ANALYSE – Iran – Opération Epic Fury : Une vision échiquéenne succède aux aspirations manichéennes

ANALYSE – Iran – Opération Epic Fury : Une vision échiquéenne succède aux aspirations manichéennes

lediplomate.media — imprimé le 05/03/2026
Opération Epic Fury
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Alfred Courcelles

Téhéran, pivot stratégique de Pékin, est désormais sous le feu de Washington. Aujourd’hui, les Routes de la soie ressemblent à des routes barrées : le corridor iranien est sectionné, tandis que le corridor nord, via la Russie, demeure paralysé. AUKUS verrouille l’indopacifique. La puissance « heartlandienne » et la puissance « rimlandienne », respectivement la Chine et les États-Unis, réajustent la position de leurs pièces sur l’échiquier eurasiatique. Les équilibres se rompent ; la force du droit s’efface devant le droit de la force, comme une noce consommée dont le divorce est prononcé. L’Europe, sous les dividendes d’une paix qui s’éteint, apparait comme un pion qui ne maitrise plus son destin. 

Géométrie variable, géographie constante, dialectique invariable

L’opération Epic Fury du 28 février 2026 est présentée comme une réponse à la menace nucléaire iranienne[i]. Cette lecture est exacte, mais elle est insuffisante. Epic Fury n’est pas un événement isolé. L’Iran n’est pas seulement un adversaire désigné par les Américains. Sous cette opération se dessine également une logique stratégique plus profonde et structurante : les États-Unis sectionnent une nouvelle artère vitale de la puissance chinoise.

Celui qui contrôle le Heartland, c’est-à-dire l’île eurasiatique, contrôle le monde ; même si le contrôle du Heartland peut s’opérer grâce au Rimland, c’est-à-dire sa ceinture périphérique. Ainsi, il y a bien longtemps, Mackinder[ii] et Spykman[iii] formulaient les visions fondatrices de la géopolitique de l’échiquier mondial. Aujourd’hui, la Chine incarne la puissance heartlandienne et les Etats-Unis la puissance rimlandienne. La Chine tente de bâtir une connectivité eurasiatique terrestre, via les Routes de la soie[iv]. L’un des buts est de s’affranchir des mers. Les États-Unis contrôlent les détroits, les routes maritimes et les périphéries continentales. L’un des buts est le contrôle des routes maritimes mondiales qui forment le commerce international.

Ce schéma ne date ni de Xi ni de Trump. De façon opérationnelle, et moins théorique que Mackinder et Spykman, il est inscrit dans la doctrine américaine depuis 1948. En effet, Le document NSC 20/4[v] posait déjà ce principe directeur : « la domination soviétique de la puissance potentielle de l’Eurasie, qu’elle soit obtenue par agression armée ou par des moyens politiques et subversifs, serait stratégiquement et politiquement inacceptable pour les États-Unis ». Aujourd’hui, il suffit de remplacer « soviétique » par « chinoise » et « politiques » par « commerciaux » et le document dépeint une actualité et une réalité saisissantes. On obtient alors : la domination chinoise de la puissance potentielle de l’Eurasie, qu’elle soit obtenue par agression armée ou par des moyens commerciaux et subversifs, serait stratégiquement et politiquement inacceptable pour les États-Unis. En 1997, Brzezinski offrait la synthèse la plus limpide de ces éléments dans Le Grand Échiquier[vi] : la suprématie américaine dépend de la capacité des États-Unis à empêcher l’émergence de toute puissance dominante en Eurasie. Le pire des scénarios, écrit-il, serait « la naissance d’une grande coalition entre la Chine, la Russie et peut-être l’Iran, coalition « anti-hégémonique » unie moins par des affinités idéologiques que par des rancunes complémentaires.[vii] ».  Afin d’éviter ce scénario, Brzezinski indique qu’il est de l’intérêt immédiat des Etats-Unis de consolider et de préserver le pluralisme géopolitique qui prévaut sur la carte d’Eurasie. En particulier, il considère qu’il est important de dissuader la Chine de diriger une coalition avec la Russie et l’Iran contre les Etats-Unis. Il cite deux pivots à surveiller de près, respectivement l’Ukraine et l’Iran. Un quart de siècle plus tard, ces pivots sont précisément les endroits où les pions de l’échiquier sont mis en branle.

L’Iran, nœud eurasiatique de la ceinture chinoise

Situé à la jonction de l’Asie et du Moyen-Orient, l’Iran forme un pont terrestre indispensable au projet des Routes de la soie.Si l’Iran est un pilier géographique, ce pays est également une base énergétique du projet eurasiatique de Pékin

La Chine cherche à bypasser le détroit de Malacca, point d’étranglement maritime sous influence américaine. Dans ce cadre, le corridor terrestre Iran-Chine est essentiel. La Chine achète environ 90% des exportations pétrolières iraniennes, soit 1,38 million de barils par jour en 2023[viii], en contournant les sanctions américaines. En 2025, la Chine a acheté plus de 80 % du pétrole exporté par l’Iran, à un prix fortement réduit[ix]. Le volume du pétrole iranien représente environ 13% de l’ensemble du pétrole importé par la Chine par voie maritime. D’ailleurs, la Chine et l’Iran ont signé en mars 2021 un accord de coopération stratégique sur 25 ans. 

À lire aussi : ANALYSE – Washington et le Grand Jeu d’Asie centrale : Le retour américain sur la route des empires

Ukraine et Iran : sectionnements de deux artères continentales chinoises

L’observateur attentif remarquera que les deux corridors eurasiatiques des nouvelles routes de la soie qui mènent à la péninsule européenne du continent eurasiatique sont aujourd’hui sectionnées par deux conflits : l’un en Ukraine, l’autre en Iran.  

Depuis 2022, la guerre en Ukraine a perturbé les routes terrestres nord transitant par la Russie. L’Iran devait compenser en offrant un passage méridional. Sans accès terrestre fiable à l’Europe, la Chine demeure tributaire des routes maritimes, sur lesquelles la marine américaine exerce, en temps de crise, une pression décisive. Il n’y a pas d’unité terrestre eurasiatique possible dans ces conditions. 

Map by Lommes, One belt one road, 14 may 2017. CC BY-SA 4.0.
Map by Lommes, One belt one road, 14 may 2017. CC BY-SA 4.0.
Pax Sinica fracassée et Pékin encerclée

En mars 2023, Pékin avait réalisé ce qu’aucune puissance occidentale n’avait accompli depuis des décennies : réconcilier l’Arabie saoudite et l’Iran[x]. La vitrine diplomatique chinoise la plus éclatante de la décennie semble aujourd’hui fracassée. Même si la Chine est la première puissance commerciale de la planète, ses artères logistiques sont sous une pression croissante, dont les « alliés » sont neutralisés un à un : les Routes de la soie ressemblent de plus en plus à des routes barrées. 

L’accord Chine-Iran-Arabie saoudite indique : « les trois pays annoncent qu’un accord a été conclu entre le Royaume d’Arabie saoudite et la République islamique d’Iran, comprenant la reprise des relations diplomatiques entre eux ainsi que la réouverture de leurs ambassades […] ; l’accord inclut également leur engagement à respecter la souveraineté des États et à ne pas s’ingérer dans les affaires intérieures des États. » Jugé comme le chef-d’œuvre diplomatique de Xi Jinping, l’accord devait sceller la pax sinica au Moyen-Orient. Deux ans plus tard, l’opération Epic Fury semble réduire cet édifice diplomatique à néant. Les partenariats commerciaux avec la Chine, denses ou stratégiques, ne suffisent pas à garantir un avenir tranquille. Russie, Iran ou Venezuela, tous trois partenaires stratégiques de Pékin. La démonstration s’étend bien plus loin. L’alliance AUKUS verrouille le bassin indopacifique.

Pax americana terminée, Washington gère l’instabilité 

L’hégémon américain n’est plus au sommet. En effet, sa force et son influence ne sont plus incontestées. Déclinants, les Etats-Unis ne cherchent plus à maintenir l’ordre mondial. Ils peuvent même choisir de le perturber, pourvu que le désordre affecte les autres plus qu’eux-mêmes. Semer l’instabilité, là où l’adversaire a planté quelques drapeaux, renchérit le coût de son expansion sans avoir à l’affronter.

Les États-Unis ne dépendent pas du corridor iranien. Ils n’ont pas non plus besoin de la pax sinica au Moyen-Orient. En revanche, la Chine en dépend. L’Europe également. Toutefois, Washington construit des alternatives pour conserver l’Europe et le continent eurasiatique à sa main. Par exemple, l’IMEC – India-Middle East-Europe Economic Corridor, lancé au G20 de New Delhi en septembre 2023[xi] – est une des réponses américaines structurées aux Routes de la soie : un corridor contournant délibérément l’Iran et la Russie. IMEC sécurise le tracé de leur alternative, un Heartland enserré par le Rimland. Mackinder et Spykman auraient surement reconnu la manœuvre.

À lire aussi : ANALYSE – Opération Epic Fury : Trump décapite le régime iranien et met Obama face à son échec historique(S’ouvre dans un nouvel onglet)

Une Europe absente ou aveugle

Sur cet échiquier, l’Europe, sous les dividendes d’une paix qui s’éteint, apparait comme un pion qui ne maitrise plus son destin. Le 25 février 2026, soit trois jours avant les frappes américaine en Iran, le Chancelier Merz atterrissait à Pékin pour y afficher un rapprochement sino-européen.  Le timing apparait brutal. Si Berlin n’était pas informé, l’ampleur de l’isolement européen en matière de renseignement stratégique est abyssale. L’Europe avait déjà été tenue à l’écart de la séquence vénézuélienne et des négociations sur l’Ukraine, ainsi que pressurisée face à l’impensable question Groenlandaise. Dans les calculs américains, l’Union européenne est reléguée au rang de consommateur captif – d’énergie américaine, de sécurité américaine, et désormais de faits accomplis américains.

Quand Trump débarquera en Chine…

Trump doit ou devrait se rendre en Chine d’ici un mois. Dans ce cas, il arrivera(it) à Pékin avec, dans ses bagages, la destruction de l’accord Riyad-Téhéran que Xi avait mis de nombreuses années à construire, la neutralisation du corridor eurasiatique méridional, la capture de Maduro. Si la Chine a eu le cran de répondre du tac-au-tac aux menaces commerciales américaines, notamment via les menaces sur les terres rares, les USA ont fait monter d’un cran la pression pour que craquent les routes commerciales chinoises, notamment leurs projets phares.

*

*               *

Ainsi, l’opération Epic Fury consacre le basculement d’une époque. Le multilatéralisme à la saveur néolibérale, porté par l’illusion d’un commerce pacificateur et d’une gouvernance globale consensuelle, s’achève. Comme les grandes entreprises de « mission civilisatrice » en Irak ou en Afghanistan, il appartient désormais au passé. L’échiquier a remplacé la croisade : le réalisme est de retour. Une vision échiquéenne succède aux aspirations manichéennes…

À lire aussi : DÉCRYPTAGE – Operation Epic Fury : Le seuil dangereux de l’affrontement direct


[i] The White House, March 1, 2026, Peace Through Strength: President Trump Launches Operation Epic Fury to Crush Iranian Regime, End Nuclear Threat. “In a bold and necessary exercise of American strength, President Donald J. Trump authorized Operation Epic Fury – a precise, overwhelming military campaign to eliminate the imminent nuclear threat posed by the Iranian regime, destroy its ballistic missile arsenal, degrade its proxy terror networks, and cripple its naval forces.”

[ii] Halford Mackinder, Heartland, Three essays on Geopolitics, Spinebill Press, 2022. 107 pages. Voir p.43, The Geographical Pivot of History (first published in the Geographical Journal, April 1904).

[iii] Nicholas Spykman (1893-1943) reformule les thèses de Mackinder pour considérer que les marges littorales du Heartland, nommées Rimland, constituentla région dont le contrôle est déterminant en termes stratégiques. Voir Florian Louis, Les grands théoriciens de la géopolitique, Savoirs, puf, 5 éd., 2024. 

[iv] Belt and road portal (<eng.yidaiyilu.gov.cn>), What is the BRI – Belt and road initiative ?, “The BRI comprises a Silk Road Economic Belt – a trans-continental passage that links China with Southeast Asia, South Asia, Central Asia, Russia and Europe by land – and a 21st century Maritime Silk Road, a sea route connecting China’s coastal regions with Southeast and South Asia, the South Pacific, the Middle East and Eastern Africa, all the way to Europe. BRI is an inspiration from the concept of the Silk Road established during the Han Dynasty 2,000 years ago – an ancient network of trade routes that connected China to the Mediterranean via Eurasia for centuries. The aim of BRI is to connect Asia with Africa and Europe via land and maritime networks along six corridors.

[v] National Security Council, NSC 20/4, A Report to the President, Washington, November 23, 1948. Report by the National Security Council on U.S. Objectives With Respect to the USSR To Counter Soviet Threats, Conclusions, paragraph 17: “ Soviet domination of the potential power of Eurasia, whether achieved by armed aggression or by political and subversive means, would be strategically and politically unacceptable to the United States.” <history.state.gov/historicaldocuments/frus1948v01p2/d60>

[vi] Zbigniew Brzenzinski, Le Grand Echiquier, L’Amérique et le reste du monde, Pluriel, 2010. 

[vii] Ibid, p.84

[viii] Nikkei Asia, January 31, 2024, Iran’s oil exports reach 5-year high, with China as top buyer.

[ix] Chatham House, 27 February 2026, China is playing the long game over Iran.

[x] Ministry of Foreign Affairs People’s Republic of Chine, March 10, 2023, Joint Trilateral Statement by the People’s Republic of China, the Kingdom of Saudi Arabia, and the Islamic Republic of Iran

[xi] IMEC, <imec.international/about/>. « The India-Middle East-Europe Economic Corridor (IMEC) is a visionary, multinational infrastructure project that aims to revolutionize global trade and connectivity. Officially announced on September 9, 2023, during the G20 Summit in New Delhi, IMEC links India, the Middle East, and Europe through an integrated rail and shipping corridor. It is set to become a vital artery of global commerce in the 21st century. These nations signed a Memorandum of Understanding (MoU) on the sidelines of the G20 Summit, marking the beginning of a transformative partnership for global connectivity: United States, Italy, Germany, France, European Union, United Arabe Emirates, Saudi Arabia, India.”


#Iran,#EpicFury,#Geopolitique,#RoutesDeLaSoie,#BeltAndRoad,#Chine,#EtatsUnis,#Heartland,#Rimland,#GrandEchiquier,#Eurasie,#StrategieGlobale,#ConflitIran,#Washington,#Pekin,#XiJinping,#DonaldTrump,#Geoeconomie,#EnergieMondiale,#PetroleIranien,#Ukraine,#AUKUS,#IMEC,#MoyenOrient,#EquilibreDesPuissances,#OrdreMondial,#Realpolitik,#DiplomatieChinoise,#PaxAmericana,#PaxSinica,#CorridorsCommerciaux,#Geostrategie,#ThinkTank,#AnalyseStrategique,#CommerceInternational,#BlocEurasien,#AllianceChineRussieIran,#GeopolitiqueMondiale,#RenseignementStrategique,#Multipolarite

Retour en haut