
Par Olivier d’Auzon – Découvrez son dernier ouvrage chez Erick Bonnier : AFRIQUE 3.0
Il existe des espaces géographiques où l’histoire semble accorder un avantage à ceux qui savent lire les failles du moment. Le golfe de Guinée est aujourd’hui l’un de ces théâtres. Tandis que les puissances occidentales y perdent leur influence, la Russie avance ses pions avec une méthode qui mérite attention.
Comme le souligne Igor Delanoë, directeur adjoint de l’Observatoire franco-russe et fin connaisseur du monde post-soviétique dans sa note publiée le 4 décembre 2025, la stratégie de Moscou repose sur trois ressorts : un récit de souveraineté, une diplomatie de l’atome, et la construction de corridors logistiques nouveaux.
L’affaire de l’uranium nigérien : Un révélateur du basculement en cours
La mise sur le marché par Niamey, le 30 novembre 2025, de 1 300 tonnes d’uranium concentré, constitue bien plus qu’une crise commerciale avec Orano. Pour Igor Delanoë, cet épisode illustre la façon dont la Russie exploite les tensions entre élites africaines et anciennes puissances coloniales pour capitaliser sur un désir profond : reprendre la main sur ses ressources, verticaliser sa souveraineté et tourner la page de la tutelle française.
Le transport discret de la cargaison d’Arlit à Lomé, via le Burkina Faso, raconte une réalité nouvelle : le Niger a intégré dans son calcul stratégique un corridor soutenu par Moscou, qui se substitue progressivement aux anciens circuits logistiques ouest-africains.
Rosatom, soupçonné d’être impliqué malgré ses dénégations, pourrait jouer un rôle d’intermédiaire dans un scénario où l’uranium serait réacheminé vers l’Iran. Pour Igor Delanoë, ce point est crucial :
« La Russie n’a nul besoin de cet uranium : elle joue un rôle de facilitateur, renforçant un partenariat politique plutôt qu’un besoin industriel », explique-t-il.
Ainsi, Moscou transforme une cargaison minière en levier d’influence et en signal diplomatique.
À lire aussi : https://lediplomate.media/analyse-diplomatie-deroute-ue-devant-test-afghan/
Le récit russe de la souveraineté : Un outil d’influence terriblement efficace
La Russie a compris que, sur le continent africain, le récit est une arme. Selon Igor Delanoë, Moscou diffuse un discours simple, mais redoutablement calibré : souveraineté nationale, fin du « néocolonialisme », partenariats « équilibrés ».
Ce récit trouve un écho puissant car :
- il s’appuie sur des frustrations anciennes ;
- il se déploie dans des États dirigés par des élites militaires en quête de légitimité ;
- il prend à revers le discours moral occidental, souvent perçu comme condescendant.
L’affaire de l’uranium nigérien en est une parfaite illustration : Niamey proclame sa souveraineté, et Moscou apparaît comme le garant d’un nouveau rapport de force – en rupture avec les structures de pouvoir héritées de l’époque coloniale.
À lire aussi : https://lediplomate.media/decryptage-sydney-hanukkah-viseur-haine-frappe-normalite/
Diplomatie de l’atome : La pointe avancée de l’offensive russe
Le deuxième axe identifié par Delanoë est celui de l’atome civil, devenu un outil majeur de démonstration de puissance. Rosatom multiplie les mémoranda : Burkina Faso, Tanzanie, Éthiopie… et bien sûr le Niger.
Comme l’analyse Igor Delanoë, la Russie construit ainsi un écosystème technique et industriel qui crée de la dépendance :formation d’ingénieurs, infrastructures médicales, potentiel à long terme de centrales modulaires.
L’ambition nigérienne d’une centrale nucléaire de 2 000 MW relève davantage de la projection politique que de la faisabilité financière immédiate. Mais c’est précisément là que réside l’intérêt pour Moscou :
« Il ne s’agit pas de construire demain une centrale, mais de s’ancrer durablement dans le paysage énergétique du pays », rappelle Igor Delanoë.
À moyen terme, la Russie pourrait proposer au Niger des réacteurs modulaires, ou même des réacteurs flottants, déjà testés en Extrême-Orient.
À lire aussi : https://lediplomate.media/decryptage-ue-tente-saffranchir-matieres-premieres-chinoises/
Togo : Le corridor russe vers le Sahel
Toute puissance émergente cherche des routes. Le Togo devient la nouvelle charnière logistique de Moscou en Afrique de l’Ouest.
Pour Delanoë, la séquence de novembre le montre clairement :
- le Parlement russe ratifie l’accord de coopération militaire ;
- Faure Gnassingbé se rend au Kremlin ;
- et, quelques jours plus tard, l’uranium nigérien traverse discrètement le territoire togolais.
Ce corridor est vital :
- il contourne la fermeture de la frontière entre le Niger et le Bénin ;
- il permet d’approvisionner les troupes russes opérant au Mali ;
- il offre à la Russie un accès direct à la mer pour ses activités sahéliennes.
Le Togo devient ainsi la porte maritime du bloc AES, dans une recomposition géopolitique dont Moscou tire profit avec une habileté notable.
À lire aussi : https://lediplomate.media/analyse-floride-texas-desantis-declare-guerre-totale-freres-musulmans/
Guinée équatoriale : L’ancrage oriental du dispositif russe
À l’opposé du golfe de Guinée, la Guinée équatoriale complète le dispositif. La visite d’Andreï Averianov, haut responsable du renseignement militaire russe, témoigne d’une montée en puissance du partenariat.
Igor Delanoë souligne trois axes essentiels :
- lutte contre la piraterie,
- consolidation du régime contre l’instabilité régionale,
- protection contre les influences extérieures.
L’objectif est clair : faire de Malabo une plateforme sécuritaire russe, capable d’accueillir, à terme, formations, équipements et coopérants. Les 150 militaires équatoguinéens formés chaque année en Russie contribueront à installer une élite militaire alignée sur les méthodes de Moscou.
Vers un hub russo-africain ?
Le tableau dessiné par Delanoë révèle une stratégie cohérente : la Russie ne bâtit pas un empire territorial ; elle construit un réseau de points d’appui, souples, opportunistes, interconnectés.
Le golfe de Guinée devient :
- un hub logistique pour approvisionner les pays de l’AES ;
- un pont entre Méditerranée occidentale et Afrique australe ;
- une rampe de projection potentielle vers l’Amérique du Sud.
En occupant les espaces délaissés ou sous-estimés par l’Occident, la Russie recompose le jeu stratégique africain. Et le fait, comme le note Igor Delanoë, avec une constance que beaucoup, en Europe, ont longtemps sous-estimée.
À lire aussi : https://lediplomate.media/decryptage-ue-tente-saffranchir-matieres-premieres-chinoises/
#golfeDeGuinée, #RussieAfrique, #géopolitiqueAfricaine, #influenceRusse, #uraniumAfricain, #Niger, #Togo, #Sahel, #AES, #Rosatom, #souverainetéAfricaine, #néocolonialisme, #logistiqueStratégique, #corridorsAfricains, #sécuritéMaritime, #GuinéeEquatoriale, #AfriqueDeLOuest, #puissanceRusse, #multipolarité, #déclinOccidental, #FranceAfrique, #Orano, #énergieNucléaire, #diplomatieDeLatome, #militairesRusses, #renseignementRusse, #portsAfricains, #routesMaritimes, #hubLogistique, #géostratégie, #politiqueAfricaine, #ressourcesNaturelles, #uraniumNiger, #RussieSahel, #AfriqueStratégique, #influenceGlobale, #recompositionMondiale, #puissancesEmergentes, #ordreMultipolaire

Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).
