’adolescent, l’homme, le soldat, le préfet, le résistant, l’artiste. L’homme secret et l’homme public, l’homme de réseaux et l’homme de relations, l’homme à femmes et l’homme d’une femme, l’homme fidèle en amour, en amitié et dans le combat. Le patriote de gauche faisant passer avant sa personne et sa sensibilité, la République et la France allant jusqu’à vouloir faire rentrer les amis du colonel de la Rocque au sein du Conseil de la Résistance et se mettre sous les ordres du général de Gaulle.

LD : Le roman aborde des aspects moins connus de Jean Moulin, comme sa carrière artistique sous le pseudonyme de Romanin. Quelle importance cela revêt-il dans votre récit ?

GB : Dès son plus jeune âge, Jean Moulin a fait des « crobards Â» d’abord naïfs, puis inspirés aux traits de plus en plus sûrs, devenant la coqueluche de l’école puisque caricaturant ses professeurs dont l’un en Napoléon 1er. A noter que Jean Moulin dessinera ses personnages toujours de bas en haut, et non pas l’inverse ce qui est commun. Jean Moulin entre dans la vie en dessinant, il s’affirme en plus de la préfectorale par le dessin. Il est reconnu dans son parcours professionnel comme dans son parcours artistique. il fera tout mieux et surtout plus vite que beaucoup. Il sera un météore dans la vie et dans sa vie ; et à l’hiver de sa vie, le corps brisé, mais pas l’esprit, par la torture du boucher de Lyon ; il lui demandera un carnet. Barbie croit tenir sa victoire. Jean Moulin avec un crayon à papier ne tracera pas des lettres, pas des mots, pas des phrases, pas des noms. Il fera une caricature de son bourreau qui s’acharnera d’autant plus sur lui. Comme si Jean Moulin n’existait plus. Comme si Romanin était de nouveau présent, comme si le gamin qui regardait les dragons manÅ“uvrer à Béziers était de nouveau présent, vivant ; comme si, tandis que son corps ne pouvait plus s’évader, son esprit avait lui franchi les murs de Montluc.

LD : Votre lien personnel avec l’histoire de la Résistance et les nombreux témoignages que vous avez recueillis ont-ils influencé votre manière de dépeindre Jean Moulin ?

GB : ma rencontre avec Daniel Cordier est fondamentale de ma personne. Il me manque tant. Nous nous sommes rencontrés sur un quiproquo. Et quand j’étais chez lui à Cannes afin de tourner notre premier film, alors que nous ne nous étions jamais rencontrés, au bout de 10 minutes, il me demandait d’aller chercher des verres pour boire dans la cuisine, dans sa chambre pour aller chercher telle chemise qui contenait des documents. Il avait les yeux qui brillaient comme un gosse quand je lui posais des questions pour le film. A d’autres moments, il se faisait grave. J’ai vu ses yeux s’embuaient lorsqu’il m’a parlé de l’étoile jaune. Je buvais ses paroles. Par la suite, je l’appelais une fois par mois. Nous parlions 15, 20 minutes, il me redonnait une pêche ! Puis je le sus malade et quand le téléphone le mardi soir a retenti à 22h30 par une proche commune, je savais que c’était pour m’annoncer que Â« mon ami Â» était parti. Ce fut pour moi un déchirement. Un de mes plus beaux souvenirs, je me rappelle, fut l’inauguration du musée de Saint Andiol où mon ami Thomas Rabino, journaliste, auteur et journaliste, a officié comme directeur du projet. Daniel m’avait invité et pendant l’inauguration, il a visité tout le musée à mon bras commentant tout ce qu’il voyait. La difficulté pour moi fut d’entendre la nouvelle de sa mort annoncée et reprise par tous les médias toute la journée jusqu’à son inhumation. Daniel Cordier a non seulement influencé mon écriture mais aussi ma vie.

LD : Jean Moulin est souvent présenté comme un héros solitaire et tragique. Comment avez-vous abordé cet aspect dans votre livre, en particulier à travers les trahisons qu’il a subies ?

GB : Jean Moulin était un homme de cloisons plus que de réseaux.  Malraux a dit en substance que ce n’est pas lui qui a fait les réseaux, les maquis, il n’a été membre d’aucun mais il les connaissait tous. Jean Moulin était fidèle en amitié. C’est Chambeiron, Meunier, Manhès rencontré au cabinet de Pierre Cot, c’est Daniel Cordier. C’est Violette, Député − Maire de Dreux, ville où je suis né. Mais si Jean Moulin fut fugacement marié, il était un homme seul. Méridional, très bel homme à l’accent chantant, il a donné le change ne mélangeant jamais professionnel et artistique, personnel et professionnel, personnel et résistant… Il a supporté les egos et les trahisons, faisant fi de tout pour une seule maîtresse : la France. Antonin Moulin est constitutif de Jean son fils, et on ne peut le comprendre vraiment le fils et l’esprit qui l’a animé que lorsqu’ on s’intéresse au père. Dans son dernier courrier au général de Gaulle, il lui dit qu’il se sait recherché, il sait que d’autres ont venu à Londres pour obtenir auprès du général la tête de son envoyé, mais Jean Moulin en fait fi, et dans son écrit, il ne parle que de la France, de la République.

LD : Le livre est préfacé par Yves de Gaulle, petit-fils du général de Gaulle. Comment cette collaboration a-t-elle enrichi votre projet, notamment sur la manière dont Jean Moulin et de Gaulle sont perçus aujourd’hui ?

GB : Je n’ai pas rencontré Monsieur Yves de Gaulle avant d’écrire le livre mais après. Lorsque François Berriot m’a mis en relation avec Yves de Gaulle, je n’y croyais pas. J’ai envoyé à ce dernier le manuscrit lui demandant un accord de principe. Il ne m’a pas répondu… Il m’a envoyé directement, très vite, sa préface. J’en suis resté coi. Et je pense très sincèrement que c’est sa signature qui a permis que le 17 juin, ce qui est éminemment symbolique pour moi, je signe mon contrat d’auteur.

Lorsque j’étais pour la première fois chez Hubert Faure, il me disait : « vous voyez en face, c’est l’Amiral de Gaulle Â». Je lui ai envoyé mon livre et il m’a très gentiment répondu. Il était déjà pensionnaire aux invalides. Visitant la Boisserie à Colombey les Deux Églises, je comprenais, comme en visitant le tombeau de l’Empereur aux Invalides, comme en visitant les camps de la mort, comme en visitant Compiègne, comme en visitant Monluc et la cellule 130, comme lorsque je me suis recueilli au monument du Cerdon des maquis de l’Ain ou à Saint-Clément dans le Cantal, tout le poids de l’Histoire, tout le poids de cette histoire dont je suis une particule, le poids de l’Histoire que je ne peux que tenter de transmettre afin que la flamme de la Résistance, de toutes les résistances, ne s’éteigne jamais.

LD : Notre époque est clairement en perte de modèle ou de héros, en quoi Jean Moulin peut-il inspirer la jeunesse de notre époque ?

GB : Jean Moulin, c’est un homme comme vous est moi, comme n’importe qui et comme tout le monde, avec ses joies, ses peines, ses envies, des désirs, ses ambitions ; mais c’est aussi un homme qui savait s’effacer, qui avait le sens de l’intérêt général, de l’honneur, de la Patrie et qui savait faire passer cela avant sa propre personne.

Malraux, Ministre des affaires culturelles du général de Gaulle a conclu son célèbre discours « Entre ici Jean Moulin Â» que nous entendons tous par « Aujourd’hui, jeunesse, puisses-tu penser à cet homme comme tu aurais approché tes mains de sa pauvre face informe du dernier jour, de ses lèvres qui n’avaient pas parlé. Ce jour-là, elle était le visage de la France. Â»

L’homme, l’image, la vie, l’action, la mort de Jean Moulin nous oblige.

Mon prochain ouvrage à sortir est L’ABCDaire de Jean Moulin, sera préfacé par le Prince Joachim Murat. Avec Jean Moulin, comme avec les Murat, ce qui les caractérise ce sont deux maitres mots :

« Honneur et Patrie Â» (devise de la Résistance).

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