
Par Elizabeth Cazaux
Il y a des gestes diplomatiques qui paraissent mineurs aux yeux des chancelleries, mais qui sont des séismes moraux pour les démocrates. L’autorisation donnée par l’Allemagne à deux émissaires talibans de s’installer à Berlin pour traiter les dossiers de rapatriement forcé d’Afghans condamnés est de ceux-là . Derrière les mots prudents du ministère des Affaires étrangères — « il ne s’agit pas d’une reconnaissance » mais d’un « contact technique » — se cache un basculement symbolique : la porte de l’Europe est entrouverte au régime des talibans, et une ambassade d’Afghanistan, jusqu’ici bastion d’une légitimité républicaine en exil, est sur le point de tomber entre les mains de ceux qui ont détruit la République islamique d’Afghanistan.
À Kaboul, le geste allemand a été reçu comme une victoire diplomatique. À Berlin et à Bonn, il a provoqué un séisme : l’équipe diplomatique afghane en poste à Bonn — héritée de l’ancien gouvernement républicain — a démissionné collectivement. Pendant plus de quatre ans, ces diplomates avaient résisté aux pressions, refusé de transmettre les archives au régime taliban et préservé l’indépendance de leur mission. Leur départ a été un cri de protestation, une manière de dire : nous ne cautionnerons pas la remise des clés de l’Afghanistan aux bourreaux de notre peuple.
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De la démission à l’intrusion : La « piraterie diplomatique »
Le vide créé par cette démission n’a pas tardé à être exploité. Selon Afghanistan International, deux représentants des talibans ont profité d’un jour férié en Allemagne pour pénétrer de force dans le consulat afghan de Bonn. Ils ont brisé le cadenas de la porte et se sont installés dans les locaux, sans coordination avec le gouvernement allemand. La scène, d’une violence symbolique extrême, a tout d’une opération de piraterie diplomatique.
La diplomate Nigara Mirdad, en poste à l’ambassade d’Afghanistan en Pologne, l’a rappelé :
« Les ambassades et les consulats, en vertu de la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques (1961) et de la Convention de Vienne sur les relations consulaires (1963), jouissent d’une immunité et d’une protection totales. Malheureusement, il semble que l’Allemagne, alors qu’elle est profondément engagée dans des pourparlers avec les talibans, ait oublié d’assurer la sécurité du consulat afghan. Les Afghans qui vivent en Allemagne (Bonn) peuvent protester fermement contre cette question. »
En laissant les talibans s’emparer d’un bâtiment consulaire en plein territoire européen, l’Allemagne a failli à ses obligations internationales et offert au régime une victoire symbolique qu’il n’aurait jamais dû obtenir.
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Technique ou politique ? L’hypocrisie des chancelleries
Berlin prétend distinguer entre contacts « techniques » et reconnaissance politique. Cette distinction est fragile, voire hypocrite. Accueillir des diplomates, leur accorder un statut, leur offrir une tribune, ce n’est pas un simple geste administratif : c’est une reconnaissance de facto. L’histoire diplomatique est pleine de ces glissements : ce qui commence comme une « facilitation » finit toujours par une normalisation.
Si l’Allemagne accepte aujourd’hui, pourquoi pas Paris, Bruxelles ou La Haye demain ?
Le poids du passé allemand
Ce geste est d’autant plus lourd de sens qu’il se produit en Allemagne, pays qui a connu le nazisme, qui a bénéficié du pardon de l’Europe au prix d’un engagement intransigeant envers la démocratie et les droits humains. Que ce même pays ouvre aujourd’hui ses portes aux représentants d’un régime qui incarne l’apartheid de genre, la répression et la persécution des minorités est un crève-cœur pour les démocrates européens.
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La diaspora : Indignation et trahison
L’Allemagne est devenue la terre d’accueil de la plus grande diaspora afghane d’Europe : plus de 377 000 Afghans y vivent officiellement, et près de 425 000 si l’on compte les naturalisés. Cette diaspora, active et diverse, n’a pas tardé à réagir : manifestations à Berlin, grèves de la faim, dénonciations publiques d’une trahison morale.
Pour les femmes réfugiées, interdites d’école et d’université par le régime, voir leurs geôliers disposer désormais d’une adresse officielle au cœur de l’Europe est une ironie cruelle. Certes, quelques incidents isolés ont montré des sympathisants talibans agitant leur drapeau. Mais ces cas marginaux ne doivent pas masquer la réalité : l’immense majorité des Afghans exilés rejettent catégoriquement le régime.
Le calcul politique de Berlin
La décision allemande s’explique aussi par le climat intérieur : montée de l’extrême droite, débats houleux sur la migration, besoin affiché de fermeté. Permettre des expulsions vers l’Afghanistan est un signal politique, une manière de répondre aux angoisses d’une partie de l’opinion. Mais à quel prix ? Expulser vers un pays où règnent la torture et l’arbitraire, c’est violer les conventions internationales et devenir complice d’un système d’oppression.
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La dérive européenne : Après Berlin, Bruxelles
Le plus inquiétant est que cette dérive ne s’arrête pas à Berlin. En Belgique, la ministre fédérale des Réfugiés et de la Migration, Anline von Bosweet, a annoncé son intention d’entamer des discussions avec les talibans concernant l’expulsion de migrants afghans jugés « criminels » ou « illégaux ». Et elle a ajouté :
« Au niveau diplomatique, nous devons examiner comment traiter avec le régime afghan dans la pratique. »
Cette phrase résume à elle seule le glissement en cours : de la non-reconnaissance proclamée à la gestion « pragmatique », qui équivaut en réalité à une reconnaissance de fait. Après l’Allemagne, la Belgique suit donc la même pente dangereuse : parler directement aux talibans, leur reconnaître de facto une compétence diplomatique, leur accorder une légitimité qu’ils recherchent ardemment.
C’est ainsi que se construit la banalisation : un pays, puis deux, puis une tendance européenne. Et bientôt, les talibans auront pignon sur rue dans plusieurs capitales du continent, sans qu’aucune reconnaissance officielle n’ait jamais été proclamée.
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Tenir la ligne
L’Europe est en train de glisser vers une reconnaissance de facto des talibans. L’Allemagne a déjà franchi le pas. La Belgique annonce qu’elle pourrait suivre. Demain, d’autres pays céderont à cette logique utilitaire.
Il est encore temps de dire non. Non à la banalisation d’un régime qui pratique l’apartheid de genre, la répression politique et la persécution systématique. Non à la transformation de nos capitales en vitrines diplomatiques de la terreur.
L’heure est venue de tenir une ligne claire, ferme et sans ambiguïté :
non à la reconnaissance des talibans en Europe.
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Elizabeth Cazaux est la fondatrice et rédactrice de La Lettre d’Afghanistan, plateforme d’analyses, d’archives et de veille consacrée à l’Afghanistan. Active dans des réseaux de soutien aux Afghanes depuis la fin des années 1990, elle anime ce site éditorial et une newsletter qui agrègent enquêtes, rapports et tribunes thématiques (droits humains, économie, sécurité).

