TRIBUNE – Pourquoi traduire est un acte de liberté et de vérité

TRIBUNE – Pourquoi traduire est un acte de liberté et de vérité

lediplomate.media — imprimé le 13/05/2026
Photo Hagay Sobol
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Par Hagay Sobol

Confronté à l’uniformisation des biais algorithmiques, traduire est non seulement la célébration de l’altérité mais un impératif éthique. Car seule la réinterprétation constante des faits permet d’appréhender la complexité du réel.

Le vieil adage italien « Traduttore, traditore » (Traduire, c’est trahir) hante depuis des siècles quiconque s’essaie à passer d’un bord à l’autre d’une pensée. Pourtant, cette « trahison » n’est peut-être qu’un malentendu. Car toute communication est un mouvement, une traversée entre deux rives qui, sans ce pont, resteraient isolées. Traduire, c’est accepter le voyage et les transformations qu’il impose. Entre la traduction, qui se veut passage fidèle, et l’interprétation, qui assume sa subjectivité, s’établit une tension créatrice. Traduire n’est pas copier ; c’est faire éclore une vérité qui, sans cela, resterait muette. Aujourd’hui, l’interprétation, devient un impératif existentiel, pour appréhender la complexité du monde, là où les opinions et l’émotion, amplifiés par les algorithmes, prennent le pas sur l’analyse. Chaque version devient alors une facette d’un diamant qui, par sa complétude, serait l’idéal à atteindre

Le mur du sens : un passage obligé 

Entre ce que nous percevons et ce que nous parvenons à en dire, il existe une faille, un espace de silence que nous tentons désespérément de combler. C’est là que naît la traduction qui est bien plus qu’un simple transfert technique : c’est une négociation avec l’invisible. Mais dès que l’on traduit, on interprète. On choisit, on privilégie, on déforme. Cette tension entre la rigueur du passage et la liberté du regard est le moteur de toute culture.

Si l’on a longtemps réduit la traduction à une « trahison nécessaire », ne devrions-nous pas plutôt y voir le seul chemin vers une « vérité vivante » et en perpétuel mouvement ? Car au-delà du mot à mot, traduire, c’est accepter que la réalité ne se donne jamais sans filtre, et que c’est précisément dans cet « entre-deux » que se loge notre humanité.

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« Traduire, c’est accepter que la réalité ne se donne jamais sans filtre »

Le mythe de l’original : l’impossible absolu

Nous chérissons souvent l’idée d’un « original » pur, une sorte de vérité absolue qui préexisterait à son expression. Qu’il s’agisse d’un paysage traduit en tableau, d’une émotion exprimée en poème ou d’un fait d’actualité rapporté en dépêche, l’œuvre originale est déjà, en soi, un compromis. L’artiste ou le témoin ne livre jamais le « réel » brut. Il livre une négociation entre sa vision et les limites de son support. La forme d’une expression dépend de la culture de l’auteur, de l’urgence du moment et des silences ou des biais de son époque.

L’original n’est pas une entité fixe, mais une capture d’écran d’un flux mouvant. Ainsi, derrière un chef-d’œuvre achevé, combien d’esquisses ou de repentirs ? Combien de sources d’inspiration pour un élément de rupture ? L’original lui-même trouve son fondement dans la réinterprétation de ce qui l’a précédé. Prétendre à l’objectivité totale est un leurre : toute expression est une première traduction du monde. Car chaque individu est unique, le fruit de son expérience et de son patrimoine génétique. Ce que ses sens captent et ce qu’il en restitue ne peut être qu’un fragment de la réalité qui trouvera son achèvement dans le partage. La traduction n’est donc pas une porte qui se referme mais une porte qui s’ouvre.

« La traduction n’est pas une porte qui se referme mais une porte qui s’ouvre »

Le prisme de l’appropriation : la seconde traduction

Le voyage ne s’arrête pas à l’émission du message. À l’autre bout de la chaîne, celui qui reçoit – le lecteur, l’auditeur, le spectateur, – devient à son tour traducteur. Nous ne lisons pas un livre, nous nous l’approprions à travers le filtre de notre propre vécu, de notre propre subjectivité. Ce prisme de l’appropriation transforme le message initial.

Lorsque Bach rend hommage à Vivaldi, en transcrivant pour claviers[1] un concerto pour 4 violons, il ne livre pas une copie, mais créé une œuvre originale. Le lieu et le moment de la réception réécrivent l’œuvre. Ainsi, l’universalité d’un texte ne réside pas dans son immuabilité, mais dans sa capacité à être interprété différemment par chacun et au cours du temps.

« L’universalité d’un texte ne réside pas dans son immuabilité, mais dans sa capacité à être interprété différemment »

La diffraction des sens : une éthique de la nuance


[1] Transcription par JS Bach du concerto pour 4 violons de Vivaldi pour quatre clavecins BWV 1065.

Si toute traduction s’éloigne de la source, il ne faut pas y voir une perte mais le reflet de la diversité humaine. Plutôt qu’un miroir plat, la vérité ressemble à un diamant. C’est la diffraction de la lumière à travers ses facettes qui révèle l’éclat du réel.

L’éthique de la traduction consisteà maintenir ces sens divergents en dialogue permanent pour faire émerger une vérité partagée, riche de ses nuances. Admettre qu’aucune traduction n’est « la seule véritable » est l’antidote du fanatisme. Comme dans la tradition Talmudique, où le sens naît de la confrontation des interprétations. Accepter les différences permet de réparer un univers fragmenté. C’est un acte de résilience. Carla vérité est une source qui ne doit jamais se tarir sous le poids d’une interprétation unique.

« La vérité est une source qui ne doit jamais se tarir sous le poids d’une interprétation unique »

L’IA et l’automatisation du compromis

À cette chaîne humaine s’ajoute désormais l’Intelligence Artificielle (IA). Elle se présente comme le traducteur ultime, capable de passer d’une langue à l’autre, ou du texte à l’image, avec une fluidité déconcertante. Mais l’IA opère une « trahison sans intention » en proposant une version statistique. En cherchant la réponse la plus « probable », elle lisse les aspérités du langage et risque de transformer le fleuve du sens en un lac immobile.

L’IA reste un filtre opaque, une « boîte noire ». Elle ne ressent pas la vérité, elle en imite la structure par une traduction algorithmique. L’éthique nous impose de ne pas nous laisser duper : si l’IA peut jeter des ponts, c’est à l’humain qu’il appartient de les emprunter. Il nous faut extraire le sens de la donnée pour laisser à nouveau couler le fleuve de l’interprétation.

« L’IA reste un filtre opaque, une boite noire. Elle ne ressent pas la vérité, elle en imite la structure »

Le canal et le filtre : de Moïse à l’Humanité

La figure de Moïse incarne ce paradoxe spirituel. La tradition le présente comme le prophète ultime, le « canal pur » par lequel Dieu parlait sans déformation. Pourtant, cet absolu fut inaudible pour le peuple. Il a fallu des interprètes, comme Aaron son frère, afin d’opérer une « descente » dans le langage humain.

Plus tard, Moïse lui-même, en transmettant son souffle à Josué, perdit l’accès direct à cette clarté originelle. Cette leçon d’humilité nous rappelle que nous sommes des êtres de filtres. À chaque temps sa traduction. Vouloir figer le sens, c’est vouloir arrêter le temps. La fidélité absolue est une illusion, une chimère inaccessible.

« À chaque temps sa traduction. Vouloir figer le sens, c’est vouloir arrêter le temps »

La Fidélité dans la différence

Une traduction n’est une trahison que si l’on s’obstine à croire qu’une copie conforme est possible. En réalité, traduire est un acte d’amour et de ponts jetés entre les solitudes ou des individualités. La diffraction n’est pas une perte de message mais une condition de la vérité.

Et en assumant notre regard critique sur nos propres « traductions » du monde, notre subjectivité, nous ne dupons personne. Nous invitons l’autre à ajouter sa propre nuance à la grande fresque de l’humanité. Ainsi, nous ne perdons pas la vérité, nous la rendons vivante. D’une idole figée, nous la transformons en un voyage toujours renouvelé, en une pierre d’autant plus précieuse que ses facettes sont nombreuses.

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« La diffraction n’est pas une perte de message mais une condition de la vérité »


Art&Facts No 8 – TRADUIRE : Interpréter, Transposer, Décorer. Le magazine où l’l’art rencontre l’éthique et l’actualité. Numéro Double 228 pages, 24 articles, de nombreuses vidéos, illustrations. https://www.calameo.com/artetfacts/books/0079620392c1c76d54357


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