
Par Olivier d’Auzon
La manœuvre discrète d’Ankara
La diplomatie n’est jamais affaire d’improvisation, mais de patience et de mémoire longue. En Libye, théâtre chaotique où les factions s’épuisent dans des querelles sans fin depuis la chute de Kadhafi, la Turquie vient de prouver qu’elle n’avait rien perdu de son art ottoman de la manœuvre.
L’accord scellé entre Abdelhamid Dabaiba, chef du Gouvernement d’union nationale à Tripoli, et plusieurs de ses rivaux de l’Ouest libyen, n’a pas été arraché par un énième émissaire onusien ou par une initiative européenne poussive. Il porte la marque discrète mais ferme d’Ibrahim Kalin, le nouveau maître du MIT, les services secrets turcs.
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Le retour de la sublime porte
Ankara n’a pas oublié que la Libye fut jadis une province de l’Empire ottoman. Dans la mémoire turque, Tripoli et Misrata appartiennent au grand arc méditerranéen qui reliait Constantinople à Alger et Tunis. Erdogan, qui aime se présenter en continuateur de cette grandeur disparue, sait que la Méditerranée n’est pas seulement un espace symbolique : elle est une artère vitale pour le gaz, le commerce maritime et la projection militaire.
Quand les autres reculent, la Turquie avance
Il faut mesurer le contraste. Tandis que la Russie se débat dans sa guerre ukrainienne et que Washington détourne le regard vers l’Asie, Ankara comble les vides. L’Égypte observe avec inquiétude mais manque des moyens financiers pour imposer sa loi en Cyrénaïque. L’Italie tente quelques médiations ponctuelles, obsédée par la question migratoire et ses approvisionnements en gaz, mais elle agit en suiveur plus qu’en leader. Quant à la France, autrefois influente sur la scène libyenne, elle paye aujourd’hui le prix de ses ambiguïtés passées.
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Le réalisme turc contre les illusions européennes
Le réalisme turc s’exprime avec une limpidité quasi cynique. Kalin ne cherche pas à instaurer une démocratie libérale ni à réconcilier les Libyens autour de grandes valeurs abstraites. Il leur propose un pacte simple : la Turquie assure la survie des institutions et la protection des dirigeants, en échange d’accès privilégiés aux infrastructures, aux contrats de reconstruction et aux ressources énergétiques.
Une stratégie méditerranéenne cohérente
On aurait tort de réduire ce coup diplomatique à un simple opportunisme. Il s’inscrit dans une stratégie méditerranéenne plus vaste, qui remonte aux accords maritimes signés en 2019 entre Ankara et Tripoli, redessinant à l’avantage de la Turquie les zones économiques exclusives en Méditerranée orientale. À l’époque, l’Europe avait protesté mollement. Aujourd’hui, elle constate, impuissante, que la Turquie a solidifié son glacis sud.
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Le pragmatisme de Kalin
La méthode Kalin révèle aussi une lucidité qu’on chercherait en vain sur les bancs européens. Là où Bruxelles envoie des commissions et Paris des communiqués, Ankara envoie un chef des services, doté d’un mandat présidentiel clair et d’une vision à long terme. Là où les chancelleries occidentales se perdent en débats juridiques, la Turquie se pose en arbitre pragmatique.
Un point de bascule pour la Méditerranée
Ce qui se joue aujourd’hui en Libye dépasse les frontières de ce pays fracturé. C’est l’avenir du bassin méditerranéen qui est en cause. Si la Turquie consolide son influence à Tripoli et Misrata, elle dispose d’un atout majeur pour contrôler la rive sud. C’est aussi la question énergétique qui est en filigrane : celui qui détient des points d’appui en Libye détient un avantage décisif. Erdogan l’a compris, Kalin l’exécute.
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L’Europe absente du rendez-vous avec l’Histoire
Il est frappant de constater à quel point le vieux continent, pourtant si proche, a laissé Ankara occuper seul l’espace. L’Europe avait la géographie pour elle. La Turquie a eu la stratégie. L’Europe avait les moyens économiques. La Turquie a eu la volonté politique. En orchestrant la réconciliation libyenne, Ibrahim Kalin a démontré qu’une diplomatie efficace ne consiste pas à multiplier les conférences internationales mais à parler le langage des acteurs locaux.
La mer de la volonté
L’Europe, une fois de plus, a raté le rendez-vous avec l’Histoire. Pendant que ses capitales hésitent, que ses diplomates se perdent en subtilités, que ses opinions publiques se replient dans la peur des migrations, la Turquie avance. Comme au temps de Soliman, la Sublime Porte a compris que la Méditerranée n’est pas une mer de demi-mesures. Elle est une mer de volonté.
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Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).

