
Par Olivier d’Auzon
Beaucoup d’observateurs occidentaux se sont dits étonnés de voir la Russie soutenir le plan de paix présenté par Donald Trump pour Gaza. À en croire certains analystes, ce ralliement relèverait d’une volte-face géopolitique, presque d’un paradoxe. Pourtant, comme l’annonçait Roland Lombardi dans son dernier édito et comme l’explique l’analyste Andrew Korybko, cette réaction de Moscou n’a rien de surprenant : elle découle d’une continuité diplomatique russe souvent mal comprise, et d’un réalisme que nos élites politiques devraient méditer.
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Les faits : Une diplomatie de continuité
Dès l’annonce du plan, le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov a été clair : « La Russie soutient et accueille favorablement toute initiative visant à éviter la tragédie en cours. Nous voulons que ce plan se réalise, s’il peut ramener la paix. » Maria Zakharova, la porte-parole de la diplomatie russe, a renchéri en insistant sur l’appel constant de Moscou à un cessez-le-feu immédiat. Enfin, Vladimir Poutine lui-même, lors du dernier forum du Club Valdaï, a rappelé le cap inchangé de la Russie depuis 1948 : la création de deux États, Israël et la Palestine.
Autrement dit, Moscou ne fait que rester fidèle à sa ligne historique. Comme le souligne Andrew Korybko, ceux qui se disent « surpris » sont souvent victimes d’un récit parallèle : celui d’influenceurs « pro-russes » non-russes, qui, dans le monde de l’Alt-Media, ont fabriqué une image illusoire de la Russie, celle d’un pays secrètement allié à l’Iran contre Israël. Cette fiction, amplifiée aussi bien par des relais occidentaux hostiles que par des admirateurs fascinés, a obscurci la lecture des positions réelles du Kremlin.
Exactement ce que rappelle aussi depuis des mois, Roland Lombardi, directeur de la rédaction du Diplomate média et spécialiste du Moyen-Orient : « certains observateurs occidentaux, qui depuis quelques années se font les chantres d’un “Sud Global” uni et triomphant contre un Occident en déclin et bien sûr Israël, prennent un peu leurs rêves pour la réalité, tout en relayant au passage et benoitement la propagande iranienne. Rien n’est plus faux. Déjà , ce fameux “Sud Global” est loin d’être uni et plus précisément au Moyen-Orient. Ils oublient d’abord que l’Inde a été depuis le 7 octobre, l’un des rares soutiens fidèles de l’État hébreu. De même, lorsque Israël a attaqué l’Iran en juin dernier, ces mêmes observateurs patentés nous annonçaient : “Moscou et Pékin ne vont pas laisser faire”. Quelle rigolade ! Il faut bien rappeler tout d’abord que les Russes et les Chinois, comme la plupart des États arabes, se foutent royalement de l’Iran et même de la cause palestinienne. Ils attendent patiemment en secret depuis deux ans que les Israéliens finissent le travail avec le Hamas et le Hezbollah pour reprendre leurs affaires avec Tel Aviv et entre-temps, sans que leurs intérêts matériels ne soient trop durement impactés, c’est tout. Pour les Chinois, tant que leur approvisionnement vital en hydrocarbures iraniens n’est pas touché, cela ne leur pose aucun problème que les mollahs soient humiliés. Pour le Kremlin, si Tsahal détruit les armes qu’il a vendues à Téhéran, ce n’est pas grave, surtout si elles sont déjà payées, et même, cela lui permettra simplement d’en écouler d’autres ! Lorsque le régime iranien a vacillé en juin, Chinois et Russes se sont même empressé de discuter en secret avec les Israéliens pour savoir quelle serait la suite et surtout qui pourrait le remplacer sérieusement au cas où, c’est dire… Les relations entre la Russie et l’État hébreu sont plus profondes qu’on ne le croit, et ce malgré des périodes de froideur ces dernières années. Dans Poutine d’Arabie (2020), j’expliquais déjà dans les détails tout cela. De manière prosaïque, j’écrivais que lorsqu’on (les Russes) arrive dans une cour d’école (le Moyen-Orient), on ne se met pas à dos le petit caïd aux gros bras (Israël), on le met dans sa poche et on s’en sert éventuellement (à l’époque en Syrie pour affaiblir et éloigner les Iraniens). Aujourd’hui, alors que les Russes ont perdu leur principal point d’appui régional à Damas – en communiquant à Tsahal les ultimes informations nécessaires pour détruire l’arsenal syrien qui risquait de tomber aux mains de Joulani – et que surtout, le petit caïd a mis une raclée humiliante à toutes les petites frappes et voyous de cette cour, je ne vois pas pourquoi il en serait autrement, bien au contraire ! »
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La méthode russe : Le pragmatisme, pas l’idéologie
Or la Russie de Poutine n’a jamais été guidée par des fantasmes idéologiques. Elle a toujours pratiqué ce que l’on pourrait appeler une Realpolitik multipolaire. Comme l’écrit Korybko, Moscou n’a pas hésité, par exemple, à laisser Israël bombarder le Hezbollah en 2024 ou à ne pas secourir l’Iran en 2025, préférant préserver un fragile équilibre régional plutôt que s’engluer dans des alliances systématiques.
Ce pragmatisme n’est pas nouveau. Il remonte à la grande tradition diplomatique russe, de Metternich à Bismarck, où l’art de la stabilité consistait à intégrer Moscou dans l’équilibre des puissances, plutôt qu’à l’exclure. C’est d’ailleurs la leçon que De Gaulle avait retenue dès 1944, en voyant en l’Union soviétique, malgré son régime, un partenaire incontournable pour la sécurité européenne.
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Les illusions occidentales et la leçon à tirer
Le véritable scandale, au fond, n’est pas que la Russie soutienne un plan de Trump. C’est que tant d’experts et de commentateurs aient cru à des chimères. Ils ont préféré des narrations idéologiques – parfois hostiles, parfois fascinées – au détriment de la réalité des textes, des déclarations et des actes.
La diplomatie russe reste d’abord centrée sur ses intérêts : éviter l’escalade, défendre sa sécurité nationale, maintenir un rôle d’arbitre dans les crises régionales. Rien de plus, rien de moins. Croire à une Russie « anti-sioniste par essence » est une illusion dangereuse, qui ne résiste pas aux faits.
En soutenant Trump, Moscou ne fait donc pas de concession. Elle rappelle simplement sa ligne : la paix, même fragile, vaut toujours mieux que la guerre permanente. Une leçon que l’Europe, trop occupée à singer les postures américaines ou à diaboliser ses adversaires, ferait bien de méditer.
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Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).

