ANALYSE – American Energy dominance : Cuba libre, combats livrés

ANALYSE – American Energy dominance : Cuba libre, combats livrés

lediplomate.media — imprimé le 25/03/2026
Cuba libre
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Alfred Courcelles

Les fronts d’une guerre énergétique mondiale ne cessent de se multiplier. Sécuriser l’approvisionnement, affamer les concurrents, contrôler les flux. Ici, maintenant. Hier, ailleurs. Demain, là-bas. Aujourd’hui, à Cuba, ces mouvements s’observent en temps réel : des millions d’habitants dans le noir, des flux énergétiques coupés. Mais, le plateau du jeu énergétique est plus grand et plus profond qu’il n’y parait…

Dans un précédent article[i], nous posions la thèse d’une Amérique gouvernée moins par les humeurs de ses Présidents que par ses nécessités énergétiques. Puis, analysant l’opération Epic Fury[ii], nous montrions comment Washington sectionne méthodiquement les artères continentales chinoises. Ce n’est pas une surprise. Le discours d’investiture de Trump le 20 janvier 2025 que nous analysions[iii] le signalait déjà, pour qui voulait lire entre les mots et saisir les images de ce discours. Avant de poursuivre sur cet axe de lecture, une précision s’impose : si la clé énergétique est essentielle, elle n’est pas la seule.

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Les éléments américains de stratégie ne sont pas dissimulés. Une stratégie de domination énergétique est publiquement revendiquée, à tous les niveaux de l’exécutif américain, depuis le premier jour du mandat Trump II. Ceux qui continuent de croire que la stratégie américaine est irrationnelle ont cessé d’écouter les Etats-Unis. Il manque peut-être plus d’observateurs sérieux que de sérieux dans ce que Washington dit.

Trump, Rubio et Wright nomment des évidences physiques : la puissance est une dérivée de l’énergie, les rapports de force aussi. En octobre 2025, Trump franchit un cran supplémentaire en proclamant officiellement le mois de l’American Energy Dominance[iv] : « En tant que 47e Président des États-Unis, ma politique énergétique repose sur une production maximale, une prospérité maximale et une puissance maximale. Dès mon premier jour en fonction, j’ai déclaré une urgence énergétique nationale afin de faire baisser les prix de l’énergie. J’ai signé un décret visant à libérer le potentiel énergétique américain, en revenant sur les restrictions imposées par l’administration précédente. J’ai créé le Conseil national pour la domination énergétique afin de garantir que l’industrie énergétique américaine conserve son leadership mondial dans les décennies à venir. J’ai également pris des mesures pour restaurer la position dominante des États-Unis dans les ressources minérales critiques […] Chaque jour, nous tenons notre promesse de rétablir les États-Unis comme une superpuissance énergétique mondial e – et notre travail ne fait que commencer. Aujourd’hui, sous mon administration, nos travailleurs forent, exploitent et produisent comme jamais auparavant. » Au Département de l’Énergie, Chris Wright traduit cette doctrine[v] : « L’énergie est ce qui rend possible tout ce que nous faisons. Absolument tout. L’énergie n’est pas un secteur de l’économie parmi d’autres, c’est le secteur qui permet à tous les autres de fonctionner. ».  Enfin, au Département d’État, Marco Rubio porte la même doctrine sur le plan diplomatique, avec franchise. À la Conférence de Munich sur la sécurité, le 14 février 2026, devant les alliés européens réunis, il délivre un diagnostic dont chaque mot mérite d’être pesé : « Pour apaiser une sorte de culte du climat, nous nous sommes imposé des politiques énergétiques qui appauvrissent notre population, alors même que nos concurrents exploitent le pétrole, le charbon, le gaz naturel et toute autre ressource – non seulement pour alimenter leurs économies, mais aussi comme levier contre la nôtre. » 

Aujourd’hui, ce qui se joue aux Caraïbes n’est pas une improvisation de Trump. C’est la réactivation d’une constante géographique que les plus grands théoriciens de la puissance ont identifiée. L’amiral Alfred Mahan, dès 1890, avait posé le diagnostic avec clarté : la mer des Caraïbes et le golfe du Mexique constituent pour les États-Unis ce que la Méditerranée a été pour les empires européens : une mer intérieure stratégique dont la maîtrise conditionne la projection de puissance globale[vi]. Nicholas Spykman formalisait ce que Mahan avait esquissé en nommant cet espace la « Méditerranée américaine ». La pensée courante et dominante continue de réduire Cuba à un conflit idéologique hérité de la Guerre froide, convoquant des idéaux dépassés. Cette lecture est évidemment largement insuffisante. Cuba est d’abord une position géographique : à l’entrée du golfe du Mexique, au carrefour des routes maritimes caribéennes, à 150 km de la Floride. La réponse à la question cubaine est avant tout géographique. 

Cuba est l’île qui ferme ou ouvre le Golfe du Mexique, enfin, le Golfe d’Amérique depuis le 20 janvier 2025[vii].Qui contrôle le passage cubain contrôle la capacité américaine à projeter son énergie dans le monde. Huit des neuf terminaux de liquéfaction américains en activité sont concentrés sur la côte du Golfe d’Amérique. Ce Golfe est devenu, avec le boom du gaz de schiste, la principale porte de sortie du GNL américain vers les marchés mondiaux. Dans une guerre énergétique, cette position stratégique n’est pas négociable. Les États-Unis la reprendront, quoi qu’il en coûte. Les données sont sans ambiguïté : en 2025, les États-Unis sont devenus le premier exportateur mondial de GNL, avec près d’un quart du commerce mondial. 

Carte : Le Golfe de l’Amérique

Il apparait simplement intolérable pour Washington que Moscou ou Pékin puissent avoir des intérêts sur cette île – bases de renseignement, présence navale, investissements. Neutraliser Cuba, c’est neutraliser simultanément un soutien au Venezuela, une tête de pont russe et une antenne chinoise. Le gain stratégique est triple. La référence à McKinley dans le discours d’investiture prend ici toute sa densité : McKinley avait « libéré » Cuba en 1898.

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L’Iran est un autre front de la guerre énergétique américaine. La logique y est inverse : il ne s’agit pas de s’approprier une ressource, il s’agit d’en priver les autres. Sanctionné, frappé, décapité par l’opération Epic Fury depuis le 28 février 2026, l’Iran ne peut alimenter normalement les marchés mondiaux. Cette privation frappe inégalement. En effet, la Chine est la première victime. Pékin absorbait, en 2025, plus de 80 % des exportations pétrolières iraniennes, à prix fortement réduit. Ce pétrole représentait environ 13 % des importations chinoises d’hydrocarbures par voie maritime. L’Iran était, de surcroît, le corridor méridional des Routes de la soie, le passage terrestre permettant à Pékin de contourner le détroit de Malacca. Ce corridor est désormais sectionné, comme le corridor nord l’est depuis 2022 en Ukraine. Les Routes de la soie ressemblent de plus en plus à des routes barrées.

L’instabilité au Moyen-Orient apparait, pour les Américains, comme un avantage compétitif. Energétiquement, les États-Unis n’ont pas besoin de la stabilité moyen-orientale. La Chine, elle, en dépend structurellement. Semer l’instabilité là où l’adversaire a planté ses drapeaux, c’est renchérir le coût de son expansion sans avoir à l’affronter directement. Et, quand tout le monde perd, mais que les Etats-Unis perdent moins que les autres, alors ils gagnent. Dans la zone, le cas du Qatar mérite une attention particulière. Sa neutralisation dans la séquence Epic Fury est, a priori, surprenante pour un allié abritant la base américaine d’Al Udeid, siège du commandement des forces américaines au Moyen-Orient. Le Qatar est le 2e exportateur de GNL au monde, derrière les Etats-Unis et devant l’Australie. Le chaos dans le Golfe Arabo-Persique y immobilise le flux de GNL. La Qatar partage avec l’Iran le plus grand gisement gazier du monde. Le Qatar entretient des liens avec Téhéran, le Hamas et le Hezbollah. Dans une logique de guerre énergétique totale, son affaiblissement revient à éliminer le principal concurrent du GNL américain sur les marchés européens et asiatiques. Washington affiche son horreur des frappes ; mais Washington a toutes les raisons de les laisser advenir, d’un point de vue énergétique. Le ministre d’État qatari chargé des affaires énergétiques, directeur général et PDG de QatarEnergy, Eng. Saad bin Sherida Al Kaabi, a révélé que les bombardements du 19 mars 2026 ont perturbé 17 % de la capacité d’exportation de gaz naturel liquéfié (GNL) du Qatar. Il a également indiqué que les travaux de réparation entraîneront l’arrêt de la production de 12,8 millions de tonnes de GNL par an pour une durée comprise entre trois et cinq ans, engendrant des pertes estimées à environ 20 milliards de dollars de revenus annuels et menaçant les approvisionnements vers l’Europe et l’Asie[viii].

L’Union européenne, elle, est prise dans un étau. Privée de gaz russe depuis 2022, de gré ou de force, car l’une de ses artères gazières principales a été sectionnée, l’UE a embrassé le GNL américain qui représente désormais 55 % de ses importations de gaz naturel liquéfié. Dans les conditions de stress comme celles qui existent actuellement, le prix européen du gaz monte deux à trois fois plus vite que le prix du gaz américain. Cette asymétrie n’est pas conjoncturelle. Elle est structurelle. La différence de prix entre le gaz américain et le gaz européen pourrait largement s’aggraver. Le chaos dans le détroit d’Ormuz ainsi que l’atteinte aux infrastructures gazières qataris créent une panique sur les marchés gaziers mondiaux, ce qui fait monter les prix du gaz, donc de l’électricité en Europe – puisque l’Europe n’a toujours pas résolu ses problèmes structurels de production d’énergie de base. Face à l’envolée des prix, deux options peuvent s’offrir aux gouvernements européens : plafonner les prix du gaz, auquel cas le GNL américain partira vers l’Asie qui paie mieux ; ou les absorber via des fonds publics, c’est-à-dire faire payer le contribuable. L’Américain, lui, n’est pas obligé de supporter la hausse. C’est là le point que les analystes européens omettent quasiment systématiquement. Les États-Unis sont quasi autosuffisants en gaz naturel – à l’exception de la Nouvelle-Angleterre, qui présente une anomalie de réseau interne. Dès lors, la hausse des prix mondiaux du GNL bénéficie aux producteurs américains sans grever le consommateur américain tant que les Etats-Unis maintiennent une forme d’équilibre. Sous Biden, en 2022-2023, le Congrès avait envisagé un quota d’exportation de GNL précisément pour protéger le prix domestique. Il suffit parfois de brandir simplement cette mesure pour faire baisser le prix intérieur américain.

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Avec un peu de recul, ce que nous observons n’est pas une série de crises disparates. C’est une guerre énergétique, menée sur plusieurs théâtres. Cette guerre a des gagnants et des perdants identifiables. Dans ce cadre, Trump n’improvise pas tout, et encore moins cela. Il défend, il attaque, coup après coup, il suit un parcours. Il est notoire qu’il joue au golf. Mais, il faut admettre qu’aujourd’hui il joue aussi des Golfes. L’énergie d’abord. L’industrie ensuite. La géopolitique enfin. La National Security Strategy de novembre 2025 l’a mis par écrit. Dans cet ordre. Cuba libre, un cocktail frais pour une analyse géopolitique froide. Qui contrôle l’énergie contrôle l’industrie. Qui contrôle l’industrie contrôle l’économie. Qui contrôle l’économie contrôle tout le reste.

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[i] Alfred Courcelles, Le Diplomate.Media, Trump : Énergie et stratégie du f(l)ou éclairé, 15.01.2026.

[ii] Alfred Courcelles, Le Diplomate.Media, Iran – Opération Epic Fury : Une vision échiquéenne succède aux aspirations manichéennes, 05.03.2026.

[iii] Alfred Courcelles, Le Diplomate.Media, Discours d’investiture de Trump : Par monts et par mots, 22.01.2025

[iv] The White House, National energy dominance month 2025, Proclamation by the President of the United States of America, October 17, 2025.

[v] Department of Energy, Secretary of Energy Chris Wright Delivers keynote Remarks at CERAWeeks 2025, March 10, 2025. 

[vi] U.S. Department of State, Secretary of State Marco Rubio at the Munich Security Conference, February 14, 2025.

[vii] U.S. President Donald Trump, Executive Order 14172, Restoring Names That Honor American Greatness, January 20, 2025.

[viii] Gulf News, Qatari Minister of State for Energy Affairs: Iranian attacks disrupted 17 % of gas export capacity, March 20, 2026.


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