ANALYSE – Aleksandr Douguine : Le conteur-synthétiseur de la pensée russe, sans véritable innovation

Aleksandr Douguine
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe GaglianoPrésident du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Souvent présenté comme un penseur sulfureux, éminence grise des palais du pouvoir russes, Aleksandr Douguine est en réalité un excellent conteur, parvenu à amalgamer diverses traditions intellectuelles d’origine hétérogène dans une synthèse personnelle, sans toutefois y apporter d’innovations notables.

Dans la pensée de cet intellectuel russe, l’Eurasie correspond à une entité continentale opposée à celle océanique, aujourd’hui incarnée par l’île-monde que représentent les États-Unis. L’Eurasie est donc la puissance tellurique qui doit s’opposer à une interprétation occidentale de la Russie. En effet, l’identité russe résulte d’une synthèse originale entre des éléments slaves et turco-musulmans, valorisés positivement tant par Gengis Khan que par la Horde d’or.

Historiquement, Douguine s’inscrit dans la tradition slavophile, qui considère que la véritable Russie est celle d’avant les réformes de Pierre le Grand, c’est-à-dire une Russie opposée à la philosophie des Lumières. Les slavophiles insistent sur l’originalité de la culture russe et exaltent la tradition de l’Église orthodoxe, soulignant l’étrangeté fondamentale de la Russie face à un Occident fondé sur le rationalisme et l’individualisme. La Russie rêvée par les partisans du projet eurasiste est celle des XVe et XVIe siècles, la Troisième Rome appelée à succéder à Rome et à Byzance. Les défenseurs de la vision eurasiste soulignent l’importance de la différence de la Russie par rapport à l’Europe.

Parmi les soutiens les plus influents du projet eurasiste, Douguine reconnaît l’importance de la pensée de Nikolaj Alexeïev, qui posa les bases du droit eurasiste en opposition au droit européen fondé sur une philosophie rationaliste, atomistique et individualiste. Alexeïev opposait à juste titre le concept de communauté à celui de société, dans une optique proche de celle de Tönnies. L’État ainsi envisagé doit rejeter aussi bien les principes libéraux que totalitaires, et chercher à créer un régime permettant au peuple de participer à son destin, contrairement à la démocratie représentative – conception proche de celle de Moeller van den Bruck.

Un élément fondamental de la pensée de Douguine est le concept d’espace développé par Lev Goumilev, comparable au déterminisme géopolitique de Haushofer. En ce qui concerne sa formation philosophiquement politique, le parcours de l’intellectuel russe est comparable à celui de de Benoist. Les auteurs et mouvements culturels qui influencèrent Douguine sont les mêmes : Jean Thiriart, Evola, Guénon, la Révolution conservatrice, Heidegger, le groupe Mauss, Dumézil et Dumont. Grâce à ces auteurs – en particulier Guénon et Evola – Douguine est profondément influencé par la métaphysique, la politique hermétique et l’ésotérisme musulman. En ce sens, il convient de souligner que le projet eurasiste, en plus d’être antithétique à l’Occident, est d’abord et avant tout un projet méta-géographique, spirituel et universel. Le recours à la tradition est constant et central dans sa pensée.

Concrètement, Douguine a tenté de concrétiser son projet par la fondation du Mouvement eurasiste international en 2003, qu’il a réussi à internationaliser, notamment en Asie, en impliquant le Kazakhstan, la Turquie, le Caucase, ainsi que certains responsables du gouvernement russe. Il est également parvenu à établir des liens en France – grâce à de Benoist – et en Italie, avec l’aide de Claudio Mutti et de Giancarlo Savoini. La création du mouvement de la jeunesse eurasiste visait aussi à contrer les révolutions colorées d’inspiration américaine.

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La pensée de Douguine et la trajectoire géopolitique de la Russie

Dans Continent Russie, l’un des rares ouvrages de Douguine traduits en italien, l’auteur pousse sa pensée jusqu’à des hauteurs quasi oniriques : « La conscience de soi des peuples et des nations historiquement enracinés sur le territoire russe est intimement liée à la géographie sacrée spécifique de ce territoire ; dans l’ensemble de cette géographie sacrée, les terres russes occupent une place centrale en vertu d’une ancienne logique de correspondances astronomiques et astrologiques ; le patriotisme russe reflète un destin cosmique, et ne peut être comparé au simple nationalisme des autres peuples » (Continent Russie, Edizioni all’Insegna del Veltro, Parme, 1991, pp. 29-30).

L’hermétisme philosophique de Douguine cadre mal avec le pragmatisme stratégique de la direction actuelle du Kremlin.Comme le souligne Luigi De Biase sur Startmag, « il est peu probable que Poutine lise Douguine, qu’il entretienne des contacts avec lui ou qu’il s’appuie sur son idéologie. Il n’est même pas nécessaire de rappeler que Poutine et la Russie empruntent un chemin exactement opposé à celui tracé par Douguine, lequel a d’ailleurs perdu sa chaire à l’Université de Moscou – un signe clair de distance du Kremlin. »

Russie et États-Unis

Douguine refuse catégoriquement l’idée que les Américains soient porteurs d’une vérité universelle. Il affirme que la philosophie des droits de l’homme, l’économie de marché, le système démocratique libéral, le parlementarisme et la séparation des pouvoirs sont des valeurs légitimes mais uniquement en termes locaux, fruits d’une expérience historique déterminée, propre à l’Europe puis aux États-Unis, et fortement liée à la modernité.

Les autres nations peuvent – et doivent – posséder d’autres valeurs : donner la priorité aux valeurs collectives ou religieuses plutôt qu’à l’individu, préférer la hiérarchie, la monarchie, voire la théocratie, au système démocratique. En d’autres termes, les États-Unis doivent être combattus tant qu’ils confondent leur identité avec l’universalisme occidental et le messianisme atlantiste. Le projet eurasiste, selon Douguine, doit s’opposer à leur expansion planétaire.

Selon lui, il est légitime que les Américains adhèrent à leurs propres valeurs, mais il est illégitime qu’ils les imposent comme universelles. La Russie, à l’inverse, a le droit de constituer une civilisation distincte. Le conflit entre les États-Unis et la Russie ne pourra se résoudre que si les États-Unis se contentent d’un rôle régional. Tant qu’ils chercheront une hégémonie mondiale, le projet eurasiste devra soutenir tous les mouvements opposés à l’expansion américaine.

La philosophie eurasiste n’est rien d’autre qu’une mondialisation alternative, fondée non sur l’universalisation d’un modèle unique mais sur l’autonomie des cultures et l’importance de la différence. C’est en ce sens que ce projet veut être une réponse globale à l’idéologie libérale américaine. Ceux qui adhèrent à l’eurasisme ne peuvent qu’être en opposition frontale avec l’atlantisme, car les deux visions sont mutuellement exclusives, comme l’avait déjà formulé Trubetskoy.

Le projet eurasiste, influencé par le slavophilisme, rejette le globalisme comme volonté d’homogénéiser le monde selon le modèle américain. À cet égard, la réflexion du politologue Samuel Huntington est particulièrement pertinente : selon Douguine, Huntington a raison de dire que les civilisations réapparaissent, mais tort de le déplorer. Il faut, au contraire, se réjouir du retour des civilisations.

Stratégie américaine

Selon Douguine, les Américains souhaitent établir un empire planétaire sous leur contrôle. Pour cela, ils doivent éviter la disparition des grands espaces. C’est pourquoi la Russie est leur ennemi principal. Concrètement, les Américains cherchent à encercler la Russie pour l’étouffer. La progression de l’OTAN vers l’est, avec l’implantation de bases militaires dans le Caucase et en Asie centrale, en est la preuve.

Pour empêcher la Russie de devenir une grande puissance régionale, les États-Unis tentent de la couper de l’Europe et de saboter ses relations avec la Chine et l’Iran. Les révolutions colorées en Ukraine, Géorgie, Mongolie, etc., s’inscrivent dans cette stratégie. Les relations que les Américains entretiennent avec les anciens pays socialistes – Pologne, République tchèque, Croatie, Roumanie – poursuivent ce même objectif. Parmi les instruments privilégiés : ONG, fondations, mouvements de défense des droits de l’homme.

Géographie eurasiste

Dans les Balkans, la Serbie, la Bulgarie, la Macédoine et le Monténégro ont une double dimension – eurasiste et européenne – et forment une zone intermédiaire. La Mandchourie, selon Douguine, est pleinement russe. La Géorgie pose problème : l’Ossétie du Sud est eurasiste, mais l’orientation pro-américaine de Tbilissi en fait une ennemie.

La Russie de Poutine, selon Douguine, est légitimement hostile à l’Ukraine en tant qu’État-nation atlantiste et pro-américain. L’intellectuel distingue deux types de géographie : la moderne, statique et quantitative, inspirée de la physique classique, et la géographie sacrée ou qualitative, inscrite dans une perspective ontologique et cyclique.

Europe

La réflexion de Douguine s’inspire largement de la Nouvelle Droite française et de la pensée d’Evola. Il soutient que l’Europe doit être une civilisation distincte, libre et indépendante, non américaine ni atlantiste, retrouvant ses racines culturelles et sacrées. En même temps, elle devrait adopter l’idée eurasiste selon laquelle aucune civilisation n’est universelle.

L’Europe devrait donc devenir une alliée de la Russie dans une perspective antiaméricaine. La coopération russo-européenne devrait se concentrer sur les ressources énergétiques. Ce que Douguine appelle de ses vœux, c’est une Europe véritablement européenne et continentale, dotée de forces armées propres, refusant de rester un pilier de la puissance militaire américaine.

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Cependant, l’Europe actuelle est essentiellement franco-allemande, fondée sur la volonté de ces deux pays d’instaurer une hégémonie. L’Angleterre, avec les pays de la « Nouvelle Europe » alignés sur Washington, essaie d’enrayer cette ambition en la plaçant au service des intérêts américains.

Démocratie libérale et démocratie organique

La démocratie libérale repose sur l’individualisme et se présente comme une forme politique universelle. Pour Douguine, la démocratie représentative est une manipulation du peuple par les oligarchies politiques. Il faut, selon lui, reconnaître que les inégalités physiques et spirituelles entre les hommes sont objectives – la disparité est une loi naturelle.

Seule la démocratie organique peut interpréter cette inégalité naturelle de façon cohérente. Elle permet la participation authentique d’un peuple à son destin, conçu comme un organisme vivant. La nature juridique de cette démocratie est résumée dans une formule paradoxale – proche des différences qu’Evola faisait entre totalitarisme et système organique : Douguine parle de monarchie démocratique, ou de système autoritaire démocratique.

Selon lui, la Russie de Poutine a instauré une démocratie souveraine dans laquelle les élections sont une formalité. En pratique, le régime est autoritaire, fondé sur la personnalité forte de Poutine, qui lutte pour les intérêts de son peuple. Pour Douguine, il ne fait aucun doute que Poutine a sauvé la Russie et que le pays, grâce à lui, a commencé à se redresser en affirmant ses intérêts face aux Américains.

Empire

« Notre projet », affirme Douguine, « est de faire de la Russie un empire ». La souveraineté du centre impérial implique la maîtrise des ressources nécessaires à la sauvegarde de l’indépendance de l’empire. Le fédéralisme et le principe de subsidiarité signifient que les décisions doivent être prises au niveau où elles produisent leurs effets : les pouvoirs locaux pour la vie sociale, le centre impérial pour les grandes orientations stratégiques.

Économiquement, l’empire doit s’appuyer sur un modèle mixte entre marché et socialisme.

L’empire, selon l’intellectuel russe, ne correspond pas à l’État-nation, et s’en distingue par trois caractéristiques : d’abord l’existence d’une mission historique ou métahistorique dépassant les simples intérêts pragmatiques ; ensuite, la préservation des enclaves ethniques dans leur spécificité ; enfin, le contrôle d’un vaste espace avec une tendance naturelle à l’expansion, au nom de la mission impériale. Historiquement, cette vision rappelle très fortement celle d’Evola sur l’impérialisme païen.

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Pour conclure, au-delà de ses références ésotériques, il est clair que la réflexion géopolitique – et plus généralement politique – de Douguine n’est rien d’autre qu’une réélaboration des traditions eurasistes russes, slavophiles et de la Nouvelle Droite de de Benoist. Elle vise avant tout à offrir une justification philosophique et géopolitique à la projection de puissance russe dans l’espace eurasien après la chute du communisme.

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