
Par Imen Chaanbi
La prise récente du pouvoir par le chef islamiste de la coalition rebelle Abou Mohammad al-Jolani marque un tournant décisif dans les relations entre la Syrie post-Assad et la Libye. Les islamistes avaient disparu du paysage politique libyen après la seconde guerre civile. Sous le régime de Mouammar Kadhafi, les organisations islamistes étaient assimilées à des terroristes.
L’islamisme en Libye : Une affaire d’état
En effet, les années 80 marquent la naissance des mouvements islamistes en Libye. Les organisations s’installent dans les quartiers populaires et infiltrent les mosquées. Le Front national pour le salut de la Libye, à l’origine des attaques contre Bab Al-Azizia, se positionne comme une opposition politique au régime en place. Sous la répression, une grande majorité des islamistes quittent la Libye pour combattre en Afghanistan. À leur retour en Libye, la plupart des islamistes et leurs partisans seront incarcérés à Tripoli, alors que d’autres choisiront de s’établir en Cyrénaïque[1].
Le Groupe islamique combattant en Libye (GICL) était le premier groupe organisé à promouvoir une vision politique de l’Islam à travers ses actions. Fondé en octobre 1995 par Abdallah Sadok[2], ce dernier faisait référence au combat de Omar El Mokhtar[3] dans ses premières allocutions. Selon le fondateur du GICL « sauver le peuple musulman de la Libye de cette épreuve ne peut se faire sans douleur, sacrifice et argent ». Ses membres appelés « Afghans arabes » vont s’organiser dans le centre-est de la Libye, et organiser des opérations dites « de déstabilisation du régime libyen ». Cette organisation a été créée pour renverser le colonel Kadhafi. Le groupe avait tenté de l’assassiner à trois reprises[4]. Plusieurs rébellions avaient éclaté à l’intérieur du pays.
Le Colonel Kadhafi réprime les groupes islamistes et les membres du GICL. Pour Kadhafi, « lorsqu’un animal est malade, le vétérinaire doit l’abattre pour éviter de contaminer d’autres animaux ». L’islamisme est donc « une épidémie qui peut anéantir la société »[5]. Craignant le scénario algérien, le gouvernement libyen engage une véritable guerre contre les groupes islamistes radicaux. Afin de lutter contre les islamistes, le régime fait appel à ses forces de sécurité et non à l’armée.
Kadhafi mettra à profit la division des groupes terroristes et leur absence de coordination pour en faire des cibles. La plupart des islamistes déposeront les armes. Quant aux autres, ils fuiront en Irak ou en Algérie.
Après les attentats du 11 septembre 2001, et dans la perspective d’une levée des sanctions internationales[6], les États-Unis et la Libye lutteront ensemble contre l’organisation terroriste Al-Qaïda. Les deux pays procèdent à l’échange d’informations, y compris la transmission d’une liste de suspects terroristes à l’administration américaine. Des terroristes étrangers qui avaient mené des opérations sur le sol libyen seront extradés par le gouvernement.
La plupart des djihadistes et membres de l’organisation terroriste Al-Qaïda sont libyens. Abdelhakim Belhadj, reste l’une des figures les plus connues d’Al-Qaïda au Maghreb.
À lire aussi : Qu’en est-il des négociations dans le conflit libyen ?
Le GICL : La franchise mort-née d’Al Qaïda en Libye
Belhadj était membre de la Confrérie officielle Sallabi, dirigée par Ali Al-Sallabi[7]. Issu d’une famille conservatrice, il étudie l’ingénierie civile à l’université de Tripoli. En 1984, il se radicalise après avoir été arrêté par les autorités libyennes[8]. Celui-ci adoptera les idées politiques de Saïd Hawwa, penseur des Frères musulmans syriens. Il rejoindra une cellule secrète dont l’objectif était d’éliminer Mouammar Kadhafi. En 1988, il décide de quitter le pays pour l’Arabie saoudite. Durant son séjour à Djeddah, il demande conseil auprès d’imams saoudiens qui qualifieront « Kadhafi de mécréant ». Sous l’égide de la « Ligue musulmane mondiale », il se rendra au Pakistan avec d’autres libyens. Durant son séjour, il rejoint le camp d’entraînement « Al Ma’sada », administré par Oussama Ben Laden. Il sera formé à la manipulation des armes, des explosifs et aux techniques de guérilla en milieu urbain. Encouragé par Abdul Rassoul Sayyaf[9], Belhadj crée sa propre organisation libyenne « Saraya Al Moudjahidine »[10].
Son retour en Libye en 1992 avait pour but de mettre un terme au régime. Abdelhakim Belhadj sera un des membres fondateurs du Groupe islamique combattant en Libye (GICL). L’organisation sera composée de plus de 300 hommes répartis sur les villes de Tobrouk, Koufra, Benghazi et Ajdabiya[11].
En 1995, le gouvernement libyen frappera les centres d’entraînement, tuant l’émir Abdul Rahman Hattab. Quant à Abdel Hakim Belhadj, celui-ci retournera en Afghanistan. À la suite de ces événements, Belhadj sera connu sous le nom « Abu Abdallah Al Sadiq ».
En Afghanistan, il soutiendra le combat des membres d’Al-Qaïda. Cette organisation terroriste dirigée par Oussama Ben Laden défendait l’idée d’un djihad afghan. Oussama al-Saadi, cofondateur du Groupe islamique combattant libyen, avait rencontré Oussama ben Laden dans un camp d’entraînement. Les membres du GICL, admiraient Ben Laden pour son degré de « piété ». Ils prêteront allégeance à l’organisation terroriste d’Al-Qaïda. Bien que Belhadj ne fût pas favorable à la création d’un « Front islamique mondial », il avait adopté les principes idéologiques et appris les méthodes d’entraînement militaire.
À la suite de la libération de Kaboul, Belhadj effectuera des déplacements dans plusieurs pays, notamment au Pakistan, en Turquie, en Arabie saoudite ainsi qu’au Soudan. Il se rendra au Qatar pour s’entretenir avec Youssef Al Qaradawi.
Dans les mois précédant les attaques du 11 septembre 2001, Ben Laden a demandé aux membres du GICL de rejoindre ses rangs pour cibler les intérêts des États-Unis et de leurs alliés. Mais Belhadj n’aurait pas répondu à l’appel, car selon lui, « la seule mission de son groupe était de renverser Kadhafi, et non d’attaquer l’occident ». Cependant, le GICL était divisé sur cette vision idéologique, et certains de ses membres ont choisi de rejoindre Ben Laden. En novembre 2001, la majorité des talibans et des dirigeants du « groupe libyen » avaient quitté le pays pour se rendre dans d’autres régions.
À la suite des accords entre les gouvernements britanniques et libyens, Belhadj, sous mandat d’arrêt, a été appréhendé avec son épouse enceinte à Kuala Lumpur en février 2004 par le Bureau des passeports et de l’immigration. Cette arrestation a été réalisée grâce à la coopération entre les agences de renseignement américains et britanniques. Avant son extradition à Tripoli, il sera interrogé par la CIA. Selon des sources libyennes, il aurait été remis aux autorités libyennes « dans le coffre d’une voiture, enveloppé d’un sac en toile à légumes »[12].
En détention à Abu Slim, il écrira de nombreux courriers adressés à Seif El Islam Kadhafi[13] pour lui demander la libération des membres du GICL.
En 2009, Seif El Islam sollicite son père pour obtenir sa libération. Même si le gouvernement de l’époque était parvenu à contenir les mouvances islamistes, celles-ci représentaient encore une menace pour l’État libyen. L’ouverture d’un dialogue permettrait de tourner une nouvelle page. Seif El Islam avait des ambitions politiques. L’amnistie et la libération de prisonniers devaient lui permettre de se positionner comme le médiateur entre les tribus et les proches de son père.
Dans une émission diffusée en direct, Belhadj sera libéré, lui et les membres de son organisation terroriste, le 25 mars 2010[14]. En échange de leur libération, les membres du GICL s’engagent à renoncer à la violence et à « tout mettre en Å“uvre pour chasser tous les combattants islamistes »[15]. Belhadj et les membres de son organisation avaient dénoncé dans un écrit de 400 pages « les croyances d’Al-Qaïda et ses attaques contre les civils occidentaux ».[16]
Libéré, il travaillera jusqu’en 2011 aux côtés de Seif El Islam comme conseiller de l’ombre. Une garantie pour le pouvoir de l’époque de le maitriser, mais une façon de Belhadj de préparer le terrain de la révolution de 2011.
À lire aussi : LIBYE – La stratégie de conquête de la Tripolitaine : le génie
Prise du pouvoir politique par « les révolutionnaires djihadistes libyens »
Au moment de la révolution, les islamistes formés et entraînés par Al-Qaïda en Afghanistan et au Soudan se fondent dans la masse des révolutionnaires pour, selon eux, « libérer la Libye du dictateur laïc et socialiste Mouammar Kadhafi ». Ils utiliseront Benghazi comme point de passage pour se mêler à la foule des révolutionnaires. Des milices et groupes armés se constitueront sur l’ensemble du territoire libyen. Quant à Belhadj, celui-ci deviendra le chef d’une milice rebelle appelée « la Brigade de Tripoli ».
Profitant de l’intervention de l’OTAN et de la défection des troupes libyennes, ils avancent rapidement sur Tripoli pour prendre Bab Al-Azizia et la prison d’Abu Slim. La chute de Bab Al-Azizia, forteresse symbole du pouvoir libyen, le 20 août 2011, marquera la fin officielle de ce régime.
Concernant la prison d’Abu Slim, elle était principalement utilisée pour emprisonner les islamistes, et terroristes[17]. La libération des prisonniers et la remise des armes à ces derniers ont permis à Belhadj d’agrandir ses « troupes ». Certains anciens prisonniers se vengeront sur les fonctionnaires et leurs familles en mettant en place un système de représailles organisé selon la loi du talion[18].
Ils profiteront de cette guerre pour piller les banques, les maisons des anciens du régime, ainsi que les musées et sites archéologiques[19]. Des « combattants » étrangers profiteront du chaos pour s’attribuer des cartes d’identité libyennes. Durant la Révolution, les archives de certaines municipalités et ministères furent brûlées. Concernant les archives des services de renseignement, des dossiers auraient été transmis à des « pays alliés » sur instruction de Belhadj. Il est important de souligner que grâce aux documents dérobés, Belhadj aurait été en mesure de démontrer « l’implication des services secrets britanniques et américains dans son arrestation et son extradition vers les autorités libyennes »[20].
Belhadj semble représenter un espoir pour les pays européens. Il promet d’engager « des réformes démocratiques » et de « redonner la souveraineté au peuple libyen ». Il crée son parti politique Al Watan (La Patrie), qui ne connaitra pas un grand succès lors des élections législatives du 7 juillet 2012[21]. Afin d’assurer son influence au sein du CNT et des différents gouvernements, il placera à la tête des institutions libyennes, notamment le ministère de l’intérieur, ses collaborateurs. Abdourraouf Kara, frère d’arme et ex-membre d’Al-Qaïda, sera responsable du recrutement des policiers. Le président du Congrès général national (CGN), Nouri Ali Abou Sahmein, sera élu grâce aux Frères musulmans[22]. Pour les remercier, il créera par Décret[23] le Conseil suprême de l’Union des Révolutionnaires libyens (CSURL) et la cellule d’opération composé d’ex-membres d’Al-Qaïda[24].
À la demande d’Ali-Sallabi, Belhadj est nommé sous-secrétaire du ministre de la Défense. Il assumera la direction du Conseil militaire de Tripoli, l’organe militaire du Conseil national de transition (CNT). Quant à Khalid al-Sharif, vice-émir du Groupe combattant libyen, celui-ci sera nommé vice-ministre de la Défense. Les Frères musulmans et les groupes affiliés à Belhadj feront aussi voter la loi d’exclusion[25]. Les ex-membres du GICL infiltreront les institutions politiques et publiques.
Souhaitant mettre en application les préceptes de son ouvrage « Études correctives dans les concepts de djihad, de Hesba et de jugement sur les gens » [26], il commence à évoquer la mise en place exclusive de la Charia[27] auprès des membres du CNT. Pour les islamistes libyens, il est nécessaire de « restaurer l’islam comme fondement de la vie politique ».
En parallèle, il donnera instruction au mufti de l’État islamique qui avait séjourné en Tunisie de recruter des jeunes tunisiens pour venir s’installer à Syrte, Zintan et Benghazi. Des ex-membres du GICL et certains membres du gouvernement libyen instaureront des camps religieux pour les jeunes afin de promouvoir l’application stricte de la loi islamique.
Les islamistes prendront la gestion des mosquées et des associations caritatives. Concernant la prise de contrôle des mosquées, les islamistes imposeront leurs imams en charge de véhiculer l’idéologie salafiste. La nomination d’Al-Sadiq al-Ghariani grand mufti de Libye, et proche à l’époque de Yusuf al-Qaradawi, marquera un tournant dans un des pays fondateurs du soufisme. Les fatwas seront principalement dirigées contre les femmes[28]. Ainsi, il sera question de construire des murs dans les écoles afin de séparer les hommes et les femmes.
Les programmes scolaires seront aussi visés par les islamistes. Ces derniers, considérés comme « laïcs et socialistes », devront reprendre les préceptes de l’islam. L’objectif de la pensée « Belhadjienne » est avant tout de faire oublier l’accord de déradicalisation qu’il avait passé avec Seif El Islam. La communication du gouvernement sera entre les mains des islamistes. Durant cette période, les islamistes s’immisceront au sein de l’économie libyenne en créant leurs propres sociétés ou en signant des partenariats avec des sociétés étrangères.
À lire aussi : LIBYE – La stratégie de conquête de la Tripolitaine : le génie
De la politique aux affaires : le djihadiste qui pèse des milliards
Le djihadiste à la tête de milices et groupes armés décidera de se lancer dans les affaires[29]. En effet, en 2015, il crée la compagnie aérienne libyenne Libyan Wings, qui sera dirigée par son cousin Wissam Al Masri. Composé d’avions Airbus A319, la compagnie aérienne opère des vols commerciaux de Tripoli en direction de la Turquie et de la Tunisie[30]. Le premier vol partira de l’aéroport de Mitiga. Les Libyens au départ ne souhaitaient pas utiliser la compagnie aérienne en raison du passé du djihadiste. Ce dernier, accompagné de ses milices, a donc rendu l’aéroport de Tripoli « inopérant » pour obliger l’autorité de l’avion civile à ouvrir l’aéroport de Mitiga[31]. Les autorités libyennes avaient suspecté la compagnie de transporter des « combattants » et « militants » islamistes vers la Syrie en passant par la Turquie[32].
L’homme d’affaires libyen a toujours l’ambition de se lancer dans la politique. Il créera la chaîne Al-Nabaa, dont les journalistes seront formés au Qatar dans les locaux d’Al Jazeera. Géré par Walid Ellafi, actuellement ministre d’État chargé de la Communication et des affaires politiques, les bureaux de la chaîne seront attaqués à plusieurs reprises par des groupes armés[33]. Basée à Tripoli, cette chaine de « propagande » diffusera la pensée des Frères musulmans et les émissions de Belhadj jusqu’à son arrêt en 2019.
Il investira dans plusieurs sociétés libyennes et étrangères. Cependant, en pleine crise[34] avec le Qatar, les pays du Golfe et l’Égypte publieront en 2017, une liste de terroristes liés au Qatar. Selon le communiqué les groupes terroristes seraient « au service d’un programme politique suspect du Qatar ». Abdelhakim Belhadj, Mahdi al-Harati, le mufti Sadek al-Ghiryani[35], les deux frères Ali et Ismaïl Sallabi[36] ont été inscrits dans cette liste.
De plus, le département du procureur général libyen déclenchera une enquête contre Abdelhakim Belhadj « à la suite de soupçons de crimes » et « d’atteinte à la sécurité et la stabilité de la nation libyenne ». Il sera par ailleurs accusé par la justice libyenne d’être « un agent du régime qatari » dont « l’objectif serait de semer le chaos dans le pays »[37]. À noter que le département américain désignera le GICL comme organisation terroriste. L’Organisation des Nations unies, quant à elle, intégrera le GICL à la liste des sanctions ciblant des groupes et des individus liés à al-Qaïda et à Ben Laden.[38]
Cette même année, il quitte la Libye pour assurer un soutien aux milices à distance. En effet, il organisera des « opérations militaires » avec les brigades armées de Tripoli pour lutter contre les troupes de Haftar[39]. Il entreprend une guerre sainte en émettant des fatwas contre les troupes de Haftar soutenues par les Russes. Selon lui, la guerre entreprise est une « guerre sainte » qui s’apparente à « une révolution de la dignité contre les groupes Takfiris »[40].
Entre 2019 et 2020, il soutiendra l’opération Volcan de la colère contre les forces de l’est en fournissant du matériel militaire. En aidant les groupes djihadistes, Belhadj souhaite devenir l’Émir d’un califat libyen.
À lire aussi : Et la Sublime Porte se referma sur l’Europe
L’échec du projet politique d’un « califat libyen » : Cartographie des groupes islamistes
Après la révolution de 2011, la Libye est devenue un terrain propice et idéal pour les groupes islamistes venus de l’étranger[41]. Les groupes djihadistes affiliés à Belhadj se sont reconstitués sur toute la Libye, ainsi que dans la région du Sahel. Malgré la chute du régime de Kadhafi, Belhadj souhaitait concrétiser le projet global d’un califat. Ainsi, plusieurs djihadistes d’Ansr Al Charia ont fait allégeance au groupe terroriste d’Al-Qaïda. Sofian Al Qoumou, ancien chauffeur de Ben Laden, et dirigeant d’Ansr Al Charia fera de Derna la « base logistique » des groupes terroristes[42].
L’émir Abdelmalek Droukdel[43] s’adressera quant à lui aux islamistes du nord Mali pour une fusion entre l’Aqmi et Ansar Dine[44]. En octobre 2012, Ansar al-Charia et Ansar Dine s’installeront à Benghazi et à Derna pour mener des opérations terroristes avec l’objectif de contrôler les installations pétrolières. Des partisans d’Al-Qaïda et des anciens militants du GICL installeront leurs bases à Benghazi, qui sera appelé « Le petit Kandahar ». L’État islamique installé à Syrte, a par la suite intégré Ansar Al Charia et les ex-membres de la force de protection de Derna[45]. Les groupes terroristes d’Al-Qaïda au Maghreb et d’Al Mourabitoun, sous la direction de Mokhtar Bel Mokhtar (alias Monsieur Marlboro), sont quant à eux localisés dans le Sahara libyen.
Quant au Sud-ouest libyen, il devient très vite une base opérationnelle du djihadisme arabo-sahélien. L’émir Abou Zayed et Mokhtar Belmokhtar arrivent dans la région du Fezzan juste après la capture de Kadhafi. Ils feront de Ghât et du Sahara libyen, la base arrière de l’AQMI, d’Al-Qaïda Maghreb et d’Al Mourabitoun.
Ils lanceront des opérations terroristes dans les pays voisins, notamment à Tiguentourine[46]. Le sous-lieutenant de Belmokhtar Lamine Bencheneb, membre du groupe « Mouvement du Sahara pour la justice islamique », avait joué un rôle dans la prise d’otages d’In Amenas. Lors du cessez-le-feu de Sebha, le Conseil national de transition (CNT) avait confié le contrôle des frontières sud à Abdel Wahab Hussein Qaïd, un ex-membre d’Al-Qaïda[47].
Entre 2012 et 2020, des camps d’entraînement voient le jour sur l’ensemble du pays. Si la plupart des groupes ont été dissous ou arrêtés par les forces de Haftar à l’est et dans le Fezzan, ces derniers continuent d’étendre leurs actions terroristes dans la région, faisant de la Libye une base arrière du terrorisme djihadiste. Ils se financent principalement par le trafic de stupéfiants, d’armes, d’êtres humains et de contrebande, notamment via l’autoroute A10[48].
L’effondrement du régime syrien a favorisé l’émergence des groupes djihadistes et la reconstitution de L’État islamique (EI). Cependant la Syrie a toujours constitué un centre d’entraînement pour les islamistes libyens cooptés par Belhadj.
La Syrie : Base arrière des islamistes libyens
En 2012, le mufti de L’État islamique qui avait recruté les jeunes tunisiens pour la Libye, a envoyé des centaines de tunisiens pour aller se former en Syrie. Le contingent tunisien représentait à lui seul plus de 10 000 combattants[49]. Mahdi Al Harali bras droit de Belhadj avait fourni du matériel et des équipements militaires, dont une vingtaine de voitures. Il dirigeait une brigade en Syrie (Idlib).
Durant cette période, les islamistes créeront la Brigade de la Nation en Syrie. Avec l’effondrement du projet de « califat au Levant », les terroristes se replient en Libye. Belhadj annonce sa stratégie de djihad en Libye. Il appelle ainsi « à l’unité des musulmans du Nil à l’Atlantique ».
En 2017, après la défaite de Mossoul et Raqqa par Daesh, des terroristes de Syrie et d’Irak sont transférés en Libye via la Turquie. L’acheminement des terroristes s’effectuera par voie aérienne et maritime. Les ports et aéroports libyens étant contrôlés à l’époque par les milices et groupes armés, aucun contrôle n’a pu être effectué. Des armes ont par ailleurs été transférées d’Irak vers la Libye. Les terroristes ont été répartis sur l’ensemble du territoire libyen[50]. D’autres ont rejoint Boko Haram au Nigéria ou se sont affiliés à d’autres organisations terroristes dans la région du Sahel. L’un des responsables des groupes terroristes n’est autre que Mahdi Al Harati, émir du Corps des nations qui était l’adjoint de Belhadj.
En 2019, Belhadj, exilé en Turquie, a contribué au transfert de groupes terroristes issus de la province syrienne d’Idlib. Aux côtés des troupes du gouvernement de l’ouest, ces derniers se sont battus contre l’Armée nationale de libération (ANL)[51]. Abou Mohammad al-Jolani, nouveau dirigeant de la Syrie, et Belhadj ont été formés dans les camps d’Al-Qaïda. Les deux islamistes, frères d’armes, se sont battus pour les idéologies de leur commandant en chef d’Al-Qaïda : Ben Laden. Prônant un jihad national, ils s’opposent tous les deux à un jihad mondial[52].
Lors de la chute de Bachar Al Assad, le djihadiste Abdelhakim Belhadj félicitera par communiqué son homologue syrien Abou Mohammed al-Jolani leader du Hayat Tahrir al-Sham (HTS). Ce « rebelle syrien » s’était battu aux côtés des islamistes libyens en 2011.
Le discours de Belhadj ne se limite pas à de simples félicitations, mais à un véritable discours de propagande guerrière et religieuse :[53] « Ô révolutionnaires sur la terre du Levant, ô Nation libre et sa lampe à incandescence, vous qui avez fait la fierté de votre brigade, et qui êtes les pères de votre marche, vous avez prouvé que le sang qui est versé pour l’amour de Dieu est fait de la fierté des nations, et de la gloire des peuples ».
Il lance par ailleurs un appel aux peuples qui seraient opprimés : « Sache que ta révolution n’est pas seulement une révolution de terre, mais une révolution de droit, de dignité et de croyance, et qu’elle est un phare pour guider tous les peuples opprimés, sois patient et patient et liens, et sache que les tyrans sont éphémères peu importe combien de temps ils passent la nuit, et que ton aube arrive, peu importe l’ampleur de l’adversité ».
Chacun pourrait voir une forme d’appel au Jihad national :« Ô révolutionnaires, dans vos champs, vous écrivez l’histoire avec la marée de l’orgueil, et tracez pour des générations le chemin de la liberté, ne transigez pas dans le droit, ne serez pas la main d’un traître, et ne croyez pas traîtreusement, votre unité est votre arme, et votre foi est votre force, et votre détermination est la promesse de victoire que Dieu vous a promise »[54].
La Libye reste pour les djihadistes une base de repli stratégique tout en étant un tremplin vers le Maghreb, l’Afrique subsaharienne et l’Europe. Le pays dans l’axe du djihad « du Nigéria à l’Afghanistan » constitue un enjeu majeur pour les islamistes et les terroristes. Belhadj a compris que le discours d’une politique islamiste était obsolète et devait être réadapté. Depuis son retour sur Tripoli, il a adopté une vision moderne de la politique libyenne basée sur la résistance et la lutte contre les influences étrangères.
La lutte contre la présence étrangère : Nouvelle vision politique des islamistes libyens
Depuis son retour sur Tripoli en 2022, Belhadj a adopté une nouvelle posture politique. Il se positionne comme un « médiateur et un faiseur de paix ». Il lance un appel aux tribus et aux différents partis politiques libyens. Il s’inspire de la résistance libyenne en allant jusqu’à se comparer à la plus grande figure de l’histoire libyenne,Omar El Mokhtar. Selon lui, « la Libye était occupée en raison de la présence de bases militaires en Libye appartenant à des pays étrangers ». Il critique la période coloniale, notamment l’Italie de Mussolini qui avait déplacé et persécuté des milliers de Libyens, dont les Amazighs. À noter que le peuple amazigh reste stratégique pour Belhadj en raison de leur nombre et de leur emplacement géographique[55]. Il souhaite intégrer les minorités en promettant de respecter leur identité et leur langue.
Par ailleurs, Il adopte le même modus operandi utilisé par Mouammar Kadhafi lors du coup d’état du 1er septembre 1969[56].Le retour au nationalisme et à la souveraineté du peuple lui permettrait de rallier les kadhafistes, les nationalistes libyens voire les royalistes. En n’excluant pas le soutien de la Turquie, il lance un signal de soutien aux Misratis[57].
Celui-ci souhaite la tenue des élections tout en envisageant une coopération avec la Turquie. Durant ses interviews, il se veut rassurant puisque « son organisation politique n’interférera pas dans la tenue des élections libyennes ». Les Nations Unies, selon lui, doivent imposer « un dialogue inclusif et réduire les ingérences étrangères qui menacent l’unité du pays »[58].
Bien que Belhadj ne détienne pas de fonction officielle au sein du gouvernement, ses partisans et compagnons d’armes gardent le contrôle de la capitale libyenne et influencent les décisions politiques.
Acteur influent, il reste dans l’esprit des Libyens une ancienne milice liée à Al-Qaïda qui cherche à revêtir l’apparence d’un homme politique avec l’objectif de remodeler l’État libyen selon sa propre vision idéologique. Il considère toujours le djihad contre les forces américaines et occidentales comme « un acte sacré ». Selon lui, lorsque les États-Unis envahissent un pays, « l’insurrection devient légitime »[59].
La stratégie de Belhadj réside actuellement dans les négociations avec l’ensemble des factions libyennes. En collaborant avec toutes les parties, il sauvegarde ses intérêts financiers et sa présence en Libye. En contrepartie, il promet aux parties libyennes le maintien de l’ordre public. À ce stade, aucun des gouvernements libyens ne souhaite une troisième guerre civile. L’administration américaine demande la mise en place d’un gouvernement unifié. La feuille de route des Nations unies impose quant à elle le retrait des troupes étrangères et le désarmement des milices.
Belhadj, acceptera-t-il de rendre les armes au risque d’affaiblir sa position ?
Sa seule arme de résistance aujourd’hui, reste le peuple libyen qui rejette dans sa grande majorité sa conception d’un islam importé et ses projets d’actions violentes.
Quel que soit le scénario, envisagé, les islamistes sont une composante du paysage politique et de la société civile en Libye. Il faudra du temps pour le prochain gouvernement pour évincer les milices et leur idéologie islamiste. La reconstitution de Daesh et le redéploiement des groupes terroristes dans la région du Sahel, et le sud-ouest de la Libye représentent une menace accrue pour les pays voisins ainsi que pour l’Europe.
La victoire des islamistes en Syrie est un signal d’alarme, voire un avertissement. Les affiliés au groupe d’Al-Qaïda ont toujours dans leur esprit de créer un califat au Maghreb. Il n’y a pas de repenti, juste des stratèges au service de certains acteurs internationaux qui évoluent, voire s’adaptent, selon les circonstances. La menace djihadiste persiste. Afin de préserver l’intégrité de leur territoire, les pays limitrophes de la Libye devront renforcer leur coopération en matière de lutte contre le terrorisme.
La guerre contre le terrorisme est une bataille qui doit être menée par tous, et ce, indépendamment de la nature d’un régime, de l’idéologie politique et des valeurs culturelles d’un peuple.
À lire aussi : Washington a décidé de peser sur l’avenir de la Libye(S’ouvre dans un nouvel onglet)
[1] Ils reviendront dans les années 90 avec pour objectif de mettre fin au régime.
[2] Création du GICL dans l’est libyen à Jebel Al Akhdar.
[3] Figure de la résistance libyenne et symbole de résistance contre l’occupation italienne en Libye.
[4] Des engins explosifs avaient été installés sur le passage de son convoi. Certains engins n’avaient pas explosé car défectueux. Avant le passage des convois, les bulldozers nettoyaient les zones.
[5] François Burgat et Daniel.
[6] La Libye avait commencé à négocier la levée des sanctions internationales à la suite des attentats de Lockerbie. Elle avait par ailleurs participé à la négociation dans le cadre de la prise d’otages aux Philippines.
[7] Al-Sallabi, voyant en Belhadj un potentiel “émir”, est devenu son mentor.
[8] Attaque menée contre une caserne militaire par des militants anti-régime.
[9] Chef afghan d’Al-Itihad Al Islami (Union islamique).
[10] Prototype pour le GICL.
[11] Le GICL avait un organe exécutif et était composé de conseillers armés, financiers, religieux et en communication.
[12] Réponse d’Abdallah Senoussi (ancien chef du renseignement militaire libyen) à Belhadj : « À ta différence, je n’ai pas couté 25 centimes, mais des millions de dollars » (prix de la toile).
[13] Les courriers ont été envoyés en 2009.
[14] Officiellement, plus de 214 prisonniers seront libérés.
[15] Programme de réforme des militants mis en place par Seif al-Islam Kadhafi « Déradicalisation »
[16] Ce manuel faisait partie du programme de déradicalisation « les croyances d’al-Qaïda et ses attaques contre les civils occidentaux »
[17] Les terroristes étaient libyens et étrangers.
[18] Entre 2011 et 2012, le pays fera face à des enlèvements où des prisonniers seront torturés dans des mazraa (fermes), violés, voire tués. Des associations humanitaires libyennes avaient ouvert des enquêtes.
[19] Plus de 75 millions de dollars auraient été volés. Les fonds ont été transférés à l’étranger via une banque turque selon les autorités libyennes.
[20] Sur la base de documents, les enquêteurs de Human Rights Watch auraient confirmé les allégations de Belhadj selon lesquelles « il aurait été détenu dans un centre de la CIA et torturé dans la prison d’Abou Slim ».
[21] Il abandonnera son poste au sein du Conseil militaire pour se consacrer à sa campagne électorale. Il n’obtiendra aucun siège.
[22] Lors des premières élections législatives, il avait été élu député indépendant. Il sera élu le 25 juin 2013 comme président du CGN.
[23] Décret du 20 août 2013 – N°143/2013.
[24] https://shs.cairn.info/article/RDNA_777_0038/pdf?lang=fr.
[25] Cette loi votée le 5 mai 2013 exclue pour 10 ans les membres de l’ancien régime du pouvoir.
[26] Guerre sainte et jugement sur le peuple.
[27] Les préceptes de la loi islamique.
[28] Le style vestimentaire occidental sera interdit durant cette période.
[29] Il a été classé parmi les 100 plus grosses fortunes libyennes avec une fortune estimée à 2 milliards de dollars.
[30] Des vols internes sont effectués dans les principales villes libyennes.
[31] L’aéroport de Mitiga était à l’époque réservé aux autorités libyennes.
[32] La compagnie aurait aussi été utilisée pour transférer l’argent volé hors du territoire libyen (blanchiment).
[33] À la suite des attaques, la chaîne diffusera ses émissions de la Turquie.
[34] Le 5 juin 2017, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, Bahreïn et l’Égypte ont rompu leurs relations diplomatiques avec Doha en accusant le Qatar d’entretenir des liens avec des organisations.
[35] Chef de la mouvance islamiste en Libye (Frères musulmans).
[36] Il s’agit des deux chefs des brigades de défense de Benghazi, une branche d’Al-Qaïda.
[37] Communiqué du Procureur de la république libyenne- Janvier 2018.
[38] Interpol reliera le groupe aux attentats à la bombe de 2003 à Casablanca et de 2004 à Madrid.
[39] 2014-2015 : Opération alliance de l’Aube lancée par le maréchal Khalifa Haftar.
[40] L’État islamique (EI) était localisé à Benghazi et à Derna (est de la Libye).
[41] Irak et Afghanistan.
[42] Entreposage d’armes et ravitaillement des terroristes.
[43] Il était le chef d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi).
[44] Il s’agit d’un groupe armé islamiste fondé en 2012 au Mali. Celui-ci souhaitait l’établissement d’un État islamique régi par la charia.
[45] L’État islamique avait revendiquait les attentats de Sousse et du Bardo en Tunisie.
[46] Une prise d’otages massive a été menée du 16 janvier 2013 au 19 janvier 2013 à In Amenas.
[47] Un accord de cessez-le-feu avait été conclu en mars 2012 entre les tribus Toubous et tribus Sebha.
[48] (Voie qui part de la guinée Bissau en passant par le sahel pour remonter jusqu’en Algérie et en Libye.
[49] La Tunisie craint le retour des jihadistes après la chute d’Assad en Syrie – Jeune Afrique.
[50] Tripolitaine, Fezzan et Cyrénaïque.
[51] Opération Dignité lancée par le maréchal Haftar.
[52] Lutte globale contre l’Occident (Ben Laden).
[53] Propagande religieuse selon l’interprétation faite de l’Islam par Belhadj.
[54] Diffusion de ses déclarations par le site https://www.libyaakhbar.com/
[55] 10 % de la population libyenne est amazigh. Ils habitent dans le nord-ouest de la Libye (Zouara).
[56] Le coup d’état avait entraîné la chute du Roi Idriss 1er.
[57] Misurata était un carrefour stratégique pour les Turques. Une grande partie de la population est descendante des Turques.
[58] Interview accordé sur plusieurs chaînes télévisées arabes.
[59] Propos tenus par Belhadj en 2010 lors d’un entretien avec un personnalité politique libyenne.
##Libye, #Terrorisme, #Djihadisme, #Belhadj, #AlQaida, #Islamistes, #Guerre, #Syrie, #RevolutionLibyenne, #Kadhafi, #Milices, #Daesh, #Califat, #TerrorismeInternational, #IslamPolitique, #Geopolitique, #MoyenOrient, #AfriqueDuNord, #Conflits, #HistoireLibyenne, #CoalitionRebelle, #OTAN, #USA, #ONU, #Qatar, #Turquie, #Idlib, #Benghazi, #Tripoli, #Misrata, #Insurrection, #IslamRadical, #ConflitMondial, #Armes, #Mercenaires, #Enquête, #Politique, #InfluenceIslamiste, #IslamismeModerne, #IslamismeExtremiste, #RéveilIslamiste

Mrs Imen Chaanbi est consultante internationale en géopolitique et veille stratégique auprès des cabinets 5WE Consulting et Strategik IA. Cette experte passionnée par l’Afrique a contribué à la réalisation de projets dans plusieurs pays : Libye, Tchad, Niger, Cameroun, Maroc, Algérie, Tunisie, Togo, Bahreïn ou Arabie Saoudite.
Diplômée de la Sorbonne en droit des pays arabes et en droit des affaires internationales, elle est capable d’identifier, d’analyser les phénomènes géopolitiques et de maîtriser l’ensemble des enjeux politiques et diplomatiques liés aux phénomènes de la mondialisation.
Membre du collège académique au sein de l’Observatoire Géostratégique de Genève, cette conférencière intervient régulièrement auprès d’Instituts académiques et de Think Thank pour évoquer les enjeux géopolitiques, géoéconomiques et sécuritaires du continent africain. Considérée comme l’une des spécialistes des questions libyennes, elle a été la première française à intégrer l’Académie Internationale de Janzour. Elle par ailleurs rédigé les premiers ouvrages relatifs au marché libyen.
Secrétaire exécutive au sein de l’Organisation non gouvernementale Médiateurs Internationaux Multilingues, Imen Chaanbi est aussi auditrice à l’Institut des Hautes Études de Défense Nationale.

