TRIBUNE – Jupiter diplomate : L’aveugle et le paralytique 

TRIBUNE – Jupiter diplomate : L’aveugle et le paralytique 

lediplomate.media — imprimé le 05/03/2026
Jupiter
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Jean Daspry, pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques

« Faites des bêtises, mais faites-les avec enthousiasme ». Manifestement, le plus jeune et plus fringant Président de la Cinquième République semble faire sienne cette invite de Colette avec une constance qui force le respect. Ce qui vaut pour la scène intérieure[1] vaut aussi et surtout pour la scène internationale, la seule à la mesure de ses talents[2]. Le Talleyrand du XXIe siècle n’en loupe pas une tant il est toujours sûr de son fait, certain de détenir la vérité révélée envers et contre tous. La liste de ses erreurs, de ses bévues, de ses incartades, de ses contradictions, de ses contre-temps dans le en même temps diplomatique … relève de l’inventaire à la Prévert. Une chatte n’y retrouverait pas ses petits tant le Mozart de la diplomatie excelle dans l’art de la fausse note diplomatique. Le résultat attristant est devant nos yeux. Emmanuel Macron ne jure que par la diplomatie du buzz qui se transforme souvent en diplomatie du coup d’épée dans l’eau.

La diplomatie du buzz 

La diplomatie d’Emmanuel Macron révèle une double rupture par rapport à la pratique ancienne, y compris celle de ses prédécesseurs les plus proches.

Rupture dans la méthodologie, tout d’abord. Le Chef de l’État jette par-dessus bord tout ce qui ressemble de près ou de loin aux méthodes jugées désuètes et inefficaces de la relation traditionnelle entre États : discrétion, considération, concertation, réflexion, continuité et cohérence dans le temps et dans l’espace … Il estime que tous ces attributs d’un autre âge corsettent la diplomatie et l’empêche de contribuer au règlement pacifique des différends. C’est pourquoi, il privilégie l’ostentation, la communication, la familiarité, le dédain, la précipitation, l’incohérence … dans le traitement des multiples et complexes dossiers internationaux dont il se saisit avec avidité. C’est peu dire qu’il n’a cure du mantra de la diplomatie ancienne : connaître le passé pour comprendre le présent et anticiper le futur. Futur dont il n’a que faire, concentré qu’il est sur l’instantané, le médiatique au plus mauvais sens du terme, celui qui fait le buzz. C’est peu dire que les changements de pied sont fréquents, conduisant naturellement à l’illisibilité de son action à l’intérieur de l’Hexagone et au-delà. Hier, adepte de la souveraineté européenne, aujourd’hui fervent défenseur de la souveraineté nationale. Hier, vitupérant contre l’OTAN, aujourd’hui la louant[3]. Comprenne qui pourra ! La diplomatie jupitérienne n’est pas un long fleuve tranquille.

Rupture dans la pratique ancienne, ensuite. Le Chef de l’État jette par-dessus bord tout ce qui ressemble de près ou de loin au corps diplomatique jugé trop emprunté, trop timoré pour mettre en pratique ses brillantes initiatives qui font régulièrement pschitt. Ainsi dit, ainsi fait ! A la faveur de la transformation de l’ENA en INSP, le 1er janvier 2022, tous les futurs cadres supérieurs et dirigeants de l’État sont mis dans le pot commun des administrateurs de l’État, faisant litière des secrétaires, conseillers des Affaires étrangères, des ministres plénipotentiaires et autres ambassadeurs dignitaires de France. Les diplomates à l’ancienne doivent rentrer dans le rang. Ils n’ont plus voix au chapitre dans la définition de la politique étrangère et dans sa mise en œuvre au quotidien, eux qui affrontent la complexité du monde. « C’est à l’Élysée, et non au Quai d’Orsay, que se mène la politique extérieure de la France »[4]. Cette dernière relève désormais du fait du Prince qui en use et en abuse. Il préfère s’entourer de l’avis éclairé des fameux « visiteurs du soir » toujours aussi disposés à jouer du registre de la flagornerie que de l’esprit critique. Eux qui privilégient la morale au réel, le coup de com permanent au travail de fond, leur intérêt bien compris à l’intérêt général. Ainsi, tout va très bien madame la marquise, sauf un tout petit rien[5] … de plus en plus grand.

Succomber à la dictature de l’urgence, à la pression du moment ou, pire, à l’impératif du buzz génère rarement des solutions appropriées[6]. Nous en sommes les témoins.

La diplomatie du coup d’épée dans l’eau 

La diplomatie d’Emmanuel Macron conduit à une double faillite de son action au regard de ses objectifs irréalistes que de ses résultats contrastés

Faillite dans les objectifs, d’abord. Avec Emmanuel Macron à la barre, impossible n’est pas français. Dès sa prise de fonctions en mai 2017 et sans la moindre concertation avec ses principaux partenaires – allemands en particulier, le Chef de l’État lance de multiples initiatives désordonnées dont on peine à appréhender la cohérence d’ensemble, la stratégie de long terme. Rien à voir avec le discours de la méthode que défend le Premier ministre canadien, Mark Carney pour qui « nous avons généralement évité de signaler les écarts entre la rhétorique et la réalité. Ce compromis ne fonctionne plus… Vivre dans la vérité, c’est nommer la réalité. Cesser d’invoquer l’ordre international fondé sur des règles comme s’il fonctionnait encore tel qu’on nous le présente »[7]. Une chose est certaine, Emmanuel Macron semble incapable d’accéder au monde réel, ce monde de la brutalité et de la loi du plus fort. Pris par sa fougue et sa précipitation, il oublie trop souvent que ldiplomatie, c’est l’art du possible, c’est savoir ce que l’on peut raisonnablement et réellement changer. Ce n’est pas promettre le paradis, c’est éviter l’enfer. C’est cesser de faire semblant. C’est appeler la réalité par son nom. L’homme aux lunettes d’aviateur ne comprend toujours pas que la difficulté ne consiste pas à dire, mais à se faire entendre et comprendre au-delà de ses frontières. « La raison n’embrasse pat tout, beaucoup de choses lui échappent, l’essentiel peut-être »[8].

Faillite dans les résultats, ensuite. Avec Emmanuel Macron à la barre, l’échec est à portée de main. L’humiliation aussi. Avant la Conseil européen extraordinaire du 22 janvier 2026 et après la conférence de Davos au cours de laquelle il a été fortement secoué, pour ne pas dire humilié par Donald Trump, le Président de la République implore le respect du malappris à la crinière jaune[9]. C’est peu dire que « le vrai monde est gouverné par la force » (Stephen Miller) et qu’il n’y pas de place pour les faibles. Comment espérer obtenir des résultats tangibles sans se poser la question quelle vision de la France et de l’Europe nous permettra de préserver notre souveraineté ? Avec Jupiter aux commandes, c’est mission impossible. Le 47ème Président des États-Unis renvoie son homologue français, adepte du déni, à ses errements, à ses ratiocinations, à son statut de puissance déclassée, de pays en voie de sortie de l’Histoire, de simple commentateur du monde faute de stratégie claire pour une puissance moyenne. La diplomatie du somnambule conduit inévitablement dans une impasse. La liste impressionnante des échecs d’Emmanuel Macron en apporte la preuve, jour après jour. L’homme performatif, que les Français ont choisi à deux reprises, se tourne en ridicule mais surtout, ce qui est plus grave, tourne la France en ridicule, dilapidant son maigre crédit dans le concert des nations[10]. Faire du bruit pour exister encore, telle est sa devise !

Le miroir de l’impuissance 

« Le petit cheval blanc dans le mauvais temps, qu’il avait donc du courage. C’était un petit cheval blanc. Tous derrière, tous derrière. C’était un petit cheval blanc. Tous derrière et lui devant … Il est mort sans voir le beau temps. Qu’il avait donc du courage. Il est mort sans voir le printemps. Ni derrière, ni derrière. Il est mort sans voir le beau temps. Ni derrière, ni devant »[11]. N’est-ce pas ce qu’il risque d’advenir à notre petit cheval blanc de la diplomatie française à la lumière des dernières frasques sur le dossier du Groenland [12] et, plus récemment, sur le dossier iranien[13] ? La facture est salée. Une diplomatie française vaste champ de ruines après le passage d’un tsunami. Une diplomatie française au peu de crédit aux quatre coins de la planète, y compris au sein de l’Union européenne en un temps où le sordide du présent se mêle à l’horreur du passé[14]. Avec la saga de Jupiter diplomate, ne revivons-nous pas une version actualisée de la fable L’aveugle (diplomatie des lunettes) et le paralytique (diplomatie bancale) ?[15]


Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur


[1] Marc Eynaud, L’ampleur des dégâts. 2017-2026. Le vrai bilan d’une présidence, L’Artilleur, 2026.

[2] Ania Nussbaum, Accréditée. Sept ans au Palais de Macron, Seuil, 2026.

[3] Paris demande un exercice de l’OTAN sue l’île de l’Arctique, Le Monde, 22 janvier 2026, p. 5.

[4] Catherine Pacary, Au cœur de la bataille diplomatique, Le Monde, 21 janvier 2026, p. 24.

[5] Chanson de Ray Ventura.

[6] Macron : le buzz l’éclaire, Le Canard enchaîné, 21 janvier 2026, p. 1.

[7] Mark Carney, Les puissances moyennes doivent agir ensemble pour ne pas figurer au menu des plus grandes, Le Monde, 23 janvier 2026, p. 24.

[8] Éric-Emmanuel Schmitt, Le défi de Jérusalem, Albin Michel, 2023.

[9] Hadrien Mathoux, Discours au Forum de Davos : gardons-nous de présenter Macron en prophètewww.marianne.net, 23 janvier 2026.

[10] Mikko, La guerre des voisins. La géopolitique à hauteur d’immeuble, Dargaud, 2026.

[11] Le petit cheval blanc, chanson de Georges Brassens, 

[12] H16, France : le Titanic fait escale au Groenland, www.lediplomate.media , Le Monde, 22 janvier 2023, p. 5.

[13] Au début du Conseil de défense qu’il réunit dans la plus grande précipitation plusieurs après le déclenchement des frappes israéliennes et américaines sur le territoire iranien (28 février 2026, Emmanuel Macron confesse, piteux, l’étendue de son impuissance : « La France n’a été ni prévenue ni impliquée ». Pendant ce temps, le porte-avions Charles de Gaulle fait des ronds dans l’eau au large de la Suède.

[14] Georges Michel, Au lieu de hurler Trump, si on se réveillaitwww.bvoltaire.fr , 22 janvier 2026.

[15] Fable de Jean-Pierre Claris de Florian, 1793.


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