ANALYSE – La géopolitique des mers à l’épreuve des détroits au 21e siècle : D’Alfred Thayer Mahan à Raoul Castex et James Stavridis, entre maîtrise des chokepoints et arsenalisation des flux

ANALYSE – La géopolitique des mers à l’épreuve des détroits au 21e siècle : D’Alfred Thayer Mahan à Raoul Castex et James Stavridis, entre maîtrise des chokepoints et arsenalisation des flux

lediplomate.media — imprimé le 13/05/2026
François Souty, PhD
Intervenant en géopolitique à Excelia Business School, La Rochelle et Paris-Cachan
Intervenant en droit et politique de la concurrence de l’UE à la Faculté de droit de Nantes
La géopolitique des mers à l’épreuve des détroits au 21e siècle
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par François Souty

François Souty, PhD en histoire économique, auteur d’une thèse de doctorat sur la Compagnie néerlandaise des Indes occidentales (W.I.C.) et l’Atlantique au XVIIIe siècle, il est ancien haut fonctionnaire au ministère français de l’économie et des finances et à la Commission européenne (DG Concurrence). Il enseigne les institutions de l’UE et la géopolitique au groupe Excelia Business School (La Rochelle-Paris Cachan) et le droit et la politique de la concurrence de l’UE à la Faculté de droit de l’Université de Nantes. Il est notamment l’auteur avec D.Poton de Xaintrailles et Pieter Emmer de Les Pays-Bas et l’Atlantique, 1500-1800, Rennes, PUR, 271 p.

Il est responsable de la section Économie au Diplomate Média.

“The history of Sea Power is largely, though by no means solely, a narrative of contests between nations, of mutual rivalries, of violence frequently culminating in war.”
— Alfred Thayer Mahan, The Influence of Sea Power upon History, 1660–1783, Boston, Little, Brown and Company, 1890, p. 1.

Résumé exécutif

Cet article propose une analyse renouvelée de la géopolitique des mers à partir de l’étude des détroits et des chokepoints maritimes, envisagés comme des espaces critiques de structuration et de tension du système international. S’inscrivant dans le prolongement de la pensée fondatrice de Alfred Thayer Mahan, qui établit un lien direct entre maîtrise des mers et puissance globale, il confronte cette approche classique aux transformations contemporaines de la conflictualité maritime.

L’analyse met en évidence une mutation progressive : les détroits ne peuvent plus être appréhendés comme de simples points de passage relevant d’une logique de contrôle territorial ou de supériorité navale. Ils constituent désormais des nœuds systémiques d’interdépendance, au sein desquels la continuité, la perturbation ou l’instrumentalisation des flux — énergétiques, commerciaux et logistiques — tend à devenir un levier central de puissance. Cette évolution prolonge l’intuition de Raoul Castex et trouve un écho direct dans les analyses contemporaines de James Stavridis et de Geoffrey Till.

L’observation des évolutions récentes, notamment à la lumière des tensions affectant le Détroit d’Ormuz en 2026, conduit à constater un déplacement du centre de gravité de la puissance maritime vers une logique d’arsenalisation des interdépendances. Dans cette configuration, les dépendances aux flux maritimes apparaissent comme des instruments potentiels de coercition. Cette reconfiguration est particulièrement visible dans l’espace indo-pacifique, consacré comme théâtre central de la compétition stratégique par les doctrines récentes, notamment le National Security Strategy (2025) et le National Defense Strategy (2026).

Les analyses contemporaines issues de la pensée stratégique française convergent avec ces évolutions. Les travaux de Pierre Vandier et de Christophe Prazuck mettent en évidence la transformation du milieu maritime en un espace de compétition permanente, marqué par la vulnérabilité des flux et la montée des logiques de conflictualité infra-seuil. Les recherches menées notamment au sein de l’Institut français de recherche stratégique de l’École militaire et du Centre d’études stratégiques de la Marine confirment la centralité des chokepoints comme espaces de vulnérabilité systémique.

Dans ce contexte, les détroits apparaissent comme des points géographiques et stratégiques ambivalents, à la fois vecteurs de puissance et foyers de vulnérabilité, dont l’instabilité relative est susceptible de produire des effets systémiques à l’échelle globale.

Introduction

Les détroits constituent l’un des objets géopolitiques les plus constants et les plus ambivalents de l’histoire des relations internationales. À la fois points de passage obligés et instruments potentiels de blocage stratégique, ils condensent une tension structurelle entre circulation et souveraineté, fluidité des échanges et contrôle des flux. En ce sens, ils ne relèvent pas uniquement d’une géographie des échanges, mais bien d’une véritable géopolitique des contraintes, dans laquelle les espaces maritimes resserrés apparaissent comme des lieux privilégiés de cristallisation des rivalités de puissance.

Dans cette perspective, la géopolitique des mers ne saurait être réduite à une simple cartographie des routes maritimes mondiales. Elle peut être appréhendée comme une théorie générale du pouvoir par les espaces contraints, au sein de laquelle les chokepoints [1]— détroits, canaux et passages stratégiques — occupent une place centrale en tant que points de contrôle, de vulnérabilité et de projection. Leur maîtrise ne renvoie pas seulement à une capacité militaire, mais à une aptitude systémique à influencer les flux matériels et immatériels qui structurent l’économie mondiale contemporaine.

Cette centralité avait été formulée en 1890 de manière fondatrice par l’amiral américain Alfred T. Mahan, pour qui la maîtrise des mers constitue l’un des fondements de la puissance mondiale.[2] Cette vision est devenue structurante pour la pensée stratégique classique, avec la formule « la maîtrise des mers est la clé de la puissance mondiale ».[3]  Cette intuition a durablement structuré les doctrines navales, en plaçant le contrôle des routes maritimes et des passages stratégiques au cœur des stratégies de puissance. Toutefois, cette grille de lecture se trouve aujourd’hui profondément reconfigurée par l’intensification des interdépendances économiques, la complexification des chaînes logistiques et la montée en puissance de stratégies d’arsenalisation des flux. À cet égard, les analyses contemporaines soulignent que les océans ne peuvent plus être appréhendés comme de simples espaces de circulation, mais comme des systèmes de vulnérabilités interconnectées. James Stavridis met


[1] Chokepoints : littéralement « points d’étranglement » (to choke en anglais signifier étrangler) ; Le terme désigne, en géopolitique maritime, des passages resserrés (détroits, canaux) par lesquels transitent des flux essentiels et dont le contrôle permet d’en influencer ou d’en perturber la circulation.

[2] Alfred Thayer Mahan, The Influence of Sea Power upon History, 1660–1783, Boston, Little, Brown and Company, 1890, p. 25–89. Alfred T. Mahan (1840–1914), diplômé de l’U.S. Naval Academy (1859), contre-amiral de l’US Navy, fut professeur puis président du Naval War College de Newport (1886–1893 ; 1895–1896). Théoricien majeur de la puissance maritime dans l’histoire, il a profondément influencé les doctrines navales de la fin du XIXᵉ et du début du XXᵉ siècle, voire bien au-delà. Son ouvrage de référence, The Influence of Sea Power upon History, 1660–1783, Boston, Little, Brown and Company, 1890, établit une corrélation structurante entre contrôle des lignes de communication maritimes, puissance commerciale et hiérarchie internationale des États.

[3] Alfred T. Mahan, op.cit.

ainsi en évidence le caractère systémique des espaces maritimes, au sein desquels des perturbations localisées peuvent produire des effets globaux[1]. Cette lecture est prolongée par l’universitaire britannique Geoffrey Till, qui insiste sur la transformation des mers en un espace de connectivité mondiale structuré par des réseaux d’échanges dont la sécurité conditionne le fonctionnement de l’économie globale.[2]

Cette évolution rejoint, sous une forme renouvelée, l’approche développée par Raoul Castex, pour qui la stratégie navale ne peut être dissociée de la stratégie générale des États.[3] Elle trouve aujourd’hui une traduction explicite dans les doctrines stratégiques contemporaines, notamment américaines, énoncées encore dernièrement,  qui placent la sécurisation des flux maritimes, la résilience des chaînes logistiques et le contrôle des lignes de communication maritimes (Sea Lines of Communication ou « SLOCs ») au cœur des priorités stratégiques.[4]

L’observation des évolutions récentes de la conflictualité maritime, en particulier les tensions affectant le détroit d’Ormuz en 2026, invite à considérer que les détroits ne constituent plus seulement des points de passage stratégiques, mais des nœuds d’interdépendance susceptibles d’être instrumentalisés. Dans ce contexte, la perturbation, même limitée, des flux maritimes est susceptible de produire des effets systémiques, affectant simultanément les marchés énergétiques, les chaînes d’approvisionnement et les équilibres géopolitiques.[5]

Les analyses contemporaines issues de la pensée stratégique française convergent avec ces évolutions. Les travaux et prises de position d’acteurs tels que les marins Pierre Vandier et Christophe Prazuck mettent en évidence une transformation du milieu maritime en un espace de compétition permanente, caractérisé par la vulnérabilité croissante des chaînes logistiques et des flux.[6] Dans cette perspective, la maîtrise des espaces maritimes tend à être complétée, voire partiellement supplantée, par la capacité à agir sur les conditions de circulation, rejoignant ainsi l’idée d’une centralité stratégique des flux. Les travaux conduits au sein d’institutions telles que l’Institut français de recherche stratégique de l’École militaire et du Centre d’études stratégiques de la Marine confirment cette évolution en soulignant la place


[1] James Stavridis, Sea Power: The History and Geopolitics of the World’s Oceans, New York, Penguin Press, 2017, p. 211–245. James Stavridis (né en 1955), amiral de l’U.S. Navy (ret.), diplômé de l’U.S. Naval Academy (1976) et titulaire d’un doctorat en relations internationales (The Fletcher School, Tufts University), a exercé les fonctions de Supreme Allied Commander Europe (SACEUR) de l’OTAN et de commandant de l’U.S. European Command (2009–2013). Il a également été président du Naval War College (2006–2009). Le parcours de cet officier de marine américain est absolument remarquable, tant du point de vue académique et scientifique que de celui de la vie opérationnelle et de la stratégie. En cela, il peut être placé au même niveau qu’Alfred T. Mahan, principalement concentré sur des ouvrages et innovations scientifiques. Ses travaux, notamment Sea Power: The History and Geopolitics of the World’s Oceans, New York, Penguin Press, 2017, proposent une analyse contemporaine des océans comme systèmes interconnectés de flux, de vulnérabilités et de compétition stratégique.

[2] Geoffrey Till, Seapower: A Guide for the Twenty-First Century, 3e éd., Londres, Routledge, 2013, spéc. p. 85–120.
Cette lecture est prolongée par Geoffrey Till, universitaire britannique et l’un des principaux spécialistes contemporains de la stratégie maritime. Professeur émérite au King’s College de Londres et longtemps associé au Corbett Centre for Maritime Policy Studies, il n’est pas un marin opérationnel mais un théoricien de la puissance navale, dont les travaux s’inscrivent dans le renouvellement de la pensée stratégique anglo-saxonne. Dans Seapower: A Guide for the Twenty-First Century, sa conception de la puissance maritime est centrée sur la transformation des mers en un espace de connectivité mondiale structuré par des réseaux d’échanges dont la sécurité conditionne le fonctionnement de l’économie globale. Ses idées marquent une inflexion par rapport aux approches territoriales classiques, intégrant l’apport de la digitalisation.  

[3] Raoul Castex, Théories stratégiques, Paris, Economica, rééd. 1997 (éd. orig. 1937–1939), t. I, p. 45–78. Raoul Castex (1878–1968), vice-amiral français, ancien major de l’École navale, professeur au Centre des hautes études navales et à l’École de guerre navale, est l’un des principaux théoriciens européens de la stratégie au XXᵉ siècle. Dans ses Théories stratégiques, Paris, Sirey, 1937–1939 (rééd. Economica), il développe une conception globale de la stratégie intégrant les dimensions militaire, politique et économique, et affirme que la stratégie navale ne peut être dissociée de la stratégie générale des États.

[4] National Security Strategy, Washington, The White House, nov. 2025, env. 40 p. ; National Defense Strategy, Washington, U.S. Departement of War (ex-U.S. Department of Defense), 2026, env. 30 p. Ces deux documents consacrent notamment la centralité des flux maritimes, la résilience logistique et la priorité stratégique américaine pour l’Indo-Pacifique.

[5] Sur les effets systémiques des perturbations des flux maritimes contemporains, notamment dans le détroit d’Ormuz, v. rapports récents de sécurité maritime et d’économie de l’énergie (2025–2026), publications de think tanks internationaux et analyses sectorielles

[6] Amiral Pierre Vandier, « Les armées face à la contagion du chaos : les défis de l’état-major des armées », Revue Défense Nationale, 2024/1, n° 866, p. 7–12 ; Amiral Christophe Prazuck, « En deçà de la guerre, au-delà de la paix : les zones grises», Revue Défense Nationale, 2020/3, n° 828, p. 29–32

croissante des chokepoints comme espaces de vulnérabilité systémique, au croisement des enjeux économiques, militaires et technologiques.[1]

Dès lors, une problématique centrale peut être formulée : dans quelle mesure les détroits et chokepoints maritimes, longtemps conçus comme des instruments classiques de la puissance navale, tendent-ils à devenir des dispositifs d’arsenalisation des interdépendances globales ?

L’analyse des dynamiques contemporaines, éclairée par les contributions doctrinales précitées, conduit à constater un déplacement du centre de gravité de la puissance maritime. Le contrôle des détroits ne relève plus uniquement d’une logique de domination territoriale ou maritime, mais s’inscrit dans une logique de puissance systémique, dans laquelle la capacité à sécuriser, orienter ou perturber les flux apparaît comme un facteur déterminant de la conflictualité internationale. Les détroits peuvent ainsi être appréhendés comme des nœuds stratégiques essentiels de la mondialisation, au sein desquels se joue l’articulation entre interdépendance économique et rivalités de puissance.

Dans cette perspective, l’étude analysera d’abord la permanence historique de la centralité des détroits dans la pensée stratégique (I), avant de mettre en évidence leur transformation contemporaine en instruments de coercition géoéconomique (II), puis de proposer une grille de lecture renouvelée de la géopolitique des mers à l’ère des interdépendances stratégiques (III), et enfin d’examiner l’émergence d’une véritable arsenalisation des interdépendances maritimes, dans laquelle la capacité opérationnelle à agir sur les flux — en les sécurisant, en les orientant ou en les perturbant — constitue un levier central de puissance (IV).

I. La construction historique des détroits comme matrices de la puissance maritime

L’analyse historique de la puissance maritime montre que les détroits ne constituent pas de simples données géographiques, mais des espaces structurants des rapports de force internationaux, dont la maîtrise conditionne à la fois la circulation des flux et la capacité d’action stratégique des États. De la formalisation doctrinale de la puissance navale à leur rôle opérationnel dans les conflits majeurs, jusqu’à leur intégration progressive dans une approche systémique des interdépendances, les détroits apparaissent comme des matrices durables de la puissance maritime. Cette trajectoire peut être analysée à travers la construction doctrinale de leur centralité (A), leur rôle dans les conflits modernes (B) et leur requalification en nœuds stratégiques de la mondialisation (C).

A. La fondation doctrinale de la puissance navale : du contrôle des routes à l’intuition des passages stratégiques

La réflexion sur la puissance maritime s’est historiquement structurée autour de la maîtrise des routes de circulation, bien avant que les détroits ne soient identifiés comme des objets stratégiques autonomes. Dès l’Antiquité, Thucydide met en évidence, dans son analyse de la guerre du Péloponnèse, le rôle décisif des communications maritimes dans la capacité des cités à soutenir l’effort de guerre, à projeter leur influence et à sécuriser leurs approvisionnements.[2] Si les détroits ne sont pas encore conceptualisés en tant que tels, la centralité des flux et des lignes de communication apparaît déjà comme un facteur structurant de la puissance.

Cette intuition trouve, à l’époque moderne, une traduction empirique particulièrement aboutie dans les pratiques des Provinces-Unies. L’expansion commerciale de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (la VOC) au XVIIᵉ siècle repose en effet sur une maîtrise fine des routes maritimes asiatiques, et plus particulièrement sur le contrôle de passages étroits reliant les grands bassins commerciaux de l’océan Indien et de l’Asie orientale. Les dirigeants de la VOC, gouverneurs généraux, marins et administrateurs, identifient très tôt l’importance stratégique de certains détroits, notamment le Détroit de Malacca et le Détroit de la Sonde, dont la domination permet de contrôler l’accès aux zones de production des épices et d’organiser un monopole commercial à l’échelle régionale.[3] Cette pratique révèle une compréhension précoce du lien entre contrôle des passages resserrés et maîtrise des flux, mentionnés dans les rapports internes d’administrateurs et les journaux de bord des navires de la Compagnie, sans pour autant donner lieu à une formalisation théorique explicite, souvent pour des motifs commerciaux et, comme il serait dit aujourd’hui,  de « secret des affaires ».

Les réflexions développées à la fin du XVIIIᵉ siècle par Armand Guy Simon de Coetnempren de Kersaint témoignent aussi en France d’une compréhension précoce de la dimension stratégique des communications maritimes et des positions de contrôle.[4] Sans isoler les détroits comme catégorie autonome, Kersaint met en évidence le rôle déterminant des points d’appui, des routes commerciales et des espaces contraints dans la structuration de la puissance navale. Cette approche, articulant enjeux militaires et économiques, annonce sous une forme encore implicite les logiques contemporaines de maîtrise des flux, sans toutefois déboucher sur une conceptualisation systémique des chokepoints.

Ce n’est qu’à la fin du XIXᵉ siècle que cette intuition empirique est véritablement systématisée dans une doctrine cohérente avec les travaux d’Alfred T. Mahan. Dans son célèbre ouvrage chez les historiens des grandes puissances maritimes, The Influence of Sea Power upon History,[5] Mahan établit une corrélation structurante entre puissance navale, contrôle des routes maritimes et hiérarchie des puissances. S’il ne développe pas une théorie spécifique des chokepoints, son insistance sur la maîtrise des lignes de communication et des positions stratégiques contribue à faire des passages maritimes des éléments essentiels de la puissance. La pensée mahanienne opère ainsi un passage décisif d’une pratique empirique à une conceptualisation stratégique, en inscrivant la maîtrise des flux maritimes au cœur de la puissance globale.

L’évolution observée entre l’Antiquité, l’époque moderne et la fin du XIXᵉ siècle met ainsi en évidence une dynamique progressive : d’une intuition du rôle des circulations chez Thucydide, on passe successivement à une exploitation empirique des passages par les puissances commerciales comme les Provinces-Unies ou une identification du rôle stratégiques des espaces de passage contraints et des points d’appuis par Kersaint, jusqu’à leur intégration dans une doctrine structurée avec Alfred T. Mahan. Cette trajectoire souligne que les chokepoints, avant d’être des objets théoriques, ont d’abord été des réalités stratégiques progressivement identifiées et exploitées, annonçant leur centralité dans la géopolitique maritime contemporaine.

B. Les détroits dans les conflits majeurs : verrouillage stratégique et projection de puissance

L’histoire des conflits contemporains confirme et approfondit cette centralité des détroits, en montrant qu’ils constituent des instruments privilégiés de la stratégie navale. Au cours des deux guerres mondiales, ces espaces deviennent des points névralgiques de la conduite des opérations, au cœur des logiques de contrôle et d’interdiction.

Les opérations menées dans les détroits durant la première moitié du XXe siècle— qu’il s’agisse des Dardanelles, de Gibraltar ou des accès à la mer du Nord — illustrent leur double fonction. D’une part, ils assurent la continuité des lignes de communication maritimes, indispensables à l’approvisionnement des économies et des forces armées. D’autre part, ils permettent de perturber ou de bloquer les flux adverses, en exerçant une pression directe sur ses capacités logistiques, industrielles et énergétiques.

Cette fonction de verrouillage stratégique s’inscrit dans une logique d’économie des moyens : plutôt que de contrôler l’ensemble des espaces maritimes, il devient possible d’agir sur des points de passage critiques, produisant des effets disproportionnés : le cas du blocage du détroit d’Ormuz depuis ce premier semestre 2026 et ses effets d’entraînement très fortement inflationnistes sur les chaines de valeur et les prix de produits mondiaux sont exemplaires. Les détroits constituent ainsi des instruments d’optimisation de la puissance navale.

L’industrialisation de la guerre renforce encore cette dynamique, en accroissant la dépendance des États aux flux maritimes. L’approvisionnement en matières premières, en énergie et en produits manufacturés confère aux routes maritimes une importance vitale, transformant les détroits en infrastructures critiques. Leur sécurisation devient un impératif stratégique, tandis que leur vulnérabilité constitue un facteur de fragilité structurelle.

Cette évolution annonce une transformation plus profonde : les détroits tendent à apparaître comme des points de vulnérabilité systémique, dont la perturbation peut produire des effets en chaîne. Cette lecture est aujourd’hui pleinement intégrée dans les doctrines navales contemporaines, aussi bien américaines[6] que françaises[7] ou britanniques[8],  qui identifient les interruptions des flux comme des facteurs majeurs de déstabilisation du système international.

Enfin, les détroits jouent un rôle essentiel dans la projection de puissance, en permettant le déploiement rapide de forces entre différents théâtres. Ils constituent des interfaces entre espaces régionaux et dynamiques globales, renforçant leur fonction structurante dans les équilibres géopolitiques.

C. Vers une approche systémique : des points de passage aux nœuds stratégiques

L’évolution de la pensée stratégique au XXe siècle conduit à dépasser une approche strictement géographique des détroits pour les intégrer dans une vision plus globale des rapports de force. Raoul Castex[9] souligne ainsi que la stratégie navale ne peut être dissociée de la stratégie générale des États, impliquant une articulation étroite entre dimensions militaire, économique et politique.

Dans cette perspective, les détroits cessent d’être appréhendés uniquement comme des points de contrôle pour devenir des interfaces stratégiques, au croisement de multiples logiques : circulation des flux, projection de puissance, régulation des échanges et interaction entre acteurs étatiques et non étatiques. Leur importance réside autant dans leur localisation que dans les effets systémiques que leur contrôle ou leur perturbation peut engendrer.

Cette évolution trouve un prolongement direct dans les analyses contemporaines de James Stavridis[10] et de Geoffrey Till,[11] qui mettent en évidence la transformation des océans en un espace de connectivité globale structuré par des réseaux de flux interconnectés. Dans ce cadre, les détroits apparaissent comme des nœuds critiques, dont la vulnérabilité est susceptible de produire des effets en cascade à l’échelle mondiale comme déjà évoqué dans les conséquences du blocage du détroit d’Ormuz actuellement.

Cette lecture systémique est aujourd’hui explicitement intégrée dans les doctrines contemporaines, y compris françaises. Les analyses de la Marine nationale soulignent que la mer doit être appréhendée comme un espace de flux dont la maîtrise conditionne la liberté d’action stratégique.[12]

Cette convergence doctrinale entre traditions américaine, britannique et française confirme un déplacement conceptuel majeur : la puissance maritime ne se définit plus uniquement par la capacité à occuper des espaces, mais par l’aptitude à agir sur les circulations qui les traversent. Les détroits apparaissent ainsi comme des nœuds stratégiques de la mondialisation, au sein desquels se joue l’articulation entre interdépendance économique et conflictualité internationale. Cela tend à développer de nouvelles visions de la géopolitique mais aussi, probablement à terme, de la théorie du commerce international au XXIe siècle, avec retour à la première moitié du XXe siècle.

II. Les détroits comme espaces structurants de la stratégie globale des États

L’évolution contemporaine des rapports de puissance conduit à dépasser une approche strictement navale des détroits pour les intégrer dans une stratégie globale des États, au croisement des dimensions militaire, économique et politique. Dans un contexte marqué par l’intensification des interdépendances et la montée des rivalités systémiques, les détroits apparaissent non seulement comme des points de passage, mais comme des interfaces stratégiques, dont la maîtrise conditionne la stabilité des flux et la capacité d’influence des puissances. Cette transformation peut être analysée à travers leur intégration dans une approche systémique de la puissance (A), leur rôle d’articulation entre théâtres régionaux et dynamiques globales (B), et leur insertion dans des logiques contemporaines de militarisation et de compétition stratégique (C).

A. Une approche systémique : les détroits au cœur de la stratégie globale des États

L’analyse des détroits ne peut être dissociée de l’évolution générale de la stratégie des États, caractérisée par une intégration croissante des dimensions militaires, économiques et informationnelles. Dans le prolongement des intuitions de Raoul Castex,[13] la stratégie navale tend à être pensée comme une composante d’un système plus large, dans lequel la maîtrise des espaces maritimes s’articule étroitement avec la sécurisation des flux et la préservation des intérêts nationaux.

Dans cette perspective, les détroits apparaissent comme des points de convergence stratégique, où se rencontrent des enjeux de sécurité, de commerce et d’influence. Leur contrôle ne se limite plus à une présence militaire, mais implique une capacité à organiser, sécuriser et, le cas échéant, contraindre les circulations qui les traversent.

Cette évolution est renforcée par la montée des interdépendances économiques, qui confère aux flux maritimes une importance systémique. Les détroits concentrent une part significative des échanges mondiaux, notamment énergétiques, ce qui en fait des espaces particulièrement sensibles aux perturbations. Leur rôle dépasse dès lors la seule dimension militaire pour s’inscrire dans une logique de sécurité économique et stratégique globale.

Les doctrines contemporaines confirment cette approche. Les stratégies nationales mettent l’accent sur la résilience des chaînes logistiques, la protection des lignes de communication maritimes (Sea Lines of Communication) et la capacité à faire face à des perturbations localisées susceptibles de produire des effets globaux.[14] Les détroits deviennent ainsi des éléments centraux d’une stratégie de sécurisation des interdépendances.

 B. Les détroits comme interfaces entre théâtres régionaux et ordre mondial

Au-delà de leur dimension fonctionnelle, les détroits jouent un rôle structurant dans l’articulation entre les dynamiques régionales et l’ordre international. En tant qu’espaces resserrés concentrant des flux globaux, ils constituent des points de jonction entre différentes échelles de la puissance.

Cette position intermédiaire leur confère une importance stratégique particulière. Les tensions qui s’y manifestent ne restent pas confinées à leur environnement immédiat, mais sont susceptibles de produire des effets à l’échelle mondiale. Les détroits apparaissent ainsi comme des amplificateurs de crises, capables de transformer des rivalités régionales en perturbations systémiques.

L’exemple du Détroit d’Ormuz illustre de manière particulièrement nette cette dynamique. En concentrant une part essentielle des flux énergétiques mondiaux, il constitue un espace où les tensions régionales peuvent rapidement affecter les marchés internationaux, les chaînes d’approvisionnement et les équilibres géopolitiques.

Cette dimension est particulièrement visible dans l’espace indo-pacifique, où se concentre une part croissante du commerce mondial. Les détroits de cette région — Malacca, Lombok, Sunda (détroit de la Sonde) — apparaissent comme des articulations critiques de la mondialisation, au cœur des stratégies de puissance des grandes nations maritimes. Ces détroits d’Asie seront très probablement les prochains points d’attention stratégique après l’achèvement de la crise du détroit d’Ormuz.

Les doctrines stratégiques récentes déjà évoquées, confirment à nouveau cette centralité. En particulier, le National Security Strategy et le National Defense Strategy des Etats-Unis identifient explicitement la sécurisation des flux maritimes et des points de passage stratégiques comme des priorités, en particulier dans l’Indo-Pacifique.[15] Les détroits y apparaissent comme des espaces clés de la compétition stratégique contemporaine.

C. Militarisation, zones grises et compétition stratégique autour des détroits

La centralité stratégique des détroits s’accompagne d’une transformation des formes de conflictualité qui s’y déploient. Loin des affrontements navals classiques, ces espaces sont désormais le théâtre de formes hybrides de compétition, mêlant présence militaire, pression économique et actions dans les zones grises.

Les analyses de Christophe Prazuck[16] mettent en évidence le développement de stratégies « en deçà de la guerre », caractérisées par des actions graduées visant à exercer une contrainte sans franchir le seuil du conflit ouvert. Dans ce cadre, les détroits constituent des espaces privilégiés d’expression de ces logiques, en raison de leur sensibilité et de leur importance systémique.

De manière convergente, les travaux de Pierre Vandier[17] soulignent la transformation du milieu maritime en un espace de compétition permanente, marqué par la montée des vulnérabilités et l’imbrication des enjeux sécuritaires et économiques. La protection des flux et la capacité à opérer dans des environnements contestés deviennent des fonctions centrales de la puissance navale.

Cette évolution se traduit par une militarisation accrue des détroits, à travers le déploiement de capacités navales, la multiplication des bases et la surveillance renforcée des espaces de circulation. Elle s’accompagne également d’une diversification des instruments de puissance, incluant des moyens juridiques, économiques et technologiques.

Dans ce contexte, les détroits apparaissent comme des espaces de compétition multidimensionnelle, où se combinent logiques de dissuasion, de contrôle et de perturbation. Ils constituent des lieux privilégiés d’expérimentation de nouvelles formes de conflictualité, caractérisées par leur caractère indirect, graduel et systémique.

Cette transformation prépare directement l’émergence de stratégies d’arsenalisation des interdépendances, dans lesquelles la maîtrise des flux devient un levier central de puissance.

III. La reconfiguration contemporaine : des chokepoints à l’économie des flux

L’intensification de la mondialisation et la transformation des économies en systèmes profondément interconnectés ont profondément modifié la nature stratégique des espaces maritimes. Les détroits et chokepoints ne peuvent plus être appréhendés uniquement comme des points de passage ou des positions militaires, mais comme des nœuds critiques d’une économie mondiale fondée sur la circulation continue des flux. Cette évolution se traduit par une montée des interdépendances maritimes, une accentuation des vulnérabilités systémiques et le développement de stratégies de coercition fondées sur la perturbation des circulations.

A. Mondialisation et interdépendance maritime des économies

La mondialisation contemporaine repose de manière décisive sur la fluidité des échanges maritimes, qui assurent l’essentiel du commerce international, en particulier pour les matières premières, les hydrocarbures et les produits manufacturés. Les océans doivent ainsi être appréhendés comme de véritables infrastructures de circulation globales, structurées par des routes maritimes denses, hiérarchisées et profondément interdépendantes. Dans cette architecture, les détroits occupent une position singulière, en concentrant une part substantielle des flux et en constituant des points de passage obligés au sein de chaînes logistiques caractérisées par leur complexité croissante, leur synchronisation et leur faible tolérance aux perturbations.

Cette transformation s’inscrit dans le prolongement des analyses de James Stavridis[18] et de Geoffrey Till,[19] qui décrivent les océans comme un système de connectivité globale fondé sur des réseaux de flux interconnectés. Dans cette perspective, la mer ne peut plus être réduite à un espace de projection de puissance, mais doit être envisagée comme un système structurant de l’économie mondiale, dont la continuité conditionne la stabilité des échanges, la sécurité énergétique et la résilience des économies. Les doctrines stratégiques contemporaines prolongent cette lecture en mettant explicitement l’accent sur la sécurisation des lignes de communication maritimes (Sea Lines of Communication), la protection des flux critiques et la capacité à prévenir ou contenir des perturbations localisées susceptibles d’affecter l’ensemble du système international, comme l’illustrent les orientations récentes des stratégies américaines en matière de sécurité nationale.[20]

Ainsi, les détroits apparaissent comme des points névralgiques de la mondialisation, dont l’importance ne tient pas seulement à leur localisation géographique, mais à leur fonction au sein de chaînes logistiques globales. Leur centralité révèle une transformation profonde de la géopolitique maritime, désormais structurée par la logique des flux et des interdépendances plutôt que par la seule maîtrise des espaces.

B. Vulnérabilités des chaînes logistiques et dépendances critiques

L’intensification des flux maritimes s’accompagne toutefois d’une montée corrélative des vulnérabilités, résultant de la concentration des échanges dans un nombre limité de points de passage. Les détroits apparaissent dès lors comme des goulets d’étranglement dont la perturbation peut produire des effets en cascade à l’échelle mondiale. Cette vulnérabilité tient à la combinaison de plusieurs facteurs structurels, parmi lesquels la concentration géographique des flux, la dépendance énergétique de nombreuses économies, la faiblesse des routes alternatives et la synchronisation accrue des chaînes logistiques contemporaines, qui réduit considérablement les marges d’adaptation en cas de rupture.

Dans ce contexte, les détroits deviennent des points critiques de fragilité systémique, au sein desquels se cristallisent les risques affectant l’économie mondiale. Une perturbation, même limitée dans sa durée ou dans son intensité, peut entraîner des effets disproportionnés, se traduisant par une volatilité accrue des marchés énergétiques, une augmentation des coûts du transport maritime, des tensions sur les chaînes d’approvisionnement et, plus largement, une déstabilisation des équilibres économiques internationaux. L’analyse des tensions récentes dans le Détroit d’Ormuz illustre de manière particulièrement éclairante cette dynamique. Les incidents, menaces et restrictions ayant affecté ce passage stratégique ont démontré qu’une dégradation localisée de la sécurité maritime peut produire des effets globaux immédiats, affectant simultanément les flux pétroliers, les mécanismes d’assurance, les primes de risque et les anticipations des acteurs économiques.

Cette vulnérabilité structurelle est désormais pleinement intégrée dans les analyses stratégiques contemporaines, qui insistent sur la nécessité de renforcer la résilience des chaînes logistiques, de sécuriser les flux critiques et de diversifier les routes d’approvisionnement. Toutefois, ces stratégies se heurtent à la réalité d’une dépendance persistante à certains détroits, dont la centralité ne peut être aisément contournée, comme le soulignent les doctrines américaines récentes en matière de résilience logistique et de sécurisation des flux.[21]

C. La montée des stratégies de coercition par les flux

Dans ce contexte d’interdépendance accrue et de vulnérabilité systémique, les flux maritimes tendent à devenir eux-mêmes des instruments de puissance. Les détroits apparaissent comme des leviers potentiels de coercition, permettant d’exercer une pression sur des acteurs étatiques ou économiques sans recourir à un affrontement militaire direct. Cette évolution se traduit par le développement de stratégies de perturbation contrôlée des flux, fondées sur des actions graduées visant à affecter les conditions de circulation sans provoquer de rupture totale susceptible d’entraîner une escalade.

Ces pratiques prennent des formes variées, allant de la menace sur la liberté de navigation à des actions de harcèlement ciblé des navires commerciaux, en passant par des opérations conduites dans les zones grises et l’instrumentalisation des risques sécuritaires ou juridiques. Elles s’inscrivent dans des logiques de conflictualité indirecte, analysées notamment par Christophe Prazuck[22] et Pierre Vandier,[23] qui mettent en évidence la montée de formes de compétition situées en deçà du seuil de la guerre ouverte, caractérisées par leur ambiguïté et leur progressivité.

Les détroits constituent des espaces particulièrement propices à ces stratégies, en raison de leur sensibilité et de leur importance systémique. Ils permettent d’exercer une pression ciblée susceptible de produire des effets économiques et politiques significatifs, tout en limitant les risques d’escalade militaire directe. Cette dynamique est explicitement prise en compte dans les doctrines contemporaines, notamment américaines, qui identifient la protection des flux et la prévention des perturbations comme des enjeux centraux de la sécurité nationale et de la planification militaire.[24] Elle contribue à redéfinir la nature même de la puissance maritime, désormais fondée sur la capacité à agir sur les conditions de circulation plutôt que sur la seule maîtrise des espaces.

En définitive, cette évolution marque une transformation profonde de la géopolitique maritime : les détroits apparaissent comme des instruments potentiels de coercition systémique, au cœur des nouvelles formes de conflictualité internationale, dans lesquelles la gestion des interdépendances devient un levier central de puissance.

Encadré n°1 — Le Détroit d’Ormuz : archétype de chokepoint systémique et révélateur de l’arsenalisation des flux

Le Détroit d’Ormuz constitue l’un des exemples les plus emblématiques de la centralité stratégique des chokepoints dans la géopolitique contemporaine. Situé entre le golfe Persique et le golfe d’Oman, ce passage étroit, large d’une trentaine de milles nautiques dans sa portion navigable, concentre une part essentielle des flux énergétiques mondiaux, en particulier les exportations d’hydrocarbures en provenance des États riverains du Golfe. Cette configuration en fait un espace où se superposent des enjeux géographiques, économiques, militaires et juridiques d’une intensité exceptionnelle.

Du point de vue historique et doctrinal, le détroit illustre pleinement la permanence de la centralité des passages stratégiques mise en évidence par Alfred T. Mahan pour qui le contrôle des routes maritimes et des points de passage conditionne la puissance des États. À ce titre, le détroit d’Ormuz s’inscrit dans une logique classique de verrou stratégique, dont la maîtrise permet d’influencer les équilibres régionaux et internationaux. Toutefois, cette lecture traditionnelle se trouve aujourd’hui profondément renouvelée par les dynamiques contemporaines d’interdépendance. En effet, le détroit constitue un nœud critique d’un système globalisé de flux énergétiques, illustrant la transformation analysée par James Stavridis et Geoffrey Till, pour lesquels les espaces maritimes doivent être appréhendés comme des réseaux de connectivité dont la stabilité conditionne l’économie mondiale. La concentration d’une part significative des exportations pétrolières mondiales dans cet espace restreint en fait un point de vulnérabilité systémique majeur, où toute perturbation, même limitée, est susceptible de produire des effets globaux immédiats. Les événements récents, notamment les tensions observées en 2026, ont confirmé cette vulnérabilité structurelle. Les incidents affectant la sécurité de la navigation — attaques de navires, saisies, menaces de fermeture ou restrictions implicites — ont entraîné une hausse des primes d’assurance, une volatilité accrue des prix de l’énergie et une réorganisation partielle des flux commerciaux. Ces phénomènes illustrent la sensibilité extrême des chaînes logistiques globales aux perturbations localisées, confirmant le rôle des détroits comme points de cristallisation des vulnérabilités contemporaines.

Dans ce contexte, le détroit d’Ormuz apparaît également comme un espace privilégié de mise en œuvre de stratégies de coercition indirecte. Les pratiques observées relèvent moins d’une logique de fermeture totale que d’une perturbation graduée des flux, s’inscrivant dans des formes de conflictualité situées en deçà du seuil de la guerre ouverte, telles qu’analysées par Christophe Prazuck et Pierre Vandier. Cette capacité à affecter les conditions de circulation sans interrompre complètement les échanges confère au détroit une fonction stratégique renouvelée, au cœur des logiques contemporaines de compétition.

Enfin, le détroit d’Ormuz illustre de manière particulièrement nette l’émergence d’une arsenalisation des interdépendances maritimes. La dépendance des économies mondiales à la continuité des flux énergétiques transforme ce passage en un levier potentiel de puissance systémique, permettant d’exercer une influence disproportionnée au regard des moyens engagés. Cette configuration confirme que la puissance maritime contemporaine ne repose plus uniquement sur la maîtrise des espaces, mais sur la capacité à agir sur les flux qui les traversent, en les sécurisant, en les orientant ou en les perturbant.

Ainsi, le détroit d’Ormuz apparaît comme un cas paradigmatique, à la fois révélateur de la permanence des logiques classiques de contrôle des passages stratégiques et emblématique des transformations contemporaines de la géopolitique maritime, caractérisées par la centralité des flux, la montée des vulnérabilités et l’émergence de nouvelles formes de coercition.

 IV. Vers l’arsenalisation des interdépendances maritimes

L’évolution conjointe de la mondialisation, des vulnérabilités systémiques et des formes contemporaines de conflictualité conduit à une transformation profonde de la puissance maritime. Les détroits et chokepoints ne sont plus seulement des espaces à contrôler ou à sécuriser, mais tendent à devenir des instruments d’action stratégique à part entière, mobilisables dans des logiques de compétition indirecte. Cette mutation traduit l’émergence d’une véritable arsenalisation des interdépendances maritimes, dans laquelle la capacité à agir sur les flux — en les sécurisant, en les orientant ou en les perturbant — constitue un levier central de puissance. Cette dynamique se manifeste à travers la transformation des chokepoints en instruments systémiques (A), le renforcement des logiques de sécurisation et de gouvernance des espaces critiques (B), et la recomposition progressive des hiérarchies maritimes mondiales (C).

A. Les chokepoints comme instruments de puissance systémique

Dans le contexte contemporain, les chokepoints maritimes apparaissent de plus en plus comme des leviers de puissance systémique, dont la maîtrise permet d’agir indirectement sur l’économie mondiale et sur les équilibres géopolitiques. Leur importance ne réside plus uniquement dans leur valeur géographique ou militaire, mais dans leur capacité à concentrer des flux essentiels et à en conditionner la continuité.

Cette transformation s’inscrit dans le prolongement des analyses de James Stavridis, qui souligne le caractère interconnecté et vulnérable des espaces maritimes contemporains, ainsi que dans celles de Geoffrey Till, pour qui la puissance maritime repose désormais sur la maîtrise des réseaux de circulation. Dans ce cadre, le contrôle d’un détroit ne se limite plus à une capacité d’interdiction physique, mais implique une aptitude à influencer les conditions de fonctionnement d’un système global.

Les chokepoints deviennent ainsi des points d’application de la puissance, permettant d’exercer une influence disproportionnée au regard des moyens engagés. Leur instrumentalisation peut prendre des formes variées, allant de la sécurisation active des flux à leur perturbation partielle, en passant par des stratégies de dissuasion fondées sur la menace implicite de blocage. Cette logique confère aux détroits une fonction stratégique renouvelée, en les transformant en interfaces entre puissance militaire, économie politique et gestion des interdépendances.

Encadré n°2 — L’arsenalisation des interdépendances maritimes : éléments pour une conceptualisation

L’évolution récente de la géopolitique maritime met en évidence une transformation profonde des modalités d’exercice de la puissance. Dans un contexte caractérisé par l’intensification des interdépendances économiques et la centralité des flux maritimes dans le fonctionnement de l’économie mondiale, les relations de dépendance apparaissent de plus en plus comme des instruments potentiels d’action stratégique. Cette dynamique conduit à envisager la notion « d’arsenalisation des interdépendances maritimes » comme une grille de lecture permettant de rendre compte des transformations contemporaines de la conflictualité.

Cette notion s’inscrit dans le prolongement des analyses relatives à « l’interdépendance asymétrique », développées notamment par Robert Keohane et Joseph Nye,[25] qui ont montré que les relations d’échange entre États peuvent constituer des sources de pouvoir différencié. Elle trouve également un écho dans les travaux plus récents consacrés à la «weaponization of interdependence », selon lesquels les structures de la mondialisation peuvent être mobilisées à des fins de contrainte ou de coercition.[26] Transposée au domaine maritime, cette approche conduit à considérer les flux comme des vecteurs de puissance, susceptibles d’être sécurisés, orientés ou perturbés dans une perspective stratégique.

Dans cette perspective, l’arsenalisation des interdépendances maritimes ne renvoie pas à une logique de rupture des échanges, mais à une capacité d’action sur les conditions de circulation. Elle repose sur des interventions graduées, souvent situées en deçà du seuil de la conflictualité ouverte, qui visent à exploiter les vulnérabilités inhérentes aux systèmes de flux. Ces pratiques peuvent prendre la forme de pressions sur la liberté de navigation, de perturbations ciblées des chaînes logistiques, d’instrumentalisation des normes juridiques ou encore de stratégies de présence navale destinées à influencer les comportements des acteurs économiques.

Les analyses contemporaines issues de la pensée stratégique navale convergent avec cette lecture. Les travaux de James Stavridis et de Geoffrey Till mettent en évidence la transformation des océans en un système interconnecté de flux et de vulnérabilités, au sein duquel la sécurité ne peut plus être pensée uniquement en termes de contrôle territorial. De manière complémentaire, les réflexions développées dans le cadre doctrinal français, notamment par Pierre Vandier et Christophe Prazuck, soulignent la montée des formes de conflictualité indirecte et l’importance croissante des espaces maritimes dans les logiques de compétition stratégique.

Dans ce cadre, les détroits et chokepoints apparaissent comme des espaces privilégiés d’expression de cette arsenalisation. Leur fonction de points de passage obligés, combinée à leur importance systémique, en fait des leviers potentiels d’influence et de contrainte. La capacité à agir sur ces espaces permet d’exercer une pression significative sur les flux énergétiques, commerciaux et logistiques, sans recourir nécessairement à des formes de confrontation directe.

Enfin, l’arsenalisation des interdépendances maritimes s’inscrit dans un environnement stratégique marqué par la montée des logiques de compétition entre grandes puissances et par la diffusion de pratiques situées dans les zones grises. Elle contribue à redéfinir la nature de la puissance maritime, désormais fondée sur la maîtrise des circulations et des vulnérabilités plutôt que sur la seule domination des espaces. Dans cette perspective, la mer apparaît non seulement comme un espace de projection, mais comme un système de contraintes et d’opportunités, au cœur des dynamiques contemporaines de la puissance.

B. Sécurisation, militarisation et gouvernance des espaces maritimes critiques

Face à cette centralité accrue des chokepoints, les États développent des stratégies visant à renforcer la sécurisation et la maîtrise des espaces maritimes critiques. Cette dynamique se traduit par une intensification de la présence navale, la consolidation des dispositifs de surveillance et le développement de capacités d’intervention rapide dans les zones sensibles.

Les analyses de Pierre Vandier[27] mettent en évidence la transformation du milieu maritime en un espace de compétition permanente, dans lequel la maîtrise des flux devient indissociable de la capacité à opérer dans des environnements contestés. De manière convergente fort logique, Christophe Prazuck[28] souligne l’importance des zones grises et des formes de conflictualité indirecte, qui s’expriment particulièrement dans les espaces resserrés que constituent les détroits.

Cette évolution s’accompagne d’une montée des enjeux de gouvernance des espaces maritimes. Les détroits, en tant qu’espaces de circulation internationale, sont soumis à des régimes juridiques spécifiques qui encadrent la liberté de navigation, tout en laissant subsister des marges d’interprétation et de contestation. La tension entre liberté des mers et souveraineté des États riverains constitue ainsi un facteur structurant de la géopolitique des chokepoints.

Par ailleurs, la sécurisation des détroits ne relève plus uniquement d’une logique nationale, mais s’inscrit dans des cadres de coopération internationale, impliquant des coalitions navales, des dispositifs multilatéraux et des partenariats stratégiques. Cette dimension collective reflète la nature profondément interdépendante des enjeux maritimes contemporains.

C. Fragmentation stratégique et recomposition des hiérarchies maritimes mondiales

L’arsenalisation progressive des interdépendances maritimes contribue à une recomposition des hiérarchies de puissance à l’échelle mondiale. Dans un système caractérisé par l’interconnexion des flux, la capacité à agir sur les points névralgiques de la circulation devient un facteur déterminant de puissance, au même titre que les capacités militaires traditionnelles.

Cette évolution favorise l’émergence de stratégies différenciées, dans lesquelles les États cherchent à sécuriser leurs approvisionnements, à diversifier leurs routes et à réduire leur dépendance à certains chokepoints, tout en développant des capacités d’influence sur ces mêmes espaces. Elle se traduit également par une fragmentation croissante de l’espace maritime, marquée par la superposition de logiques de coopération, de compétition et de confrontation.

Les détroits apparaissent ainsi comme des espaces où se recomposent les équilibres de puissance, révélant les asymétries d’interdépendance entre acteurs. Certains États disposent d’une capacité accrue à sécuriser ou à perturber les flux, tandis que d’autres restent fortement dépendants de la stabilité de ces passages stratégiques.

Les doctrines contemporaines, notamment celles des États-Unis, mettent en évidence cette dimension en soulignant l’importance de la résilience des chaînes logistiques, de la protection des infrastructures critiques et de la capacité à faire face à des perturbations systémiques³⁰. Dans ce contexte, la puissance maritime tend à se redéfinir autour de la capacité à organiser, sécuriser et, le cas échéant, perturber les circulations globales.

En définitive, l’arsenalisation des interdépendances maritimes traduit un déplacement du centre de gravité de la puissance, qui ne réside plus uniquement dans la domination des espaces, mais dans la maîtrise des dynamiques de circulation qui les structurent. Les détroits apparaissent ainsi comme des instruments ambivalents, à la fois vecteurs de puissance et foyers de vulnérabilité, au cœur des transformations contemporaines de la géopolitique des mers.

Conclusion

L’analyse des détroits et des chokepoints maritimes met en évidence une double dynamique, faite à la fois de continuité historique et de transformation fonctionnelle profonde. D’un côté, la centralité de ces espaces dans la structuration de la puissance maritime s’inscrit dans une longue durée, solidement établie par la pensée stratégique classique, de Alfred T. Mahan à Raoul Castex, pour lesquels la maîtrise des routes maritimes et des points de passage constitue une condition essentielle de la puissance des États. De l’autre, l’évolution contemporaine des systèmes économiques et stratégiques conduit à une redéfinition substantielle du rôle de ces espaces, désormais au cœur d’une géopolitique des flux et des interdépendances.

Les développements récents de la conflictualité maritime, en particulier ceux observés dans des espaces critiques tels que le Détroit d’Ormuz, montrent que les détroits ne peuvent plus être appréhendés uniquement comme des positions de contrôle territorial ou des verrous militaires. Ils apparaissent désormais comme des nœuds systémiques, au sein desquels se concentrent des flux essentiels dont la continuité conditionne l’équilibre économique mondial. Dans ce contexte, la perturbation, même limitée, de ces circulations peut produire des effets disproportionnés, révélant la profondeur des vulnérabilités qui caractérisent les économies contemporaines.

Cette transformation s’inscrit dans un mouvement plus large de recomposition de la puissance, analysé par les approches contemporaines de la stratégie maritime, notamment celles de James Stavridis et de Geoffrey Till, qui mettent en évidence le caractère interconnecté des espaces océaniques et la centralité des flux dans la structuration du système international. Elle trouve également un écho dans les analyses de la pensée stratégique française, qui soulignent la montée des formes de conflictualité indirecte et l’importance croissante des espaces maritimes dans les logiques de compétition contemporaine.

L’observation des faits récents conduit ainsi à constater un déplacement du centre de gravité de la puissance maritime. Celle-ci ne repose plus exclusivement sur la capacité à contrôler des espaces, mais de manière croissante sur l’aptitude à agir sur les conditions de circulation des flux qui les traversent. La sécurisation, l’orientation ou la perturbation de ces flux apparaissent comme des instruments déterminants de puissance, mobilisables dans des configurations de conflictualité souvent situées en deçà du seuil de la guerre ouverte.

Dans cette perspective, les détroits et chokepoints peuvent être appréhendés comme des espaces d’articulation entre interdépendance et conflictualité, révélant les asymétries de dépendance qui structurent le système international. Leur rôle dépasse désormais celui de simples points de passage pour devenir celui de véritables leviers systémiques, au cœur des dynamiques contemporaines de puissance.

Cette évolution rejoint, sous une forme renouvelée, l’intuition formulée par Raoul Castex, selon laquelle « la stratégie navale ne se conçoit qu’en fonction de la stratégie générale des États ». Dans le contexte actuel, cette proposition peut être prolongée en soulignant que la puissance maritime ne se mesure plus seulement à la capacité de domination des espaces, mais à l’aptitude à organiser, sécuriser et, le cas échéant, perturber les circulations qui structurent l’économie mondiale.

Ainsi, la géopolitique des mers apparaît aujourd’hui comme une géopolitique des interdépendances maîtrisées ou exploitées, dans laquelle les détroits occupent une place centrale en tant qu’instruments ambivalents de puissance et de vulnérabilité. L’arsenalisation des interdépendances maritimes constitue, dans ce cadre, une grille de lecture particulièrement pertinente pour rendre compte des transformations contemporaines de la conflictualité internationale.

À cet égard, l’instabilité croissante de certains chokepoints, conjuguée à l’intensification des rivalités de puissance et à la fragilité des chaînes logistiques globales, laisse entrevoir une évolution vers un système maritime plus fragmenté, plus contesté et potentiellement plus instable. Dans un tel contexte, la sécurisation des flux apparaît moins comme un acquis que comme un enjeu stratégique permanent, appelant des formes renouvelées de gouvernance, de coopération et de régulation à l’échelle internationale.

En définitive, la puissance maritime contemporaine semble moins résider dans la maîtrise des mers que dans la capacité à agir sur les dynamiques de circulation qui les traversent, confirmant que, dans un monde d’interdépendances, le contrôle des flux tend à devenir l’un des fondements essentiels de la puissance.

Annexe 1 – Typologie théorique des détroits stratégiques

DétroitPhase historiquePuissances / protagonistes majeursConfiguration de puissanceConcept(s) théorique(s)Problématique dominanteType de contrôleEnseignement stratégique structurant
détroit des DardanellesAntiquité → Première Guerre mondialeEmpire ottoman, Royaume-Uni, France, RussieConflit terre/merSea Power¹Accès stratégique bloquéTerritorial militariséLa géographie limite la puissance navale
détroit du BosphoreAntiquité → aujourd’huiEmpire ottoman → Turquie, RussieInterface régionalePivot géopolitique²Accès mer NoireSouveraineté étatiqueContrôle durable par État riverain
détroit de GibraltarXVIIIe → Seconde Guerre mondialeRoyaume-Uni, Espagne, puissances de l’AxeHégémonie maritimeCommand of the sea¹Domination MéditerranéeBase navaleUn point contrôle un bassin
détroit de MalaccaXXe–XXIe siècleSingapour, Malaisie, Indonésie, Chine, États-UnisMultipolaritéInterdépendance complexe³Sécurité des fluxCoopération sécuritaireGouvernance partagée nécessaire
détroit d’OrmuzXXe–XXIe siècleIran, États-Unis, monarchies du GolfeRivalité asymétriqueGéoéconomie coercitive⁴Pression énergétiqueDissuasion / menaceArme stratégique globale
détroit de Bab-el-MandebXXIe siècleYémen, Arabie saoudite, Émirats arabes unis, puissances navalesFragmentationSécurité des biens communs⁵InstabilitéPrésence internationaleInternationalisation de la sécurité
détroit de TaïwanXXIe siècleChine, Taïwan, États-UnisRivalité systémiqueA2/AD⁶Risque de conflit majeurContrôle contestéPoint critique global
détroit de BéringXXIe siècleRussie, États-UnisRivalité émergenteRoutes arctiques⁷Mutation climatiqueSurveillanceNouveaux axes stratégiques
détroit de SundaXXe–XXIe siècleIndonésie, acteurs globauxAlternative stratégiqueRedondance des flux³ContournementContrôle diffusDiversification des routes
détroit de LombokXXe–XXIe siècleIndonésie, marines internationalesProfondeur stratégiqueProjection navale¹Passage grands tonnagesContrôle indirectImportance du facteur technique

Annexe 2 – Tableau comparatif des grandes théories de la puissance maritime – Etats-Unis, Royaume-Uni, France, Allemagne

AuteurAlfred Thayer MahanJulian Stafford CorbettAlfred von TirpitzRaoul Castex
Nature de la puissance maritimePuissance fondée sur la maîtrise des mersPuissance comme instrument relatif au contrôle des communications maritimesPuissance fondée sur la capacité de menace (flotte de risque)Puissance intégrée dans une stratégie générale des États
Objectif stratégique centralDominer les océans pour dominer le mondeContrôler les lignes de communication maritimes (Sea Lines of Communication)Produire un risque dissuasif suffisant contre l’adversaireArticuler mer, terre, air dans une stratégie globale
Vision des détroitsPoints de verrouillage à contrôler pour la domination globaleNœuds de communication à sécuriser ou neutraliser selon la stratégieLeviers indirects de pression stratégique (via menace de rupture)Points critiques intégrés dans un système global de puissance
Rapport à la guerre navaleGuerre décisive entre flottesGuerre limitée et contextuelleDissuasion par menace de guerre totale potentielleGuerre comme système multi-domaines
Logique dominanteDominationContrôle flexibleDissuasion / risqueIntégration systémique
Type de puissanceMatérielle et territorialeFonctionnelle et relationnellePsychologique et probabilisteSystémique et interarmées
Contribution à la géopolitique des détroitsFondement de la valeur stratégique des chokepointsAnalyse des flux maritimes et communicationsIntroduction de la logique de coercition indirecteVision globale des détroits comme nœuds stratégiques systémiques
Portée contemporaineBase de la géostratégie classiqueTrès utilisée dans les doctrines navales modernesPréfigure la weaponization des fluxTrès proche des analyses contemporaines des systèmes complexes

[1] Institut français de recherche stratégique de l’École militaire ; Centre d’études stratégiques de la Marine, rapports et publications récents relatifs à la sécurité maritime, aux chokepoints et aux dynamiques contemporaines de puissance navale

[2]Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse, texte établi et traduit par Jacqueline de Romilly, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Classiques en poche », 2000 (rééd. de l’édition de 1953–1972), spéc. livres I et II, p. 70–120 env.

[3] Compagnie néerlandaise des Indes orientales, voir notamment : Femme S. Gaastra, The Dutch East India Company: Expansion and Decline, Zutphen, Walburg Pers, 2003, p. 45–78. Il présente notamment les analyses des routes commerciales en Asie du Sud-Est incluant le Détroit de Malacca et le Détroit de la Sonde.

[4] Armand Guy Simon de Coetnempren de Kersaint (1742–1793), officier de marine puis vice-amiral et député à la Convention, véritable intellectuel pénétré de l’esprit des Lumières développe à la fin de l’Ancien Régime une réflexion avancée sur le lien entre puissance maritime, commerce et communications navales. Il est hélas guillotiné en 1793 : son ingéniosité et son esprit d’innovation manquera très cruellement à la Marine française durant les guerres de la Révolution et de l’Empire. Voir notamment : Mémoire sur la marine de France (v. 1788–1789) et Œuvres du comte de Kersaint, Paris, an III (1795), 1 vol. in-8°, pagination variable (env. 400 p.) spéc. sur l’organisation des ports et la protection des routes commerciales, observées lors de ses opérations durant la guerre d’indépendance des Etats-Unis. V. François Souty, « Armand Guy Simon de Coëtnempren, Comte de Kersaint, Capitaine de vaisseau, chef de division des armées navales (contre-amiral) de la Marine Royale, vice-amiral de la Première République, 1742-1793», Le Mérite, Déc. 2025, p. 38–42.

Kersaint souligne, en préfigurant Mahan, l’importance des points d’appui, des ports stratégiques et desaxes de circulation maritime dans la structuration de la puissance, en articulant étroitement enjeux militaires et économiques. Sans isoler les détroits comme catégorie autonome, il met en évidence le rôle des espaces de passage contraints dans le contrôle et la perturbation des flux adverses, annonçant une conception de la guerre maritime comme guerre des communications. Sur le plan historiographique, voir : Martine Acerra et Jean Meyer, La grande époque de la marine à voile, Rennes, Ouest-France, 1987, p. 245–260 ; Patrick Villiers, Marine royale, marine républicaine (1789–1799), Paris, Economica, 1992, p. 45–72. Ces analyses confirment la modernité de sa réflexion, sans lui attribuer une conceptualisation explicite des chokepoints, qui sera ultérieurement systématisée notamment par Alfred T. Mahan.

[5] Op. cit. à note 2, notamment p. 29-82.

[6] Sur la stratégie américaine contemporaine, v.  U.S. Navy, U.S. Marine Corps, U.S. Coast Guard, A Cooperative Strategy for 21st Century Seapower: Forward, Engaged, Ready, Washington D.C., March 2015, p. 2-4 et p. 6-9. Le document souligne que la puissance maritime vise notamment à « prevent or contain local disruptions before they impact the global system » (p. 4), mettant explicitement en évidence le lien entre sécurité des flux maritimes, stabilité systémique et gestion des perturbations localisées, avec nécessité de savoir anticiper. Il insiste également sur la protection des Sea Lines of Communication (SLOCs) et la sécurisation des flux commerciaux et énergétiques comme fonctions centrales de la puissance navale contemporaine.

[7] Sur la stratégie maritime française actuelle en particulier, v. Marine nationaleStratégie de la Marine nationale, Ministère des Armées, 2021, spéc. p. 5–18 (environnement stratégique), p. 21–35 (fonctions stratégiques de la Marine) et p. 37–52 (maîtrise des espaces aéromaritimes et sécurisation des flux). Ce document doctrinal met l’accent sur la liberté d’action en mer, la protection des lignes de communication maritimes et la montée des conflictualités hybrides dans les espaces communs. V. également Pierre Vandier, chef d’état-major de la Marine (2020–2023), dont les interventions soulignent le retour de la compétition interétatique dans les espaces communs et la centralité des flux dans la conflictualité contemporaine : « dégradation du contexte géopolitique » et hybridation des modes d’action en mer ; v. aussi ses interventions relatives à la maîtrise des espaces maritimes et des flux. Voir en particulier l’interview de l’amiral Vandier en 2021 : « Nous sommes déjà largement au-delà des missions prévues par le Livre Blanc » La Tribune, 01 juillet 2021 ; disp. En ligne :  https://www.latribune.fr/entreprises-finance/industrie/aeronautique-defense/nous-sommes-largement-au-dela-des-missions-prevues-par-le-livre-blanc-amiral-pierre-vandier-888038.html?utm_source=chatgpt.com

[8] Sur la vision stratégique contemporaine britannique, v. UK Ministry of Defence, British Maritime Doctrine (BR 1806), 4th edition, London, Development, Concepts and Doctrine Centre, 2011, p. 1-2 à 1-4 et p. 2-1 à 2-3. La doctrine britannique actuelle définit la mer comme « a medium for the movement of goods, people and information » (p. 1-2) et précise que le contrôle maritime consiste à « ensure access for oneself and deny it to an opponent » (p. 2-1). Elle établit ainsi un lien direct entre contrôle de la mer, maîtrise des flux et capacité de déni, fondement doctrinal de l’importance stratégique des détroits.

[9] Raoul Castex, op.cit., t. I, p. 45–78.

[10] James Stavridis, op. cit. p. 211–245

[11] Geoffrey Till, op. cit., p. 85–120

[12] Marine nationale, op. cit., v. la note 15.

[13] Op.cit.

[14] Op.cit.

[15] Op.cit. à la note 7.

[16] Op. cit.

[17] Op. cit.

[18] Op. cit.

[19] Op. cit.

[20] U.S. Navy, U.S. Marine Corps, U.S. Coast Guard, op.cit. à note 15,  p. 2-9.

[21] The White House, National Security Strategy, op.cit.,  p. 12–18 et p. 22–25. Ces sections portent respectivement sur la sécurité économique et la résilience des chaînes d’approvisionnement (economic security / supply chain resilience) et sur la sécurisation des infrastructures critiques et des flux globaux, en soulignant explicitement la vulnérabilité des systèmes interconnectés et la nécessité de prévenir les perturbations affectant les échanges internationaux.

[22] Christophe Prazuck, op.cit., p. 29-32.

[23] Pierre Vandier, op.cit., p. 7-12.

[24] U.S. Department of Defense, National Defense Strategy 2026, op. cit., p. 8–13 et p. 18–21. Ces passages traitent de la logistique contestée (contested logistics), de la protection des lignes de communication stratégiques et de la nécessité d’assurer la résilience des chaînes d’approvisionnement dans un environnement dégradé, en intégrant explicitement les vulnérabilités liées aux flux maritimes dans la planification stratégique

[25] Robert Keohane et Joseph Nye, Power and Interdependence, Boston, Little, Brown, 1977 (rééd. 2012), spéc. p. 8–25.

[26] Henry Farrell et Abraham L. Newman, « Weaponized Interdependence: How Global Economic Networks Shape State Coercion », International Security, vol. 44, n° 1, 2019, p. 42–79. L’expression renvoie à l’idée que des relations économiques, logistiques ou technologiques mutuellement bénéfiques peuvent être transformées en instruments de contrainte ou de coercition(sanctions, contrôle des flux, dépendances critiques, etc.).

[27] Op.cit.

[28] Op.cit.


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