TRIBUNE – Réformer la Justice : Une ardente obligation !

Par Jean Daspry, pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques
« Le grand objectif de la justice est de substituer l’idée du droit à celle de la violence » (Alexis de Tocqueville). À analyser la société française en 2026, nous en bien sommes loin. Ce serait plutôt le contraire. En effet, plus la justice passe, plus la violence s’enracine dans notre Douce France. Du moins, c’est l’impression qu’en a une majorité de nos concitoyens adeptes de la philosophie de Saint Thomas, résumée dans la formule célèbre : « Je crois ce que je vois »[1]. Développement du phénomène de bandes de voyous de plus en plus violents, des clans guerriers[2], des « Black Blocks » casseurs, du narcotrafic, … Tel est le quotidien d’une France qui n’en peut mais. Pour couronner le tout, s’installe une sauvagerie structurelle qui s’attaque aux enfants innocents. Elle est le fait soit de malades en liberté qui devraient être ou en prison ou en maisons spécialisées, soit de clandestins qui devraient être reconduits dans leur pays d’origine sans avoir la main qui tremble. L’actualité la plus récente vient nous le rappeler. Lyhanna n’est-elle pas désormais le visage d’une enfant qui interroge un système qui, à force de se protéger lui-même, a cessé de protéger ceux pour lesquels il existe ?[3] Tenter de répondre à cette question lancinante, c’est accepter de poser le bon diagnostic sur l’autorité judiciaire avant d’envisager les remèdes idoines de cette organisation.
Diagnostic : Une Justice grand corps malade
La question posée par l’affaire Lyhanna est une question d’État[4]. Elle concerne au premier chef le fonctionnement de l’organisation judiciaire mais pas seulement. Elle touche à la conception que nous avons de l’autorité publique et de ses obligations envers les plus vulnérables. Un État qui dispose des moyens d’anticiper une menace identifiée et qui ne le fait pas n’a pas seulement échoué dans sa mission ; il a trahi sa raison d’être[5]. Un détour par la case Justice et les symptômes de ses maux devient de plus urgent et indispensable.
Revenons à la Justice[6] !
Le moins que l’on soit autorisé à dire est qu’elle ne se porte pas bien. Evoquer de simples manquements, de malencontreux « dysfonctionnements » lorsque l’on assiste à une répétition d’affaires gravissimes qui touchent en particulier à des enfants relève de la candeur ou de l’irresponsabilité ![7] Clamer haut et fort que « nous serons intraitables » comme le fait Emmanuel Macron, avec des trémolos dans la voix, depuis le Montenegro, ne rime à rien si ce n’est à mettre le doigt où cela fait mal ! Dire des énormités est indigne[8]. Présenter ses excuses[9] et réunir en urgence les procureurs comme le fait le ministre de la Justice, Gérald Darmanin[10], relève de l’agitation stérile ![11] Jouer les gros bras comme le fait le Ministre de l’Intérieur, Laurent Nunez, après chaque drame qui émeut dans les chaumières, est à tout le moins puéril ! Botter en touche comme le font régulièrement les magistrats après chaque fait divers tragique les déconsidère auprès de nos concitoyens qui n’en croient pas leurs yeux en entendant de pareilles sornettes dans la bouche de nos Hermines ![12] Adopter de nouvelles lois pour compléter les anciennes qui ne sont pas ou peu appliquées est inutile, voire contreproductif ! Organiser des marches blanches, aussi dignes et émouvantes soient-elles[13], conduit à penser que le temps ne fait rien à l’affaire mais qu’il faut se poser la question essentielle du fonctionnement de notre Justice que le monde entier nous envie ![14]
Quels sont les symptômes de la maladie de la Justice ?
Ils sont nombreux et ressortent des résultats concordants sur le long terme des enquêtes d’opinion. Longueur inexplicable des procédures ; illisibilité des décisions judiciaires ; laxisme à l’égard des délinquants, y compris violents et récidivistes (Cf. les très rares condamnations prononcées après les violences consécutives à la victoire du PSG) ; inversion des valeurs qui conduit à victimiser les coupables et à culpabiliser les victimes ; politisation à outrance du Syndicat de la magistrature qui déroge au principe cardinal de l’indépendance et de l’impartialité des juges ; non-respect du droit à un procès équitable (présomption d’innocence, charge de la preuve, instruction à charge et à décharge) pour les honnêtes gens ; irresponsabilité des magistrats dont les errements relèvent du Conseil supérieur de la magistrature (CSM) qui se montre bienveillant à leur endroit ; en contrepartie, sévérité exemplaire à l’égard des agissements des forces de l’ordre ; incantation des magistrats sur leur rôle de protection de l’État de droit qui ne protège plus personne… Même si cette liste n’est pas exhaustive, telles sont les critiques qui reviennent souvent dans les jugements des Français sur leur Justice. Force est de constater qu’ils ne manquent pas de bon sens populaire. Il y aurait beaucoup à dire sur la Justice administrative et son vénéré Conseil d’État, à la fois conseil et juge de l’État. Rien ne sert de déporter le problème pour ne pas le traiter[15].
Face à pareil tableau, un sursaut salutaire s’impose. Pas un coup de com’ mais une réflexion d’ensemble cohérente lancée à froid et non sous le coup de la fée émotion[16]. Cela ne fait malheureusement pas partie de la tradition française à la sauce jupitérienne.
Remède : Une entreprise de réforme de longue haleine
À la lumière de la progression constante des errements de la Justice, parfois ses erreurs judiciaires flagrantes (Outreau, Christian Iacono, Patrick Dills, Omar Raddad …) qui n’ont pas valu à leurs auteurs les sanctions qu’ils méritaient, la politique du chien crevé au fil de l’eau est intenable. Un sursaut salutaire s’impose en évitant l’écueil de la précipitation. Il doit écarter les solutions de facilité tout en privilégiant des solutions exigeantes. En un mot, éviter le binôme, un mal de mots.
Écarter les solutions de facilité qui s’apparentent à des cataplasmes sur des jambes de bois
Après chaque drame, l’histoire se répète invariablement. Dans la foulée de l’émotion légitime suscitée par ces faits divers[17], devenus des faits de société, nous assistons au concours Lépine des propositions les plus baroques et les moins efficaces[18]. LFI, comme Marion Maréchal[19] réclament la démission immédiate du Garde des Sceaux. Bruno Retailleau, candidat à la présidentielle de 2027, propose la création d’une « Cour disciplinaire de la magistrature »[20]. Ni plus, ni moins ! D’autres proposent l’adoption de nouvelles normes. Les plus timorés veulent l’octroi de moyens supplémentaires pour la Justice alors que la France est en état de cessation de paiements. En un mot, c’est la fuite en avant incontrôlée. Toutes ces martingales possèdent un point commun, celui de mettre la charrue avant les bœufs[21]. La politique s’apparente à bien des égards à la médecine : si le diagnostic du patient est erroné, il y a de fortes chances que le remède soit inefficace. C’est pourquoi, nous devons nous méfier des approches ponctuelles et pavloviennes qui n’embrassent ni la complexité, ni la globalité du problème du fonctionnement optimal de la Justice dans une démocratie digne de ce nom[22], non une « théatocratie »[23]. Elles déboucheraient sur une impasse, creusant encore plus le fossé entre les magistrats et le peuple au nom duquel ils rendent la Justice.
Privilégions des solutions exigeantes et innovantes qui s’attaquent aux racines du mal
Cela revient in limine litis à faire nôtre l’invite de Charles Péguy pour qui il faut « Dire la vérité, toute la vérité rien que la vérité, dire bêtement la vérité bête, ennuyeusement la vérité ennuyeuse, tristement la vérité triste ». Pour cela, nous pourrions envisager la mise en place d’une commission parlementaire mixte (Assemblée nationale, Sénat) pour faire toute la lumière sur le problème en expliquant, rétrospectivement, pourquoi nous n’avons pas compris plus tôt le drôle de drame qui se tramait à l’insu de notre plein gré. À charge pour elle, d’établir une liste de propositions cohérentes dans le temps et l’espace pour traiter le problème structurel à sa racine en évitant les mots d’ordre trompeurs tels que « soutenir la Justice »[24]. Ces mesures devraient aller de la formation des magistrats au sein de l’ENM aux sanctions éventuelles dont ils seraient le cas échéant redevables (nature de la sanction et organe devant en décider) en passant par l’interdiction pure et simple de tous les syndicats de magistrats (Cf. ce qui se passe pour les militaires)[25] ; l’interdiction de travailler dans un quelconque cabinet ministériel ; la rupture du cordon ombilical entre le parquet et l’exécutif comme le réclame depuis 2010 la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) et des procédures de revue par les pairs pour encadrer au minimum l’action solitaire de certains magistrats débouchant sur des injustices[26]. Les magistrats doivent s’habituer à ne plus être des intouchables[27].
Le peuple guidant la justice ou le laboratoire d’idées
« Et qui pardonne au crime en devient le complice » (Voltaire). On ne saurait mieux dire. Si les magistrats doivent être indépendants comme dans tout État de droit digne de ce nom, ils ne doivent pas pour autant être irresponsables. L’un est la contrepartie de l’autre. Ce qu’une majorité d’entre eux peine à comprendre et accepter, préférant crier au loup dès que ce sujet sensible est évoqué, y compris par des syndicats modérés[28]. Le mot de « populisme judiciaire » est aussitôt lâché pour écarter toute critique, y compris légitime et discréditer ad vitam aeternam son auteur. Nous connaissons bien le procédé appliqué à tous ceux qui critiquaient, hier, le fonctionnement de l’Union européenne et qui étaient immédiatement taxés avec morgue de « populistes ». Aujourd’hui, leurs remarques sont heureusement acceptées par la doxa ambiante car frappées au coin du bon sens. En plagiant Raymond Aron à propos de l’évolution du droit international, l’on pourrait dire qu’à la longue, les magistrats doivent se soumettre aux faits, au réel, celui sur lequel on se cogne (Jacques Lacan). À cette condition, ils en sortiront grandis et regagneront la confiance du peuple souverain. En dernière analyse et à la lumière des embardées récentes et récurrentes, une réforme ambitieuse et audacieuse de la Justice s’impose comme une ardente obligation !
Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur
[1] Jean-Éric Schoettl, Affaire Lyhanna : les Français ne supportent plus les carences de l’État régalien, Le Figaro, 9 juin 2026, p. 16.
[2] Anne-Hélène Dorison/Thomas Saintourens, À Nantes, les fusillades des « clans qui sont à cran », Le Monde, 7-8 juin 2026, p. 8.
[3] Olivier Damien, Lyhanna : l’affaire de trop, www.bvoltaire.fr , 7 juin 2026.
[4] Tristan Quinault-Maupoil, Empêtré dans l’affaire Lyhanna, l’exécutif cherche une issue, Le Figaro, 10 juin 2026, pp. 4-5.
[5] Mariama Darame/Nathalie Segaunes, L’exécutif embourbé dans l’affaire Lyhanna, Le Monde, 14-15 juin 2026, p. 6.
[6] Le mot Justice vient du latin « justus, ce qui signifie « ce qui est conforme au droit ».
[7] Mariama Darame/Nathalie Segaunes, Lyhanna : l’exécutif relève de manquants, Le Monde, 7-8 juin 2026, p. 5.
[8] Frédéric Sirgant, Lyhanna : la petite phrase de Macron qui ne passe pas, www.bvoltaire.fr , 6 juin 2026.
[9] Frédéric Sirgant, Lyhanna : Darmanin présente ses « excuses » mais continue sa petite carrière, www.bvoltaire.fr , 6 juin 2026.
[10] Enora Ollivier, Gérald Darmanin ordonne une vaste revue des plaintes, Le Monde, 9 juin 2026, p. 7.
[11] Mathilde Mathieu, Meurtre de Lyhanna : les violences faites aux enfants, « priorité » en trompe-l’œil de Darmanin, www.mediapart.fr , 6 juin 2026.
[12] Grégoire Biseau (propos recueillis par), Rémy Heitz : « Ce que révèle cet échec, c’est une crise systémique », Le Monde, 14-15 juin 2026, p. 7.
[13] Jérôme Leffiliâtre, Émotion et colère en hommage à Lyhanna, Le Monde, 9 juin 2026, p. 7.
[14] Prisca Borell, Marche en l’honneur de Lyhanna : « Si la justice avait fait son travail, elle serait encore là », www.mediapart.fr , 7 juin 2026.
[15] Caroline Mecary, La mort de Lyhanna doit conduire à poser la question des choix politiques qui ont rendu possible cette défaillance, Le Monde, 10 juin 2026, p. 26.
[16] Jean-Paul Garaud, Affaire Lyhanna : de l’émotion à la colère, oui, mais envers qui ?, www.bvoltaire.fr , 9 juin 2026.
[17] Nicolas Bergeman, Affaire Lyhanna : à chaque drame, le pouvoir politique cherche un coupable et légifère sur l’émotion, Le Monde, 12 juin 2026, p. 25.
[18] Marina Babonneau/Jérôme Canard, Affaire Lyhanna : depuis dix ans, les politiques méprisent les leçons de #MeToo, Le Canard enchaîné, 10 juin 2026, p. 3.
[19] Victoire Riquetti, « Un peu de dignité » : Marion Maréchal appelle à la démission de Darmanin, www.bvoltaire.fr , 8 juin 2026.
[20] Baudouin Moucadel, Dysfonctionnements de la justice : Bruno Retailleau veut créer « une cour disciplinaire de la magistrature », www.lejdd.fr , 7 juin 2026.
[21] Gaël Vaillant, Affaire Lyhanna : sous la pression des manifestants, le gouvernement contraint à des annonces, www.marianne.net , 9 juin 2026.
[22] Paule Gonzalès, Lyhanna : Gérald Darmanin pris en étau entre l’opinion et les magistrats, Le Figaro, 9 juin 2026, p. 2.
[23] Frédéric Taddeï, Michel Maffesoli : « La démocratie est devenue une theâtrocratie, www.marianne.net , 14 juin 2026.
[24] Éditorial, Crimes sexuels : repenser la réponse pénale et soutenir la justice, Le Monde, 9 juin 2026, p. 28.
[25] Edouard Philippe propose d’interdire la syndicalisation des magistrats dans Grégoire Biseau, Gérald Darmanin sur le fil entre opinion et magistrats, Le Monde, 10 juin 2026, p. 7.
[26] Jean Daspry, De la justice à l’injustice, il n’y a qu’un pas …, www.bertrand-renouvin.fr , 25 avril 2026.
[27] Affaire Lyhanna : le Conseil supérieur de la magistrature déplore le « discrédit jeté sur des milliers de magistrats », AFP, 9 juin 2026.
[28] Béatrice Brugère, Les juges ont-ils vraiment tous les droits ? De la légitimité du pouvoir juridictionnel dans notre démocratie, éditions de l’observatoire, Collection alerte !, 2026.
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