ANALYSE – Arménie – Azerbaïdjan : Vers une paix durable ou de la poudre aux yeux ?

ANALYSE – Arménie – Azerbaïdjan : Vers une paix durable ou de la poudre aux yeux ?

lediplomate.media — imprimé le 11/08/2025
Donald Trump réunit à la Maison Blanche le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev et le Premier ministre arménien Nikol Pashinyan pour la signature d’un accord de paix historique entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, sur fond de drapeaux nationaux et de diplomatie internationale.
Source : Anadolu Agency

Par Alain Rodier

Lors d’une rencontre médiatisée et préparée depuis longtemps, le président Donald Trump a accueilli le 8 août le président azéri Ilham Aliyev et le Premier ministre arménien, Nikol Pashinyan, à la Maison Blanche.

En sa présence, les deux dirigeants se sont serré la main puis ont signé – tout comme lui – une « déclaration commune. »

Cette dernière affirme que les deux anciennes républiques soviétiques « s’engagent à cesser définitivement tout conflit, à ouvrir les relations commerciales et diplomatiques et à respecter la souveraineté et l’intégralité territoriale » de chacune.

Trump n’a pas été évoqué de nature contraignante mais a précisé : « vous allez avoir une très bonne relation […] Si ce n’est pas le cas, appelez-moi et j’arrangerai ça. »

Par contre, la question très sensible du Haut-Karabagh – nommé Artsakh par les Arméniens – n’a pas été abordée. Cette région contestée est reconnue au niveau du Droit international comme faisant partie de l’Azerbaïdjan mais a été contrôlée durant trois décennies par des séparatistes arméniens qui se revendiquent d’un passé historique. 

L’Arménie est loin d’être le seul pays à être confrontée à ce choc de son Histoire et la réalité géopolitique sur le terrain qui semble multiplier les raisons de conflits de ces dernières années : les exemples les plus dramatiques sont Israël et la Palestine, la Russie et l’Ukraine mais bien d’autres régions sont confrontées aux mêmes problématiques qui peuvent dégénérer en affrontements armés.

Mais pour obtenir réellement un résultat tangible pour une paix durable, cela va contraindre l’Arménie de modifier sa constitution afin de supprimer une référence au Haut-Karabagh.

Le PM Pashinyan a demandé à ce qu’un référendum soit organisé pour changer la constitution mais aucune date n’a été fixée. Mais des élections législatives sont prévues en Arménie en juin 2026 et cette nouvelle constitution devrait être rédigée avant le vote.

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Les dirigeants sont optimistes

Le président azéri Aliyev a commenté l’accord en ces termes : « nous établissons aujourd’hui la paix dans le Caucase ». Le Premier ministre arménien Pashinyan a évoqué pour sa part d’une étape qui « ouvrait la voie pour mettre fin à des décennies de conflit. »

Pour lui, la résolution définitive des différends frontaliers avec l’Azerbaïdjan « est la seule garantie de l’existence même de la république arménienne dans sa frontière internationalement reconnue et légitime.»

Par ailleurs, Aliyev a remercié Donald Trump pour sa décision de lever les restrictions pesant depuis 2022 sur la coopération militaire de son pays avec les États-Unis. Pour mémoire, Bakou est déjà largement soutenu dans ce domaine par Israël et la Turquie. C’est d’ailleurs chose étrange de voir les « experts » de deux pays qui s’opposent politiquement sur la question palestinienne se croiser tranquillement à Bakou.

Le « corridor de Zanguezour »

L’accord conclu prévoit la création d’une zone de transit passant au sud de l’Arménie et reliant l’Azerbaïdjan à son enclave du Nakhitchevan plus à l’ouest (projet déjà connu sous le nom du « corridor de Zanguezour »[.) Cette zone de transit, qui répond à une revendication de longue date de Bakou, serait nommée « Voie Trump pour la paix et la prospérité internationale » (TRIPP, son acronyme en anglais).

En cas de réalisation, les États-Unis y disposeraient de droits de développement, ce qui leur permettrait de prendre pied pions dans une région stratégique. De plus, ce serait également une pierre jetée dans le jardin de Moscou qui est l’allié historique d’Erevan et de Téhéran qui soutient directement l’Arménie depuis le début des années 1990 pour contrer la « menace » que représente un Azerbaïdjan prospère pour son intégrité.

Pour Washington, l’Arménie ne sortira pas perdante des tractations car elle y gagnera un partenariat important avec les États-Unis.

Un passé conflictuel 

La situation actuelle résulte de plus de trente ans de conflit suite à la dislocation de l’URSS. La première guerre entre les deux pays, qui a eu lieu entre février 1988 et mai 1994, a été remportée par l’Arménie, faisant plus de 30.000 morts et l’Azerbaïdjan perdant de nombreux territoires dont le Haut-Karabagh.

La seconde qui a duré du 27 septembre au 10 novembre 2020 a permis à l’Azerbaïdjan de reprendre le contrôle d’une partie du terrain perdu.

Enfin, l’offensive éclair menée par Bakou en septembre 2023 avec le soutien de « techniciens » turcs et israéliens (qui ont apporté leurs compétences en matière de drones et de renseignement) a chassé les séparatistes arméniens du Haut-Karabagh. 120.000 personnes dont la quasi-totalité de la population d’origine arménienne qui y résidait a évacué la zone. Erevan a alors parlé d’« épuration ethnique » occultant le fait que ce phénomène s’était produit dans l’autre sens lors de la première guerre entre les deux pays (voir précédemment.)

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Réactions internationales

Hakan Fidan, le ministre turc des Affaires étrangères a réagi dans un communiqué : « nous nous réjouissons des progrès réalisés en vue de l’établissement d’une paix durable entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie. »

Le 20 juin, le Premier ministre arménien avait effectué une visite officielle en Turquie et s’était entretenu avec le président Recep Tayyip Erdoğan. Les discussions avaient alors porté sur les négociations de paix en cours avec l’Azerbaïdjan, sur les efforts de normalisation des liens avec la Turquie et sur le conflit entre Israël et l’Iran qui partage une frontière avec la Turquie et l’Arménie.

Il convient de souligner que la Turquie ne reconnaît pas le génocide arménien, continuant d’employer le terme « événements de 1915. ». Certes, Erdoğan alors Premıer-ministre de Turquie (il est devenu président le 28 août 2014) a publié le communiqué suivant lors du centenaire du génocide le 23 avril 2014 : « nous souhaitons que les Arméniens qui ont perdu la vie dans les circonstances qui ont marqué le début du XXème reposent en paix et nous exprimons nos condoléances à leurs petits-enfants. » Cela a été reconnu comme un premier pas symbolique mais insuffisant par la communauté arménienne qui a souligné : « les condoléances ne sont pas des excuses. »

Pour en revenir à l’accord d’août 2025, la France où vit une importante communauté d’origine arménienne parle d’une « avancée déterminante » négociée « en vue de la normalisation des relations » entre les deux pays.

Il convient de souligner que les relations entre Paris et Bakou sont actuellement tendues pour, du côté français, une affaire d’espionnage en Azerbaïdjan et de soutien militaire direct à Erevan, et pour du côté azéri, des opérations d’influence et de déstabilisation dans les DOM-TOM…

La Russie, intermédiaire et allié traditionnelle de l’Arménie n’a pas été incluse dans cette affaire malgré le stationnement de ses gardes frontière à la frontière entre l’Arménie et l’Iran.

Toutefois, le Kremlin a déclaré soutenir le sommet et proposé « d’appliquer des solutions développées par les pays de la région eux-mêmes avec le soutien de leurs voisins immédiats – la Russie, l’Iran et la Turquie. »

Par contre, la Russie met en garde toute intervention étrangère près de ses frontières… 

Enfin, les relations entre Moscou et Bakou traversent ces derniers temps de graves problèmes suite à des incidents entre communautés slaves et azéries…

C’est Téhéran qui l’a mauvaise. Un communiqué de son ministère des Affaires étrangères se félicite bien de «la finalisation du texte de l’accord de paix par les deux pays» (personne ne peut rejeter un accord allant vers la paix) mais il «exprime également sa préoccupation quant aux conséquences négatives de toute intervention étrangère, sous quelque forme que ce soit, en particulier à proximité des frontières communes.»

Comme cela a été expliqué plus avant, Téhéran soutient Erevan contre Bakou depuis le début. Un Azerbaïdjan prospère (et il en a les moyens grâce à les ressources en hydrocarbures de la mer Caspienne) est ressenti comme un véritable danger pour la République Islamique d’Iran (RII) dont la population est composée de 20% de citoyens d’origine azérie. Cette minorité très importante dans le nord-ouest du pays, peut être attirée par un mouvement centrifuge qui détacherait plusieurs provinces de la RII de l’ensemble. Cela pourrait aussi donner à l’importante communauté d’origine turkmène installée dans le nord-est de la RII. 

Ce serait alors la fin du régime dont nombre de cadres – dont le Guide suprême – ont des liens familiaux azéris.

De plus, Téhéran considère que l’Azerbaïdjan est devenu un véritable hub pour l’espionnage israélien qui a accès direct sur son territoire. 

Si maintenant les Américains s’installent, d’une manière ou d’une autre, au sud de l’Arménie, ils auront aussi une « vue directe » sur le pays…

Quid de l’opinion arménienne ?

Depuis que le gouvernement arménien a accepté en avril 2024 de restituer à Bakou quatre villages frontaliers de la région de Tavouch, l’Arménie est secouée par un mouvement de contestation.

Suite à cette affaire, le charismatique archevêque Bagrat Galstanian a déclaré : « notre peuple veut changer la réalité amère qui nous a été imposée. » Il avait ajouté que la fixation d’une frontière avec l’Azerbaïdjan « ne devait se faire qu’après la signature d’un traité de paix. » Il a fini par être arrêté le 25 juin 2025 pour tentative de coup d’État.

Cerise sur le gâteau : Trump nominé pour prix Nobel de la paix ?

Parlant de jour « historique », le président Ilham Aliev a proposé d’envoyer, avec son interlocuteur arménien Nikol Pachinian, une lettre pour soutenir la candidature de Donald Trump au prix Nobel de la paix déclarant : « qui, si ce n’est le président Trump, (le) mérite? » 

Le dirigeant arménien a aussi exprimé son soutien à un prix Nobel de la paix pour Donald Trump en insistant : « nous allons défendre » cette candidature.

Israël, le Pakistan et le Cambodge avaient déjà annoncé récemment qu’ils nommaient Donald Trump pour cette prestigieuse distinction en récompense pour divers efforts de médiation.

De nombreuses questions se posent

Comme cela a été vu plus avant, la question de la modification de la constitution arménienne risque de faire dérailler le processus.

Les questions pratiques sur le fonctionnement du nouveau corridor de transport n’ont pas été abordées or son contrôle qui sera exploité en vertu du droit arménien, est très délicat. Quid des Russes et des Iraniens dans cette affaire ?

Quelles vont être les réactions des populations concernées sachant qu’une haine exacerbée latente existe au sein de chacune d’entre-elles ? 

Le temps est à la réjouissance car des accords allant dans le sens de la paix sont rares. Encore faut-il que tous les protagonistes jouent le jeu et là, rien n’est certain…

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