PORTRAIT – Fernand Braudel : Historien de la longue durée, prophète involontaire du monde fracturé de 2026

Par Le Diplomate
Mort en 1985, Fernand Braudel n’a jamais commenté la guerre en Ukraine, le réarmement de l’Europe ou la rivalité sino-américaine. Et pourtant, ses concepts fondateurs, notamment la longue durée, l’économie-monde et la pesanteur des civilisations, offrent aujourd’hui une grille de lecture d’une lucidité remarquable pour décrypter les bouleversements géopolitiques actuels. Portrait d’un géant de la pensée stratégique française qui a inspiré des générations d’historiens et de géopolitologues, comme entre autres le célèbre américain Samuel Huntington, mais que l’État a trop peu écouté, et que le monde redécouvre avec une urgence nouvelle.
D’Alger à la captivité allemande : la formation d’un regard global
Né en 1902 dans la Meuse mais élevé en Algérie, Fernand Braudel n’appartient pas à la tribu des historiens de salon. C’est la Méditerranée concrète, vivante, celle des marchés d’Alger et des côtes kabyles, qui vont forger son regard avant même qu’il ne pose un pied à la Sorbonne pour ses études d’histoire. Agrégé en 1923, il enseigne plusieurs années en Algérie puis à Paris, avant de rejoindre l’Université de São Paulo de 1935 à 1937, son expérience brésilienne va lui ouvrir les yeux sur les dynamiques du capitalisme atlantique et des civilisations extra-européennes.
Mais c’est un épisode d’une brutalité existentielle qui révèle l’homme et forge le penseur. Fait prisonnier par les Allemands en 1940, Braudel passe cinq ans dans des camps d’officiers à Mayence puis à Lübeck. C’est de mémoire, sur des cahiers clandestins, qu’il rédige l’essentiel de ce qui deviendra sa thèse magistrale, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, soutenue en 1947. L’œuvre consacre une rupture épistémologique majeure contre l’histoire événementielle et contre la tyrannie des batailles et des traités, Braudel impose le primat des structures profondes avec la géographie, les routes commerciales, les cycles climatiques, le temps long. « Les événements sont de l’écume à la surface des flots », dira-t-il. C’est cette conviction, née dans les barbelés, qui structure toute sa vision géopolitique.
Nommé au Collège de France en 1949, puis à la tête de la 6ème section de l’École Pratique des Hautes Études — qui deviendra l’EHESS —, Braudel édifie une véritable hégémonie intellectuelle française sur les sciences sociales mondiales. Il dirige les Annales d’histoire économique et sociale, fonde la Maison des Sciences de l’Homme, et entre à l’Académie française en 1984, un an avant sa mort. Sa trilogie Civilisation matérielle, économie et capitalisme (1967-1979) constitue à ce jour l’une des analyses les plus abouties du capitalisme comme système-monde, anticipant Wallerstein, devançant Huntington et contredisant Fukuyama avant même que celui-ci ne prenne la plume.
À lire aussi : Grand entretien avec Jean-Baptiste Noé : « Que vivent les Humanités ! »
Ni Marxiste, ni libéral : Le primat de civilisationnel
La pensée braudélienne dérange parce qu’elle résiste aux étiquettes. Braudel dialogue avec Marx en intégrant les forces productives, les cycles économiques longs, la domination du capital, mais refuse le déterminisme de classe comme clé universelle. Pour lui, les civilisations ne se réduisent pas à leurs modes de production, elles ont une épaisseur culturelle, géographique et religieuse, qui transcende et conditionne l’économie elle-même. Cette position hérétique lui vaut la méfiance durable des marxistes orthodoxes, qui voient dans son insistance sur la durée et la géographie une manière d’éterniser les rapports de domination.
À l’inverse, les libéraux ne sont pas davantage à l’aise avec Braudel. Son concept d’économie-monde, avec un espace structuré autour d’une ville-centre dominante (Venise, Amsterdam, Londres, New York) qui capture la valeur et redistribue la dépendance vers ses périphéries, est une critique structurelle du libre-échangisme idéal. Pour Braudel, le marché n’est jamais neutre : il est toujours le territoire politique d’un centre hégémonique. Le capitalisme, dans son œuvre, n’est pas synonyme de marché au contraire, c’est précisément l’anti-marché, la zone opaque où les grands opérateurs contournent les règles que subissent les petits.
Sa vision est, au fond, ce que l’on pourrait nommer un réalisme civilisationnel. Les nations et les États ne sont que des couches superficielles de réalités plus profondes : les aires culturelles, les bassins géographiques, les routes de la soif et de la soie. La Méditerranée n’est pas une frontière entre l’Europe et l’Afrique, mais une unité de civilisation.
Cette sensibilité le rapproche, politiquement, du gaullisme dans ce qu’il a de plus structurel : la souveraineté comme condition de survie civilisationnelle, la méfiance envers les idéologies universalistes qui masquent des intérêts particuliers, la conviction que la France n’est pleinement elle-même qu’une fois inscrite dans sa longue durée.
Conseiller informel de plusieurs ministères, notamment dans la réforme des programmes d’enseignement de l’histoire au tournant des années 1960-1970, Braudel plaide pour une histoire scolaire débarrassée du roman national étriqué et ouverte aux grandes dynamiques mondiales, une ambition que l’Éducation nationale mettra des décennies à intégrer, partiellement et maladroitement.
La longue durée face aux fractures de 2026 : Braudel avait-il raison ?
Les outils analytiques forgés par Braudel tout au long de son œuvre permettent d’éclairer avec une précision saisissante les fractures du monde en 2026, non pas comme des prophéties, mais comme des grilles de lecture dont la rigueur se vérifie à l’épreuve des faits.
Le concept de longue durée est le premier outil. Braudel le définit comme le temps des structures quasi-immobiles comme la géographie, le climat, les routes commerciales millénaires, etc. qui pèse sur les sociétés bien plus lourdement que les décisions des gouvernements ou les soubresauts diplomatiques.
Les frontières du conflit ukrainien épousent des lignes de partage civilisationnelles — entre orthodoxie orientale et catholicisme occidental, entre le monde slave de la steppe et l’Europe centrale — que Braudel identifie dans sa Grammaire des civilisations (1963) comme des structures de très longue durée. La grande plaine nord-européenne, terrain d’invasion récurrent depuis des siècles, est précisément l’un des exemples que Braudel mobilise pour illustrer la permanence des contraintes géographiques sur les comportements des puissances continentales. Ce ne sont pas des données nouvelles, ce sont des contraintes de fond que l’euphorie d’après-guerre froide a cru pouvoir effacer en une décennie.
Le concept d’économie-monde, deuxième outil, et peut-être le plus opératoire pour comprendre 2026. Dans le troisième volume de Civilisation matérielle, économie et capitalisme, Braudel établit que tout système économique dominant s’organise autour d’un centre qui capte la valeur, d’une semi-périphérie qui relaie sa puissance, et d’une périphérie qui en subit la dépendance. Il montre également, par l’histoire, que ces centres sont mortels : Venise cède à Anvers, Anvers à Amsterdam, Amsterdam à Londres, Londres à New York. Chaque bascule provoque une période de turbulence systémique durant laquelle les périphéries se réorganisent, souvent dans la violence. La recomposition actuelle de l’ordre mondial avec le retrait relatif des États-Unis comme garant de l’économie-monde atlantique, le réarmement européen contraint, et la montée de Pékin comme centre alternatif, correspond exactement à ce schéma de transition hégémonique décrit par Braudel.
La Chine, qu’il analyse dans sa trilogie comme une économie-monde en puissance, dotée d’une cohérence civilisationnelle plusieurs fois séculaire, n’est pas une anomalie de l’histoire contemporaine, mais le retour d’une structure que cinq siècles de domination occidentale avaient temporairement mise en sommeil.
Enfin, la distinction braudélienne entre marché et capitalisme, l’une des ruptures les plus originales de son œuvre, éclaire d’un jour cru les tensions économiques de 2026. Braudel insiste, le marché, celui des petits échanges transparents et concurrentiels, n’est pas le capitalisme. Le capitalisme, c’est la zone opaque du grand négoce, des monopoles, des États au service d’intérêts privés, c’est la zone où les règles que subissent les uns ne s’appliquent pas aux autres. Cette lecture rend intelligibles les guerres commerciales, les sanctions extraterritoriales, les subventions massives déguisées en politique industrielle : autant de manifestations de ce que Braudel avait théorisé comme la face cachée, anti-concurrentielle, du capitalisme réellement existant. En 2026, à l’heure où chaque puissance instrumentalise ouvertement l’économie à des fins stratégiques, la grammaire braudélienne retrouve une actualité qu’elle n’a jamais vraiment perdue.
Et pour conclure, et comme le rappelle Roland Lombardi, historien, géopolitologue et directeur du Diplomate média : « Braudel est incontournable pour ceux qui veulent comprendre le monde car il nous rappelait que l’Histoire véritable ne se lit ni dans l’émotion du moment ni dans les idéologies passagères, mais dans le temps long des civilisations, des peuples et des géographies. Comme Huntington plus tard, et qui d’ailleurs s’en est inspiré beaucoup pour ses propres travaux, il avait compris que les cultures et les espaces survivent souvent aux empires, aux modes politiques et aux illusions des hommes. »
À lire aussi : LIVRE – ENTRETIEN : La Bataille des Ardennes, le nouveau livre de Sylvain Ferreira
#FernandBraudel #Géopolitique #LongueDurée #HistoireGéopolitique #France #PortraitGéopolitique #ÉcoleDesAnnales #Ukraine #Civilisations #ÉconomieMondeCapitalisme #MultipolaritéMondiale #StratégieFrance #GaullismeEtGéopolitique #Méditerranée #PenséeStratégique #AnalyseGéopolitique #ConflitsMondiaux #ChineMontante #EuropeSouveraine #BraudelEtLeMonde #PolitiqueÉtrangère #RelationsInternationales #HistoireEtStratégie #OrdreInternational #LeDiplomateMedia #Realpolitik
