TRIBUNE – Palestine : De la diplomatie de la tartufferie 

Le président français Emmanuel Macron, aux côtés d’un représentant saoudien, copréside une séance diplomatique internationale. Une image illustrant la coopération franco-saoudienne et la diplomatie multilatérale au cœur des discussions sur la stabilité au Moyen-Orient et la question palestinienne.
Capture d’écran

Par Jean Daspry, pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques

« L’hypocrisie est, chez une nation, le dernier degré du vice »[1]On ne saurait mieux dire dans le contexte interne et international actuel frappé au coin du déni du réel[2]. Les promesses succèdent aux promesses. Les bobards succèdent aux bobards. Les mensonges succèdent aux mensonges. Ainsi va le monde sans que nos perroquets à carte de presse s’en émeuvent outre-mesure tant une chappe de conformisme flotte sur la bien-pensance germanopratine. Après la présentation de son plan de paix pour la Palestine et sa reconnaissance officielle comme État lors de la Conférence internationale du 22 septembre 2025[3], Emmanuel Macron veut aller de l’avant. 

Il n’est pas homme à se reposer sur ses lauriers. Avec onze Etats, le Président de la République lance, le 26 septembre 2025, la Coalition d’urgence pour la viabilité financière de l’Autorité palestinienne. Ni plus, ni moins. Au diable les jérémiades et les forfanteries de Benjamin Nétanyahou à la tribune de l’Assemblée générale de l’ONU[4] et l’annonce d’un prochain accord sur Gaza par Donald Trump, ce même jour[5]. Tout le monde l’a compris, avec Emmanuel, c’est du sérieux. Il excelle dans l’art de la diplomatie de la générosité à l’égard des nécessiteux de la Planète entière, au premier rang desquels figure la Palestine. À y regarder de plus près, ne s’agit-il pas d’une promesse de gascon, d’une vulgaire diplomatie de l’esbrouffe ?

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De la diplomatie de la générosité 

« La plupart du temps, les hommes généreux manquent d’argent et ceux qui en possèdent manquent de générosité (Gilbert Sinoué).

En quoi consiste, cette Coalition d’urgence pour la viabilité financière de l’Autorité palestinienne. La réponse nous est fournie par le très sérieux site internet du Ministère de l’Europe et des affaires étrangères.

« Aujourd’hui, l’Arabie saoudite, la Belgique, le Danemark, l’Espagne, la France, l’Irlande, l’Islande, le Japon, la Norvège, le Royaume-Uni, la Slovénie et la Suisse annoncent le lancement de la Coalition d’urgence pour la viabilité financière de l’Autorité palestinienne.

La coalition a été créée pour faire face à la crise financière urgente et sans précédent à laquelle l’Autorité palestinienne est confrontée. L’objectif immédiat de la coalition est de stabiliser les finances de l’Autorité palestinienne et de préserver sa capacité à gouverner, à fournir des services essentiels et à maintenir la sécurité, autant de principes indispensables pour assurer la stabilité de la région et préserver la solution des deux États.

La coalition a réuni un large groupe de pays et de partenaires divers de différentes régions, désireux de la soutenir, et nombre d’entre eux ont déjà apporté d’importantes contributions financières et se sont engagés à fournir un appui durable. Notre engagement collectif est révélateur du large consensus international concernant la nécessité d’empêcher l’effondrement de l’Autorité palestinienne et de consolider les fondements de la paix.

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Une aide à court terme ne suffit pas à elle seule. Aussi, la coalition encouragera une approche durable, prévisible et coordonnée, en œuvrant de concert avec les institutions financières internationales et les principaux partenaires pour mobiliser des ressources, soutenir les réformes en cours en matière de gouvernance et d’économie, et garantir une transparence et une obligation de rendre des comptes complètes.

Les ministres demandent à Israël de transférer immédiatement toutes les recettes fiscales et douanières palestiniennes et de suspendre toute mesure qui fait obstacle à l’Autorité palestinienne, qui l’affaiblit ou qui risque d’entraîner son effondrement. Les ministres ont souligné que ces actions menaçaient non seulement les moyens de subsistance et la stabilité institutionnelle en Palestine, mais également la paix et la sécurité régionales et internationales.

La coalition est ouverte et associe toutes les parties. Elle invite l’ensemble des États et des organisations internationales à se joindre à cet effort collectif. Les ministres sont convaincus que renforcer le fondement financier de l’Autorité palestinienne signifie investir dans la paix, la stabilité et la sécurité pour les Palestiniens, les Israéliens et la région dans son ensemble.

Grâce à cette initiative, la coalition réaffirme son engagement de garantir la viabilité de la solution des deux États et d’agir pour une paix juste, durable et globale »[6].

Qui pourrait critiquer cette offre généreuse destinée à conforter un éventuel plan de paix global permettant de mettre un terme à l’interminable conflit israélo-palestinien ? Le constat est indiscutable. Un certain nombre de pays, dont cinq membres de l’Union européenne, ne souhaitent-ils pas devenir les architectes d’un monde, d’un Moyen-Orient, en pleine mutation ? Ne veulent-ils pas remplacer le rapport de force par des interdépendances gagnantes en refusant la soumission à l’Oncle Sam ? Une fois encore, à lire le communiqué du Quai d’Orsay, cette initiative possède toutes les caractéristiques d’une démarche globale, cohérente, concertée, inclusive et s’inscrivant dans le long terme. Ne dit-on pas que l’argent est le nerf de la guerre ? Nous pourrions ajouter de la paix, également.

Mais, n’est-ce pas là que le bât blesse ? Nous sommes au cœur de problématique de la diplomatie de l’efficacité qui ignore la diplomatie de l’esbroufe au regard des résultats des multiples expériences passées des conférences des donateurs et autres sommets à dimension financière.

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De la diplomatie de l’esbroufe  

« Charité bien ordonnée commence par soi-même » (François Barthélemy Arlès-Dufour).

Telle est la première réflexion qui vient à l’esprit du citoyen français parfaitement informé de la situation catastrophique des finances publiques de notre pays. Avec un endettement croissant et une incapacité structurelle à faire des économies drastiques sur le fonctionnement de l’État (Cf. la succession de gouvernements depuis la dissolution ratée trébuchant sur la question du redressement indispensable de nos finances) sommes-nous les mieux placés pour faire la leçon en la matière ? Une question se pose aussitôt : comment le « Mozart de la finance » compte-t-il procéder pour honorer la parole de la France aux yeux de ses partenaires de la Coalition et, plus généralement de la communauté internationale largo sensu, en particulier vis-à-vis de Donald Trump après la présentation de son plan de paix[7] ? Il est vrai que les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent. Qui plus est, la France n’a toujours pas de gouvernement et les ministres sont censés expédier les affaires courantes ![8] Cette question de l’aide à la Palestine relève-t-elle de cette catégorie ? La réponse n’est-elle pas dans la question ?

Une seconde question ne manque pas d’être soulevée au regard de l’entité/État censé recevoir cette manne, à savoir l’Autorité palestinienne. Sans être mauvaise langue, il est de notoriété publique que les milliards déversés depuis des décennies servent plus à enrichir des dirigeants corrompus qu’à améliorer la situation du Palestinien de base. Le taux d’évaporation est tout à fait important. Cette problématique peut être élargie à celle de l’efficacité de l’aide publique au développement attribuée à nos anciennes colonies d’Afrique depuis leur indépendance dans les années 1960. Au regard de cette douloureuse expérience, il conviendrait de faire preuve de parcimonie dans le recours à de pareilles approches. Quant à sa contribution au développement économique et social ; à la paix et la sécurité régionale et internationale, soulignées dans le texte, le moins que l’on soit autorisé à dire, elle est une asymptote de zéro. En un mot, nous déverserions des sommes astronomiques dans un puits sans fond. Le voulons-nous ? Le pouvons-nous ?

Une troisième question porte sur les États donateurs. N’appartiendrait-il pas, en priorité et en exclusivité, aux riches monarchies du Golfe de prendre la part importante du fardeau ? Nous pensons tout spécialement au riche Qatar qui ne semble pas rencontrer les mêmes difficultés financières que notre Douce France. Au lieu de distribuer manu larga des milliards de dollars au mouvement terroriste qu’est le Hamas, il les attribuerait à l’Autorité palestinienne. Qui plus est, les États européens, dont les finances publiques sont pour beaucoup d’entre eux au rouge, déversent des sommes importantes à l’Ukraine pour faire face aux efforts de guerre contre la Russie. Ces États n’ont pas vocation à être les banquiers du Moyen-Orient, y compris en guerre. Surtout lorsqu’ils en sont rarement remerciés.

Une quatrième question mérite d’être posée en ce qui concerne notre pays. Les véritables raisons de pareille initiative sont-elles à rechercher uniquement dans la sphère de la politique étrangère de la France ou bien, même si cela n’est pas mis en avant, du côté de la politique intérieure ? Après la reconnaissance de la Palestine en tant qu’État, le Président de la République ne voudrait-il pas acheter la paix sociale en ménageant la très puissante communauté musulmane et en lui donnant, à intervalles réguliers, des gages concrets de sa prise en compte de ses desideratas ? Cette dimension du problème n’est malheureusement pas accessoire si l’on pense aux humiliations subies par Jupiter de la part du gouvernement algérien en contrepartie de ses humiliations par Abdelmadjid Tebboune.

La liste de ces questions est loin d’être exhaustive. Elle n’est qu’indicative. Par ailleurs, dans la diplomatie, le diable est dans les détails.

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Le prix de la paix ou la paix n’a pas de prix ? 

« Aide-toi et le ciel t’aidera ». Nombre de nos brillants dirigeants gagneraient à méditer, encore et encore, ce vers qui conclut la fable Le Chartier embourbé de Jean de la Fontaine. Et cela alors que la France court à la catastrophe et que l’Union européenne est menacée d’effacement[9]. Dans ce contexte particulièrement préoccupant (risque de dégradation de la note de la France par les agences de notation, d’intervention du FMI ou de la Commission européenne pour déficit excessif), est-il judicieux de distribuer à d’autres l’argent que nous n’avons pas et que nous empruntons sur les marchés à taux prohibitif ? Ce retour à des questions triviales n’est pas exaltant mais il ne doit pas être écarté ab initio. Dans ce type de sujets internationaux, méfions-nous comme de la peste de la pratique de la diplomatie de l’utopie et des impasses dans lesquelles elle nous conduit ! Dans la diplomatie aussi, les histoires d’amour finissent souvent mal. Il y a trop d’aveugles et de sourds, voire de somnambules dans la Cour du roi Pétaud. À l’instar de bien d’autres domaines de la politique étrangère de la France, le Chef de l’État chevauche des chimères. De plus, les situations de grande fragilité intérieure, comme notre pays les connait de nos jours, ne sont guère propices à la résolution des crises internationales. Sur le dossier palestinien, Jupiter pratique, avec un art consommé, la diplomatie de la tartufferie.

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Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur


[1] Tartufferiewww.cnrtl.fr

[2] Vincent Hervouët, , Emmanuel Macron. La diplomatie du déni, Le JDNEWS, 24 septembre 2025, p. 12.

[3] Jean Daspry, Reconnaissance d’un État palestinien : le temps est venu … de redescendre sur terre, www.lediplomate.media , 25 septembre 2025.

[4] Luc Bronner, Isolé, Nétanyahou défie le monde à l’ONU, Le Monde, 28-29 septembre 2025, p. 4.

[5] Claire Gatinois/Philippe Ricard/Hélène Sallon, Gaza : les efforts pour amener Trump à faire fléchir l’État hébreu, Le Monde, 28-29 septembre 2025, p. 4.

[6] https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/israel-territoires-palestiniens/actualites-et-evenements/2025/article/lancement-de-la-coalition-d-urgence-pour-la-viabilite-financiere-de-l-autorite

[7] Adrien Jaulmes, Trump veut imposer sa paix à Israël et aux Palestiniens. Trump presse le Hamas d’accepter sa paix, Le Figaro, 1er octobre 2025, pp. 1-2.

[8] Ilyes Ramdani, Démissionnés, sans légitimité, les ministres de Bayrou jouent les prolongationswww.mediapart.fr , 1er octobre 2025.

[9] Agathe Cagé, L’UE menacée d’effacement, Le Monde, 28-29 septembre 2025, p. 27.


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