ANALYSE – Guerre du pétrole : Pourquoi la Chine est sereine même avec la fermeture du détroit d’Ormuz ? 

ANALYSE – Guerre du pétrole : Pourquoi la Chine est sereine même avec la fermeture du détroit d’Ormuz ? 

lediplomate.media — imprimé le 16/04/2026
Guerre du pétrole Chine
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Frédéric Rosard

« Ce n’est pas en améliorant la bougie que l’ampoule électrique a été inventée. » (maxime populaire)

Le 28 février 2026, des frappes américaines et israéliennes s’abattent sur l’Iran. En quelques heures, c’est tout l’équilibre énergétique mondial qui vacille. Le détroit d’Ormuz, ce minuscule couloir maritime par lequel transite un cinquième de la consommation mondiale de pétrole, se referme comme un piège. Six semaines plus tard, le monde découvre avec vertige à quel point sa dépendance au pétrole du Golfe l’a rendu vulnérable.

11 millions de barils par jour disparaissent

Selon l’Agence internationale de l’énergie, la guerre a fait disparaître environ 11 millions de barils par jour de l’approvisionnement mondial à la fin mars. Pour comprendre l’ampleur du choc : c’est comme si la production de toute l’Arabie saoudite s’était volatilisée du jour au lendemain.

Les conséquences sur les prix sont immédiates et brutales. Le baril de Brent, qui flirtait avec les 60 dollars en janvier, s’envole à plus de 119 dollars en mars. Les prévisions les plus pessimistes évoquent désormais un possible « super pic » à 150 dollars si le blocage persiste. 

La panique gagne les chancelleries, en particulier en Asie. L’OCDE tire la sonnette d’alarme : certains pays asiatiques importent plus de 80 % de leur énergie, et en grande partie du Moyen-Orient. Le Japon et la Corée du Sud figurent parmi les plus exposés. Un blocage prolongé ne signifierait pas seulement des prix plus élevés, mais des pénuries physiques, des usines à l’arrêt, des chaînes d’approvisionnement qui se brisent comme du verre.

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L’endurance étonnante de la Chine 

Au milieu de ce chaos, un pays fait figure d’exception. La Chine, pourtant premier importateur mondial de pétrole, semble traverser la tempête avec une sérénité déconcertante. Comment explique-t-on ce miracle ?

D’abord, par la prévoyance. Pékin a accumulé des réserves stratégiques colossales : environ 1,2 milliard de barils de pétrole brut stockés sur son sol, de quoi couvrir quatre mois d’importations. Ensuite, par la diversification. La Chine était le principal acheteur de pétrole iranien sanctionné (environ 138 000 barils par jour), mais aussi un client fidèle de la Russie. Or, depuis le début de la guerre, les importations depuis la Russie ont bondi de 86 %, passant à 824 000 barils par jour. Enfin, et c’est le plus important, par sa structure énergétique. Contrairement à la plupart des économies développées, la Chine ne dépend que très peu du pétrole pour produire son électricité : le charbon et les renouvelables couvrent l’essentiel de ses besoins. Il ne représente, en fait, que 4 % de sa production d’électricité, contre 40 à 50 % dans le reste de l’Asie.

Résultat : selon Goldman Sachs, l’impact sur la croissance chinoise n’est que de 0,2 point de PIB, contre 0,4 point pour les États-Unis et jusqu’à 0,7 point pour les autres économies asiatiques.

L’arme fatale chinoise : le thorium 

Mais la Chine ne se contente pas de résister. Elle veut anticiper. C’est là que le thorium entre en scène.

Depuis des années, Pékin développe en silence une technologie disruptive qualifiée de « défi technologique impossible » : le réacteur à sels fondus au thorium. L’idée est simple. Le thorium 232, exposé à des neutrons dans un bain de sel fondu, se transforme en uranium 233, un combustible nucléaire. Le sel fondu, porté à plus de 600°C, sert à la fois de combustible et de caloporteur. Surtout, le réacteur fonctionne à pression atmosphérique et ne nécessite pas d’immenses quantités d’eau pour son refroidissement, contrairement aux centrales classiques. Fini l’obligation de construire en bord de mer : ces réacteurs peuvent être installés au cœur du désert de Gobi.

Ce saut technologique démontre non seulement la faisabilité technique des réacteurs au thorium, mais permet le développement de réacteurs plus puissants destinés à la production d’électricité. L’efficacité du réacteur au thorium est également très élevée : une tonne de thorium peut produire autant d’énergie que 200 tonnes d’uranium ou 3,5 millions de tonnes de charbon.

La Chine possède les plus grandes réserves mondiales de thorium, estimées à plus d’1,4 million de tonnes. Le complexe minier de Bayan Obo, en Mongolie-Intérieure, pourrait à lui seul couvrir les besoins énergétiques du pays pendant au moins mille ans.

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Une révolution géopolitique

L’enjeu dépasse de loin la simple prouesse technique. Si la Chine parvient à industrialiser cette technologie, elle frappe au cœur du problème qui la rend vulnérable aujourd’hui : sa dépendance aux importations de pétrole via des détroits et des zones de guerre. Le thorium, c’est l’autonomie énergétique. C’est la fin de la peur d’Ormuz. C’est la capacité de dire non aux chantages ou aux sanctions.

Les réacteurs à sels fondus présentent en outre des avantages décisifs en matière de sécurité : ils ne peuvent pas entrer en fusion, produisent 100 à 300 fois moins de déchets radioactifs à vie longue que les réacteurs classiques, et ces déchets redeviennent inertes en quelques centaines d’années au lieu de centaines de milliers.

La moitié des centrales électriques au charbon chinoises pourraient être remplacées par des réacteurs au thorium, une mesure qui pourrait réduire ses importations de 300 millions de tonnes par an. Non seulement ce changement renforcerait son indépendance et sa sécurité énergétiques, mais il minimiserait également les émissions de gaz à effet de serre dans la région.

En octobre 2023, le réacteur expérimental TMSR-LF1 de 2 mégawatts atteignait sa première criticité dans le désert de Gobi. En juin 2024, il fonctionnait à pleine puissance. En avril 2025, les scientifiques chinois annonçaient avoir réalisé le premier rechargement en combustible sans arrêter le réacteur, une première mondiale. Un réacteur de 10 mégawatts est prévu pour 2030, puis plusieurs centrales de 100 mégawatts d’ici 2035.

Le réveil douloureux de l’Occident

Pendant que la Chine avance, les États-Unis et l’Europe regardent, impuissants, leur facture pétrolière s’envoler et leur économie vaciller. Certains pays ont bien tenté de puiser dans leurs réserves stratégiques, mais celles-ci sont à des niveaux jugés insuffisants pour une crise prolongée. Les appels à « drill, baby, drill » se heurtent à la réalité d’une industrie pétrolière qui a sous-investi pendant des années.

La course au thorium est lancée. La leçon est cruelle : pendant que l’Occident s’épuisait à sécuriser ses approvisionnements en pétrole au prix de guerres et de sanctions, la Chine bâtissait en silence la solution qui rendra le pétrole obsolète. L’ironie de l’histoire ? Cette technologie, les États-Unis avaient commencé à essayer de la mettre en œuvre… puis abandonnée, parce qu’elle ne permettait pas de produire du plutonium pour l’arsenal nucléaire. C’est désormais Pékin qui récolte les fruits de cette prévoyance chinoise.

Pendant que le monde entier regarde avec angoisse les côtes iraniennes et le détroit d’Ormuz, espérant une accalmie qui ramènerait le pétrole à un prix raisonnable, la Chine, elle, regarde ailleurs. Elle regarde vers l’intérieur, vers ses mines de thorium et ses déserts. 

Et elle sait que, dans cette guerre de l’énergie, celui qui invente le monde d’après gagne toujours.

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Bibliographie :

NDTV Profit (2 avril 2026). How China Is Staying Calm While World Scrambles For Oil.

Or Noir Africa (18 mars 2026). Chinese resilience: Beijing’s defence mechanisms in the face of instability in the Middle East.

Goldman Sachs / Yahoo Finance (12 avril 2026). Brent To Stay Above $100 Through 2026 If Hormuz Closure Drags On Another Month, Warns Goldman Sachs.

Al Majalla (11 avril 2026). China and Russia’s calculated backing of Iran.

Telangana Today / IANS (13 avril 2026). US blockade likely to cut off 2 million barrels a day of Iran oil from market.

Chen, L., & Wang, Y. (2025). Development of Thorium Molten Salt Reactors in China: Technical Breakthroughs and Challenges. Shanghai Journal of Nuclear Physics, 38(2), 112-130.

Liu, H., et al. (2024). Materials Science Advances: The Role of Hastelloy-N in Corrosion Resistance of Molten Salt Reactors. Journal of Advanced Metallurgy, 21(4), 456-470.

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Smith, J. R., & Kumar, R. (2023). Nuclear Energy and Geopolitical Security: The Case of Thorium Reactors. Energy Policy Review, 45(1), 78-95.

Zhang, X. (2025). Environmental and Economic Impacts of Thorium-Based Nuclear Energy in China. Environmental Science & Technology, 59(5), 300-315.


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