ANALYSE – Albanie, Rama reconfirmé : Un quatrième mandat entre espoirs de stabilité et soupçons d’irrégularités

Rama et en fond grand drapeau albanais
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe GaglianoPrésident du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Le 13 mai 2025, les résultats officiels des élections albanaises du 11 mai ont consacré la victoire du Parti socialiste (PS) dirigé par le Premier ministre Edi Rama, qui s’achemine ainsi vers un quatrième mandat consécutif. 

Avec 52 % des voix et une projection de 82 sièges sur 140 au Parlement, le PS a consolidé son hégémonie politique, devançant largement le Parti démocratique (PD) de centre-droit, qui n’a obtenu que 34 % des voix et 52 sièges. Cependant, ce triomphe a été entaché de polémiques, d’accusations de fraudes électorales et de doutes sur la régularité du scrutin, ravivant le débat sur la solidité démocratique de l’Albanie, un pays qui ambitionne d’intégrer l’Union européenne d’ici 2030.

Un résultat net, mais prévisible

La victoire de Rama n’a pas surpris les analystes. Au pouvoir depuis 2013, le leader socialiste a pu compter sur une machine politique bien rodée, construite au fil de plus d’une décennie de gouvernance, ainsi que sur une conjoncture économique favorable, marquée par une croissance qui a renforcé son image d’administrateur compétent. À quelques jours du scrutin, Rama a annoncé une amnistie totale des amendes étatiques accumulées entre 2015 et 2024, une mesure perçue par beaucoup comme une tentative de séduire les électeurs à la dernière minute. De plus, l’opposition, menée par l’ancien président et Premier ministre Sali Berisha, s’est présentée divisée et affaiblie, incapable de tirer parti des scandales de corruption qui ont secoué le gouvernement Rama ces dernières années.

Le résultat, toutefois, a été plus large qu’attendu. Avec une majorité de 82 sièges, le PS gagne quatre sièges par rapport à la législature précédente, offrant à Rama une marge suffisante pour gouverner sans avoir à chercher d’alliances. Ce succès renforce sa position non seulement sur le plan intérieur, mais aussi sur la scène internationale, où l’Albanie se positionne comme un partenaire fiable pour l’Occident, accueillant des migrants en provenance d’Italie et des réfugiés afghans en attente de visas pour les États-Unis.

Des zones d’ombre sur le scrutin

Malgré ce triomphe électoral, le processus de vote a été loin d’être irréprochable. L’opposition, dirigée par Berisha, a dénoncé des irrégularités systématiques, qualifiant les élections de « volées » et appelant à une manifestation le 16 mai, coïncidant avec le sommet de la Communauté politique européenne à Tirana. Berisha a accusé le gouvernement d’achat de votes et d’intimidations, sans toutefois fournir de preuves concrètes. Ses déclarations, empreintes de virulence, ont qualifié Rama de « narco-dictateur », tandis que le PS a riposté en traitant Berisha de « vieux politicien communiste » dépassé.

Les critiques ne se limitent pas à l’opposition. Une mission d’observation électorale de l’OSCE a salué la transparence globale du scrutin, mais a relevé un « usage inapproprié des ressources publiques » par le PS pendant la campagne électorale, ainsi que des pressions sur des fonctionnaires et des cas d’intimidation. Le parquet spécial albanais a ouvert 39 enquêtes liées au vote, principalement pour des soupçons d’achat de votes, sans préciser les partis impliqués. La Commission européenne, par la voix de la vice-présidente Kaja Kallas et du commissaire à l’élargissement Oliver Varhelyi, a qualifié le climat électoral de « hautement polarisé », soulignant que les candidats n’ont pas bénéficié de conditions équitables et appelant à enquêter sur les accusations d’irrégularités.

Un épisode curieux a alimenté les doutes : aucune chaîne de télévision albanaise n’a publié de sondages à la sortie des urnes le soir du 11 mai, un fait inhabituel qui a laissé les électeurs et les observateurs dans l’ignorance des résultats immédiats. Le seul sondage diffusé, provenant de la chaîne kosovare Klan Kosova et du site pro-gouvernemental Albanian Post, annonçait une victoire du PS avec 51 %, un chiffre étonnamment proche du résultat final. Les principales chaînes, interrogées sur l’absence de publication des sondages, n’ont fourni aucune explication officielle, se contentant de diffuser des reportages génériques ou des informations secondaires.

L’Albanie et le rêve européen

Au cœur de la campagne électorale de Rama figurait la promesse d’intégrer l’Albanie à l’Union européenne d’ici 2030, un objectif ambitieux que le Premier ministre a réaffirmé dans une interview accordée à Politico. L’adhésion à l’UE représente non seulement un objectif politique, mais aussi un levier pour consolider le soutien interne, dans un pays où la perspective européenne est synonyme de progrès et de stabilité. Cependant, le chemin vers Bruxelles reste semé d’embûches. L’Albanie doit encore achever des réformes cruciales, notamment dans la lutte contre la corruption et le renforcement de l’État de droit, des domaines où le gouvernement Rama est souvent critiqué pour ses liens avec des réseaux clientélistes et pour la lenteur dans la lutte contre le crime organisé.

Malgré ces défis, l’Albanie se distingue comme un îlot de stabilité relative dans une région, les Balkans occidentaux, marquée par des tensions politiques et des crises gouvernementales. Des pays comme le Kosovo, la Serbie et la Bulgarie ont traversé des turbulences significatives au cours de l’année écoulée, tandis que l’Albanie sous Rama semble avoir trouvé une certaine continuité. La capacité du Premier ministre à se présenter comme un leader fiable aux yeux de l’Occident, notamment à travers des choix symboliques comme l’accueil de migrants, a renforcé son image internationale. Le sommet de la Communauté politique européenne, qui se tiendra à Tirana le 16 mai avec la participation de figures de premier plan comme Ursula von der Leyen et Volodymyr Zelensky, offre à Rama une occasion de capitaliser sur ce rôle et de projeter une image d’homme d’État à l’échelle continentale.

Les défis internes : Corruption, émigration et polarisation

Malgré les succès électoraux, le gouvernement Rama doit faire face à des critiques croissantes sur le front intérieur. La corruption reste un fléau endémique, avec des accusations impliquant également des réseaux criminels liés au trafic de drogue et d’armes. Ces dernières années, des centaines de milliers d’Albanais, principalement des jeunes, ont quitté le pays à la recherche de meilleures opportunités à l’étranger, un exode qui reflète la frustration face au chômage et la perception d’un système politique dominé par le clientélisme. Bien que Rama ait promis des réformes et des investissements pour inverser cette tendance, les résultats concrets se font attendre.

La polarisation politique est un autre défi. Depuis la chute du communisme au début des années 1990, le pouvoir en Albanie s’est alterné entre le PS et le PD, dans une compétition souvent marquée par des discours virulents et des accusations mutuelles. La rhétorique incendiaire de Berisha et les contre-attaques du PS ne font qu’aggraver cette fracture, au risque d’alimenter des tensions sociales à un moment où le pays aurait besoin de cohésion pour mener à bien les réformes nécessaires à l’intégration européenne.

Un regard vers l’avenir

La victoire d’Edi Rama ouvre une nouvelle phase pour l’Albanie, marquée par des opportunités mais aussi par des incertitudes. D’un côté, la stabilité politique garantie par la majorité socialiste offre au gouvernement la possibilité d’accélérer les réformes et de consolider le chemin vers l’UE. De l’autre, les accusations d’irrégularités électorales et les persistantes critiques internes risquent d’entacher le mandat de Rama, alimentant le mécontentement d’une partie de la population et de l’opposition.

Le sommet européen de Tirana sera un test crucial. La présence de dirigeants internationaux et l’attention médiatique offriront à Rama l’opportunité de renforcer son statut, mais également de faire face aux pressions de l’UE pour plus de transparence et de réformes. Entre-temps, l’Albanie reste un microcosme des contradictions des Balkans occidentaux : un pays qui aspire à un avenir européen, mais qui doit encore composer avec les ombres de son passé et les complexités de son présent.

Dans ce contexte, le quatrième mandat de Rama s’annonce comme un équilibre délicat entre ambitions globales et défis locaux, entre la construction d’une Albanie moderne et le risque d’une polarisation accrue. L’histoire de ce petit pays stratégique des Balkans continue de s’écrire, sous le regard de l’Europe et du monde.

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